PROPRIETE PRIVEE

L'UN : Veuillez m'excuser si j'empiète sur une propriété privée.

L'AUTRE : Vous dites ?

L'UN : Je disais veuillez m'excuser si j'empiète sur une propriété privée.

L'AUTRE : Ah…

L'UN : Pardonnez ma pédestre outrecuidance.

L'AUTRE : C'est vrai que vous avez de grands pieds.

L'UN : Aussi ai-je l'air d'empiéter sur une propriété privée.

L'AUTRE : Vous dites ça pour me flatter.

L'UN : Euh… non, pourquoi ?

L'AUTRE : Parce qu'en fait de propriété, seuls les murs d'enceinte sont à moi.

L'UN : Ah !

L'AUTRE : Oui.

L'UN : C'est très étonnant, car partout où je porte mon œil de lynx ailé, je ne vois que forêts et ombres de forêts…

L'AUTRE : Ils sont invisibles.

L'UN :… et forêts, et parfondes forêts, et encore, au loin, d'autres forêts, de plus en plus lointaines, de plus en plus impénétrables.

L'AUTRE : Les murs, ils sont invisibles...

L'UN : Ah tiens, un cavalier ! Cataclop, cataclop.

L'AUTRE : Les murs de cette propriété que vous appelez « privée » sont à moi ; le reste est aux autres.

L'UN : Et qui donc appelez-vous les autres ?

L'AUTRE : Les autres là, ceux qui viennent.

L'UN : Ah oui, je vois.

L'AUTRE : Rien, vous ne voyez rien, vous n'y voyez pas plus que Fabrice del Dongo le jour où il s'est fait voler son portefeuille en cuir de chartreuse de Parme à la gare de Waterloo.

L'UN : J'ai connu un Fabrice del Dongo. Il vivait dans un roman.

L'AUTRE : Là, vous voyez !

L'UN : Il faudrait savoir, j'y vois ou j'y vois-t-y pas ?

L'AUTRE : Vous voyez que l'on peut très bien vivre entouré de murs invisibles, car enfin, qu'est-ce qu'un mur dans un roman ? Une invisibilité, une impossibilité de paraître.

L'UN : Je confirme : rien de plus discret que l'homme invisible ; on ne sait même pas s'il est marié. Ah tiens, un cavalier ! Cataclop, cataclop.

L'AUTRE : Du reste, dans les romans, il n'y a pas que les murs d'invisibles, il y aussi les êtres et leurs choses, les plantes et leurs choses, les forêts et leurs choses…

L'UN : Des choses aussi, j'en ai connues beaucoup, des choses... par exemple, des humains dont je ne me souviens que d'une seule chose, c'est qu'ils étaient humains : quelques-uns avaient de la barbe, d'autres de la moustache, certains de l'allant, du fringant, du prestant, du pestant, de l'empestant, de l'impétueux, de l'in petto, du tutti quanti, du quasimodo, du tagada tsoin tsoin, et même de la tour prends garde toute droite dressée sur ses ergots comme un i.

L'AUTRE : Mazette, zêtes balèze en allitératif !

L'UN : Ah ça ! C'est que vous avez devant vous, cher Monsieur, un Premier Prix au Conservatoire Supérieur d'Harmonie Imitative.

L'AUTRE : Je vois, je vois, ou plutôt j'entends.

L'UN : Ah tiens, un cavalier… cataclop, cataclop.

L'AUTRE : Moi aussi, j'aurais aimé étudier la musique.

L'UN : Qu'est-ce donc qui, qu'est-ce donc que, et quoi, et dont, et où et qui vous en aura empêché ?

L'AUTRE : La paresse des calamars et puis, vous savez ce que c'est, un beau jour, on vous donne des murs à garder, et on garde, on garde, on garde.

L'UN : Zêtes donc le gardien de ces murs invisibles.

L'AUTRE : Je suis donc le gardien de ces murs invisibles.

L'UN : Et cela fait-il longtemps que vous êtes le gardien de ces murs invisibles ?

L'AUTRE : Très longtemps… Très très très… vous n'étiez pas mort.

L'UN : Ah... Ça fait longtemps alors.

L'AUTRE : C'est d'ailleurs ça qui m'épate, que vous vous souveniez encore de tant de mots, qu'il y ait encore tant de syllabes claires et distinctes dans ce que vous prononcez, et tant de sens encore dans ce que remuent vos lèvres.

L'UN : Ah tiens, un cavalier… cataclop, cataclop. Il me semble qu'il se rapproche.

L'AUTRE : Car enfin, quand on est mort, la mémoire, plus jamais qu'elle vient vous hanter ; elle ne revient plus, la mémoire, elle reste de l'autre côté.

L'UN : De l'autre côté ?

L'AUTRE : Oui, de l'autre côté, derrière les murs invisibles. Elle se tapit dans les forêts et attend patiemment le passant pour lui sauter dedans, et le remplir de toute une vie pleine de choses, que le passant croit comprendre, mais en fait il n'y pige que couic.

L'UN : En somme, pour vous, la mémoire serait une sorte de langue étrangère…

L'AUTRE : Une langue étrangère, c'est ça, oui, la langue étrangère des forêts, l'ancienne langue des parfondes forêts.

L'UN : Ah tiens, un cavalier… cataclop, cataclop. Non vraiment, il se rapproche.

L'AUTRE : C'est ça oui, nous croyons nous souvenir, mais en fait nous apprenons sourdement une langue étrangère.

L'UN : Cataclop, cataclop – Eh oui, il se rapproche ; il est immense !

L'AUTRE : Une langue étrangère pleine de choses auxquelles nous accrochons des noms, pour les reconnaître d'entre les choses.

L'UN : Il se rapproche ! Il est immense ! Il est tout noir, tout ombre, tout découpé. Je me demande même s'il a une tête.

L'AUTRE : Et nous croyons que ces choses sont arrivées ; même qu'il y en a qui écrivent leurs mémoires, qui racontent leur passé, qui s'installent dans les choses comme dans une propriété privée...

L'UN : Tout noir, tout ombre, tout découpé, tout vif, rapide, éclair, volant volant voltigeant, tout proche. Décidément, je crois bien qu'il n'a pas de tête.

L'AUTRE : … une propriété privée aux murs invisibles.

L'UN : Oh ! Il… Il…

(Sur le fond de la scène se détache l'ombre immense d'un cavalier sans tête. Il lève un sabre. On entend un hennissement et un grand tchac de tête coupée).

(Noir.)

Patrice Houzeau
Malo-les-Bains, le 17 février 2015 – Hondeghem, le 11 mars 2015.