LA REFORME DES COLLEGES SERA APPLIQUEE ET ECHOUERA

Au fond, on a peut-être tort de vouloir l'abrogation de la réforme des collèges décidée par Najat Vallaud-Belkacem. Si j'en crois ce que l'on dit un peu partout, cette réforme aurait pour inspiration le modèle du collège Clisthène de Bordeaux, qui, paraît-il, serait une sorte de paradis pédagogique tant élèves et enseignants y nageraient dans le bonheur de donner et de recevoir connaissances et petits-déjeuners (avec ou sans Nutella).

Soit.

Mais je m'interroge :

Ce qui semble possible dans l'une des plus riches villes de France le serait-il à Dunkerque ? A Maubeuge ? Et dans toutes ces zones d'un peu partout où la loi ne relève plus guère de l'autorité de l’État, mais du droit du plus fort à pourrir la vie du plus faible, ce serait possible, un paradis pareil ?

Du coup, je ne peux m'empêcher de me poser la question de l'origine sociale des élèves de Clisthène. Est-ce que les élèves des milieux défavorisés (on s'habitue à tous les euphémismes, disons les enfants des familles pauvres et les enfants sans famille, et ce sera plus honnête) y réussissent mieux qu'ailleurs ? N'est-ce pas toujours et encore les bons élèves, ceux qui s'adaptent le mieux au discours pédagogique en cours (sans jeu de mot), qui y sont le plus à l'aise comme ils seraient tout aussi à l'aise dans un établissement de type classique ?

Et puis que fait-on des irréductibles au collège Clisthène ? Que fait-on de ceux qui, comme moi-même lorsque j'étais élève, refusent par principe de suivre le mouvement, de marcher dans la combine, ceux qui préfèrent les Stones, les Monty Python et San-Antonio au pipeau de la bonne conscience et de l'atelier théâtre, ceux qui ne veulent pas donner du riz à pourrir dans des hangars du bout du monde, pas sourire béatement à la parole très citoyenne de l'enseignant, pas plus que d'écrire un tract en espagnol à l'intention d'un cultivateur kenyan dont les préoccupations sont peut-être assez éloignées du vague à l'âme environnemental d'un professeur de géographie (du reste, excusez-moi, mais si rédiger un tract en espagnol me semble en effet relever de l'enseignement de l'espagnol, je me demande si adresser ce dit tract à un cultivateur kenyan pour lui expliquer les bienfaits du développement durable relève vraiment de la géographie… Je dis ça parce qu'il paraît que ce genre de curiosités interdisciplinaires, on m'a dit que ça se faisait dans les établissements innovants que semble affectionner notre ministre de l'éducation nationale).

En outre, que donne l'analyse du « suivi de cohorte » (vilaine expression pour désigner l'ensemble des parcours individuels après le collège) ? Que deviennent ces heureux élèves au lycée ? et surtout après le lycée ? et surtout professionnellement ? Car, au risque de me répéter, il me semble que toute réussite pédagogique se mesure à l'aune des chiffres du chômage, et non en fonction du nombre de publications dans « Les Cahiers pédagogiques » et autres revues de science-fiction plus ou moins subventionnées.

Oui, on a peut-être tort de vouloir que Najat Vallaud-Belkacem renonce à ses illusions. La réforme sera mise en œuvre. Elle échouera, et je pense assez lamentablement, alors cet échec sonnera sans doute le glas de bien des expérimentations pédagogistes. Il restera à en finir avec l'hypocrisie du collège unique, à rétablir le latin, le grec et l'allemand dans leur bon droit à être enseignés dignement – et non pas à la sauvette, entre deux tracts rédigés en finnois à l'intention de pêcheurs nippons afin qu'ils comprennent que c'est très vilain, et pas du tout environnementalement durable, de tuer les baleines comme ils le font que c'en est tout affreux bouh pas gentil – et nos élèves retrouveront le chemin de l'atelier, la beauté de l'alexandrin classique, la finesse de l'algèbre et l'exigence des examens terminaux, ça va de soi, car entre-temps, je ne doute pas que l'imposture des CCF (Contrôles en Cours de Formation) aura éclaté et peut-être bien mis fin à la carrière ministérielle de cette « grande ministre de l'éducation », comme l'a récemment proclamé Manuel Valls, qui, comme chacun sait, ne peut lui-même être qu'un grand premier ministre.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 mai 2015.