ENTRE TANT DE TENDANT VERS

1.
« Je choisissais un mot puis le reliais à un autre par la préposition à. »
(Raymond Roussel cité par André Breton in « L'amour fou », folio n°723, p.116)

Je, ce choix entre tant de tendant vers,
choisissais puisqu'à chaque instant n'est-ce pas nous
un chemin qui devient le seul le
mot qui fait ma phrase
puis la phrase qui tresse ma parole puis
le corpus de tout ce qu'on attend qu'on dise je
reliais ainsi chaque jour
à cet axe invisible qui fait
un autre parmi les autres un
autre parmi tant de tendant vers
par quoi donc est-ce que j'existe ? par
la grammaire le bavardage de la lune le miroir du comme ou la
préposition à
à laquelle j'appartiens.

2.
Je, ce choix entre tant de tendant vers,
Et puis zou, dans le trou avec les vers.

3.
Je choisis, lors je suis ce chemin qui devient le seul tandis que tous les autres s'évanouissent dans la nature.

4.
En français, on peut dire : « Je suis ce chemin », comme si nous pouvions l'incarner, cette route que nous prenons.

5.
« Je suis ce chemin » : parole christique. S'il était resté sur la terre, il aurait donc pris possession de toute route, de tout chemin. Il était donc qu'il devait partir et laisser le Diable aux carrefours. L'on ne s'étonnera donc plus de le rencontrer, au détour d'une phrase, celui qui reste, ce péril en la demeure, cette inquiétante rencontre en chemin.

6.
Socialement, nous sommes ce corpus de toutes les paroles qu'on attend de nous, et on nous colle la bouche au rôle que l'on nous attribue.

7.
Ce que nous appelons poésie est une tentative pour échapper au corpus, à l'utilité contractuelle, à l'illusion du contrat social.

8.
Je puis bien être un défenseur du contrat social ; cela ne m'empêchera jamais de le planter quand il s'agit d'écrire.

9.
« Je est un autre » comme disait l'autre.

10.
Quoi qu'on ? Bah, qu'un autre, un autre de plus, parmi tant d'autres, tant de tendant vers.

11.
Tant de tendant vers, tant de tendant à, c'est à ce à que nous appartenons ; nous sommes ce but que nous n'atteignons jamais.

12.
L'humain, c'est d'la préposition ; il faut qu'il soit quelque part, et surtout à quelque chose.

13.
« Sous ton œil de diamant noir. »
(Tristan Corbière, « Insomnie »)

14.
Sous l'aile de la nuit, ah quel oiseau !
Ton œil me regarde ; il est tissé de mille yeux, ton
Œil noir lourd de bec et de griffes.
De cet œil noir quelle œuvre en tirer ? Quel
Diamant de gravure ? Quel
Noir dessin d'insomniaque halluciné ?

15.
Sous l'aile de la nuit, ah quel oiseau qui pond sous vos paupières.

16.
Et dans ton œil, un autre œil, très ancien, tissé des milliers d'yeux qui l'ont précédé.

17.
La nuit, la lune, un œil dans un œuf.

18.
La nuit la lune un œil dans un œuf
Après on peut se voir dans la tête
Que cet œil cette lune cet œuf
Un fou l'épie par son œil-de-bœuf.

19.
« - Lui, c'était simplement un long flâneur, sec, pâle ;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale... »
(Tristan Corbière, « Le poète contumace »)

20.
Ça flâne long flâne sec flâne pâle
Ça s'bannit le dimanche
Ça s'laisse chasser
Ça par un peu d'vent un peu d'pluie.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 octobre 2015.