ET LES SINGES SE MOQUERONT DE L'HOMME

 

« Je sens que je puis n'avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que je n'eusse été animé ; donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini. »

(Pascal, « Pensées »)

 

1.

Comme Pascal l'écrivit, « je sens que je puis n'avoir point été », et il n'est pas douteux que je ne me sens pas ailleurs que dans ce monde.

 

2.

Je ne me sens pas ailleurs que dans ce monde, et pourtant se pourrait-il qu'indépendant de moi, un autre moi errât dans quelque autre monde ?

 

3.

Bien entendu, cela n'a aucune importance pour ma position hic et nunc et je n'ai pas plus d'influence sur cet autre moi que sur mon fantôme.

 

4.

Car c'est peut-être une illusion que de croire que notre fantôme nous succède alors que, si ça se trouve, il nous est simultané.

 

5.

J'imagine assez que tandis que je persiste à exister, mon fantôme va se promener dans des lieux où je ne vais jamais. Du coup, mon fantôme et moi, nous ne nous fréquentons guère.

 

A vrai dire, mon fantôme et moi, nous ne nous voyons qu'aux enterrements. Ah, nous nous faisons discrets !

 

6.

« car le moi consiste dans ma pensée » écrit Pascal, que donc je trimbale dans ma caboche un drôle de roi ma pomme et sa spectrale cour.

 

7.

Un drôle de roi dis-je, ou plutôt un prince, un éternel prétendant à un trône qui, afin qu'il ne sombre dans la folie, lui échappe toujours.

 

8.

Disons-le tout net, ce moi dans ma pensée, c'est ma langue qui le tisse, une sorte de moi français dans une tête pleine d'araignées.

 

9.

De ce moi dans ma pensée, je tire une foule d'objets, de mondes et de demeures d'où, en fin de compte, un assassin finit toujours par sortir.

 

10.

« donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que je n'eusse été animé »

(Pascal, « Pensées »)

 

« donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère », qu'alors nous sommes fils et filles de Chronos, lequel nous empile en tas d'os ornés de chair.

 

11.

« si ma mère eût été tuée », il ne serait point de mon fantôme dans ce monde et je me demande si alors je n'aurais pas pensé cela ailleurs.

 

12.

Car mourons-nous qu'un autre moi continue peut-être à spéculer sur notre existence dans quelque univers parallèle.

 

13.

Si ça se trouve, les fantômes nous prennent comme nous prenons un train et nous ne serions jamais que des moyens de transport.

 

14.

De ce que nous aurions très bien pu ne pas exister, Pascal déduit qu'aucun de nous n'est un « être nécessaire ».

 

15.

De cette non-nécessité d'nous, la conscience, qui ne supporte pas de se sentir en trop, a tiré la nécessité des autres mondes et des dieux.

 

De tous ces enfants du siècle qui ne trouvent plus leur place en ce monde, un dieu qui n'existe pas en fait des assassins en son nom.

 

Ce dieu de colère, il n'est qu'une marionnette aux mains d'humains assez puissants pour acheter des âmes, des armes et du temps.

 

16.

Du reste, pas plus nécessaire qu'éternelle et infinie, il faudra donc bien qu'un jour l'espèce humaine cède la place aux insectes.

 

Bah, nous aurons volé si près de la solaire lucidité que nous chuterons, les ailes cramées. Et les singes alors se moqueront de l'Homme.

 

17.

Après Pascal, il avait de drôles de bons yeux qui voyaient « qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini. »

 

18.

Quelle serait la nature de cet « être nécessaire, éternel et infini » ? Somme de tous les possibles, universel dé maître de tous les hasards.

 

19.

Le hasard, c'est jamais qu'une chronologie des possibles, ça, le hasard.

 

20.

S'il y a un dieu, ce ne peut-être que le temps, qui passe sans passer, partout le même et partout différent.

 

Remarquez que le temps n'est rien sans la langue pour le faire passer.

 

Je me demande s'il y a des langues sans dieu, des langues qui se promènent librement, des langues qui sont à elles-mêmes leur bonne nouvelle.

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 4 septembre 2016.