A D'ÉTRANGES VOLONTÉS

 

« Les heures et les puissances sont soumises ici à d'étranges volontés qui tour à tour imposent l'oubli et le souvenir. »

(Jean Ray, « Malpertuis » [Lampernisse])

 

1.

Dans le roman à un moment il touche une « pierre glacée » mais elle est « visqueuse » (c'est dégoûtant!) comme s'il y avait du vivant dedans.

 

2.

Il y a aussi celui qui appelle la lumière comme s'il avait peur que les ténèbres le dévorent.

 

D'ailleurs parfois « une ombre véloce » sort des murs et éteint une à une les lampes mimant ainsi l’avènement de la nuit.

 

3.

A un moment y a du « vide-crânes » et des « soucoupes remplies d'yeux de verre » qu'ça fait atelier gothique maléfique cette taxidermie là.

 

4.

Il y a du « fantoche gris » plaintif que les « diables [le] battent toujours », i « veulent [ses] couleurs » pour les endiabler sans doute.

 

5.

Des fois les tableaux les peintures là elles sont si belles que peut-être on pourrait tomber dedans comme on tombe dans une phrase.

 

Ça j'y crois qu'on tombe dans une phrase voire même plusieurs là au cours de sa vie qu'on en est tout verbé, phrasé, romanesqué légendé.

 

Peut-être même les Victor Hugo les Napoléon les Rimbaud ou autres, qu'eux c'est dans toute une bibliothèque qu'ils sont tombés.

 

Et Jeanne d'Arc, toute en vertige de ses voix, en vertige des phrases de ses voix, que ça lui a fait à Jeanne comme on dit un destin.

 

Je me demande s'il y en a eu, des fascinés lecteurs, qui sont tombés dans Malpertuis, dans cette maison de phrases et d'ombres fantastiques.

 

Peut-être depuis ils se promènent dans le réel avec de petits dieux statuettes dans la caboche.

 

6.

A un moment ça s'met à tourner « grosse boule de brouillard noir » bouffe-tout-cru les coqs les vifs peut-être comme un trou noir dans l'réel.

 

7.

Et puis aussi le dard qui frappe la « face de pierre » que ça fait un « sifflement de serpent » puis plus « qu'une peau fripée » là par terre.

 

Qu'avant de vous débarrasser de quelqu'un il faut donc le pétrifier le chosifier qu'il ne soit plus que ce rien dont on fait le vide.

 

Il vous faut aussi du serpent, il faut toujours avoir du serpent quelque part dans sa tête de manière à frapper fatal venimeux.

 

Dans les maisons étranges, comme des sorts sortent des lèvres, des êtres jaillissent des choses et des êtres surgissent d'autres êtres.

 

8.

« L'image recule comme les castels de Morgane »

(Jean Ray, « Malpertuis », [le narrateur])

 

Parfois comme une vague image vous flotte dans la conscience ; vous essayez de la voir avec vos yeux de dans la tête ; elle recule s'embrume.

 

9.

Et aussi des noms que « jamais… ne prononce jamais ce nom » sinon « malheur », malheur et « épouvante » que j'l'écrirai pas du coup ce nom.

 

10.

« Mon grand-père Doucedame en traçait une image sacrilège, même pour des dieux païens, en disant que la charogne divine fondait aux quatre vents de l'espace. »

(Jean Ray, « Malpertuis » [l'abbé Doucedame])

 

Que l'air peut-être est plein de dieux morts et de ceux-là qui s'agitent encore un peu lorsqu'on évoque leurs existences anciennes.

 

Que l'on croit que l'on parle à des esprits et qu'en fait il s'agit des dieux des anciennes croyances qui tentent encore leur chance d'être.

 

11.

J'aime bien les phrases où il y a un gong qui vient de retentir ne serait-ce que pour le dîner que je me demande alors ce qu'on va manger.

 

On mange généralement très bien dans les romans et les contes de Jean Ray (ah cette évocation des gaufres dans le premier chapitre de Malpertuis !) comme si la chaude et bonne cuisine compensait le froid glacial des ténèbres à spectres.

 

12.

Parfois, comme on dit dans « Malpertuis », on est à soi-même cet « incompréhensible fantoche qui hante si étrangement l'ombre de son ombre ».

 

J'écris « comme on dit dans Malpertuis », je devrais écrire comme dit Malpertuis : c'est la maison qui parle, c'est son livre.

 

13.

« Dis-le donc, Lupka, dont les frissons sont le langage. »

(Jean Ray, « Malpertuis » [la mère Groulle])

 

Que des fois qu'on entend causer qu'ça fait des frissons de sons, des balafres de phrases, des mains qui passent dans l'invisible.

 

Là-dessus, Lupka, c'est son chat à la mère Groulle du roman de Jean Ray, que tous deux fréquentent les ténèbres.

 

14.

L'abbé Doucedame sait par cœur les figures des « calmars flèches, des guivres, des herpétons », grouillements de bestiaire fantastique.

 

Le calmar flèche tentacule, la guivre dragonne, et l'herpéton glisse des ténèbres jusqu'en nos songes.

 

Sans doute sommes-nous hantés par quelque lexique du monstrueux et du bizarre où nous-même avons nos entrées secrètes.

 

15.

Et si Malpertuis était une prescience, celle que les anciens dieux perdurant dans l'être de nos phrases agissent encore sur nous.

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 13 octobre 2016.