CE QUI NOUS TROUBLAIT LE PLUS

 

« C'est quand même le miracle de l'invisible, la littérature. »

(Alain Finkielkraut, émission « Répliques » du samedi 21.01.2017, France Culture)

 

1.

« Ce qui nous troublait le plus, c’était notre ignorance totale de l’aspect sous lequel se manifesterait la chose. »

(H.P. Lovecraft traduit par Yves Rivière, « La maison maudite » in « Je suis d’ailleurs », Denoël, coll. « Présence du futur »)

 

Heureusement que c’est une chose, car... si c’était autre chose… dit-il pendant que ses yeux allaient chercher l'journal.

 

2.

Lovecraft dans « La maison maudite » évoque le « loup moqueur » et « tout en yeux ». Ah le gueux leu de peu, i mate dis et i s’moque le fieffé.

 

En général, les loups moqueurs, si vous ne riez pas aux blagues qui leur sortent du museau, ils vous croquent l’os et osselets.

 

Avec ça qu'il avait la bobine insectoïde et déroulant du brumeux tout pourrite dans la pièce, franchement on n'avait plus faim.

 

Bizarre, cette envie de sortir par la cheminée, - pourquoi pas par la porte ? Ah ces êtres de l’ailleurs - tout pour se faire remarquer !

 

3.

Lorsque dans « La maison maudite » le narrateur lovecraftien demande quel pouvait être le rapport entre la demeure et la langue française, les demeurants demeurent muets tout en mangeant leurs croissants (ça c'est moi qui l'invente).

 

Ceux qui subsistent dans les zones infectées par l'ailleurs lovecraftien ont souvent la jactance sifflée : les demeurants demeurent muets.

 

Les créatures de l'univers de Lovecraft sont à la lisière de l'être ; elles menacent de pouvoir être. C'est des plantes de pas d'ici.

 

Du pouvoir être nous tirons nos songes et nos fantaisies, lesquels parfois finissent par l'emporter ; nous sommes troublés.

 

Les créatures lovecraftiennes intoxiquent le réel de leur pouvoir être. Tout est alors soumis à la désolation de « la couleur tombée du ciel ».

 

En reprenant la distinction faite par Franju, l'art de Lovecraft se situe entre le fantastique que l'on crée et l'insolite « qui se révèle ».

 

Cependant, l'amateur de récits fantastiques sait que cela ne se peut pas. Il devient alors le témoin objectif et le parfait alibi des ténèbres.

 

La science, en niant farouchement le règne secret des créatures, leur permet évidemment d'avancer masquées.

 

Sans doute sommes-nous les sujets fidèles malgré nous d'un royaume masqué.

 

Écrire du fantastique revient à faire ses gammes sur un clavier à fantômes. Faut gaffer d'pas chuter d'dans.

 

4. « Tout ce que je sus, dans mon enfance, de la maison maudite, c’est qu’on y mourait comme des mouches. »

(Lovecraft, « La maison maudite »)

 

A mon avis, ça, c’est peut-être bien à cause de l’insecticide.

 

5.

« et je fus immédiatement la proie de rêves fort troublants. J’éprouvai une solitude cosmique et abyssale »

(Lovecraft, « La maison maudite »)

 

Endormi, le narrateur lovecraftien est troublé de rêves ; « j’éprouvai une solitude cosmique et abyssale » écrit-il sérieusement.

 

Si j’écris : « j’éprouvai une solitude cosmique et abyssale » comme ça tout seul, je fais rire. Dans les textes de Lovecraft, c’est le contexte du rêve inquiétant et de la lente intoxication de l’esprit par l’hostile indicible qui rend possible une telle hyperbole.

 

Mais l'être lovecraftien n’est jamais cosmiquabyssalement seul. Déjà des « forces hostiles » viennent réparer la salle de bains car c’est fou c’que c’est humide chez lui.

 

6.

« Pas une âme dans la rue pluvieuse, personne au monde à qui j’osasse raconter ce qui s’était passé. »

(Lovecraft, « La maison maudite »)

 

Le narrateur lovecraftien, sorti de son trou à crapauds, constate que la rue est « pluvieuse ». A mon avis, stacause des crapauds.

 

Parfois, la rue est tellement « pluvieuse » qu’il y a « personne au monde » ; même les âmes sont parties manger des frites.

 

Parfois, la pluie efface le pouvoir être ; elle chasse le confident et laisse le témoin muet à sa solitude.

 

Le lovecraftien dans la rue qu’i pleut qu’y a personne alors i peut pas oser raconter ses horreurs qu’c’est ça l’indicible en fait.

 

7.

« Mais il n’avait pas tardé à tout oublier, se rappelant seulement que c’était quelque chose d’étrange. »

(Lovecraft, « La maison maudite »)

 

Comme c'est étrange se dit le lecteur.

 

Quand on y pense, le passé, c’est très étrange : le passé, c'est une invention grammaticale qu’c’est la permanence du présent le passé.

 

D'ailleurs, quand on finit par n'être plus présent en ce monde, le passé s'évanouit aussi bien que son futur et nous ne sommes pas.

 

Heureusement qu'on finit par les oublier, les étrangetés du passé dans les romans, ça nous permet de les relire et puis hein bon.

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 21 janvier 2017.