DES FOIS EN LISANT DE LA POESIE JE MUGIS

J'aurais bien intitulé ces quelques brefs « guillevicuicuis » mais j'ose pas qu'on va encore dire que je respecte rien.

1.

« Ce soir non plus

Pas de prière à faire

A la figure sans visage. »

(Guillevic, « Soir »)

 

Y a des soirs on fait plus la prière depuis longtemps. Les jours ont usé les prières. Ce sont avec d'autres seigneurs qu'il faut compter.

 

« figures sans visage » : des masques, dessous qu'il y a t-il ? Le néant ou les fantômes d'une fin des temps pour roman de science-fiction ?

 

En général, les romans de science-fiction je ne les lis pas (1), mais j'aime bien leurs couvertures – elles font rêver…

 

(1) Du reste, en général, je ne lis pas, sauf pour m'endormir des fois, ou dans le train (ça passe le temps).

 

2.

« Du temps pourra venir (1)

pour occuper la sphère (2) »

(Gullevic, « En cause »)

 

(1) Ah ça, il a pas intérêt à être en retard ! I va pas nous bousiller nos synchronicités, l'aut' pendulaire là !

 

(2) J'espère que c'est bien étanche, la sphère là, sinon le temps, i va fuir par les interstices pour nous transformer en os debout.

 

Des fois on croit que le temps qu'on veut « pourra venir » qu'on sera comme dans une « sphère » bien à nous mais c'est jamais le bon temps.

 

Le mot « sphère » : des transparences circulaires dans des enfers peints, et celles-là qui sifflent en poursuivant le prisonnier.

 

3.

« Pour former comme un lieu (1)

Plutôt lointain de tout (2)

Qui s'avance au-dessous du temps. »

(Guillevic, « Carnac »)

 

(1) « former un lieu » : c'est vachement dur, à mon avis faut être géographe et prétentieux pour y arriver, ou à y faire croire.

 

(2) Le plutôt est-il plus lointain de tout que le déjà ? Et du reste, tout n'est-il pas toujours plus lointain ? (3)

 

(3) Du coup, je pense à un puzzle, mais je sais pas pourquoi.

 

Les lieux parfois s'avancent, ils passent « au-dessous du temps » - ça veut dire qu'on les voit pas passer – ils viennent de loin.

 

Une lettre glissée sous une porte, et voilà notre héros obligé de changer de. Il prend un taxi mais déjà d'autres yeux veillent.

 

4.

« La mer comme un néant (1)

Qui se voudrait la mer (2) »

(Guillevic, « Carnac »)

 

(1) La comparaison qui tue vu que tout peut être « comme un néant » à commencer par ce néant qu'ils sont les agités d'l'efficacité là.

 

(2) « qui se voudrait la mer » : ah ça faut avoir les épaules un peu plus larges que l'est un bol de bouillon. Ça y est, je vais mugir.

 

Genre les choses, elles donneraient leur assentiment à être nommées, qu'ça vous r'file l'illusion du sens qu'vous voilà tout phénoménologue.

 

C'est impressionnant ce que la mer aura inspiré de vers chez des gens qui, si ça se trouve, n'avaient pas le pied marin.

 

5.

« Aujourd'hui c'est l'été. (1)

Plus rien n'est divisible. » (2)

(Guillevic, « Variations sur un jour d'été »)

 

(1) Des fois, je suis tellement pas tout à fait là que des fois, il neige pis qu'on chante Jingle Bells que j'me dis aujourd'hui c'est l'été.

 

(2) Si « plus rien n'est divisible », on va avoir des problèmes pour faire les courses et se tailler des bavettes.

 

Genre l'été, c'te grand étale, c't'échalas à lilas là, l'aurier mangé nos emplois du temps. Bah, faut être en vacances pour ça.

 

Le temps est fait pour être divisé, sinon on ne peut pas le supporter, il fait bloc et nous écrase de tout son potentiel d'infini.

 

6.

« Contre un néant diffus (1)

Tapi dans l'océan (2)

Qui demande à venir. (3) »

(Guillevic, « Carnac »)

 

(1) J'aime bien « néant diffus » genre ah tiens, aujourd'hui, il y a une ambiance de « néant diffus », vous ne trouvez pas, mon cher chose ?

 

(2) J'aime bien « tapi dans l'océan » : voilà qui nous promet du Poséïdon, du trident, d'la bouche écumante, du jaillissant du fond des eaux.

 

« tapi dans l'océan » ça m'rappelle les sphères de la série Le Prisonnier qui longent la mer pis qui sifflent en s'gondolant pis l'rattrapent.

 

Puis un beau matin, ce qu'il y a qu'est « tapi dans l'océan » i jaillit, pis i vient vous déferler dans la tête pis vous voilà cinglé.

 

Ça me rappelle un roman populaire où à l'aube des on-ne-sait-d'où très barbares massacrèrent tout un village perdu là-haut là-bas le froid.

 

(3) – Toc toc

- Qui c'est ?

- C'est l'néant diffus.

- Qu'esse vous voulez ?

- Euh… eh bien rien, c'te question !

 

7.

« Il n'y avait

presque pas de mystère »

(Guillevic, « En cause »)

 

Évidemment, tout est dans le presque pas. C'est pour ça qu'on ne comprend jamais tout à fait.

 

Un bon auteur de roman policier a l'art de nous intéresser à des mystères dont nous savons bien qu'ils ne sont que fariboles.

 

Un bon poète a l'art de nous intéresser à des impressions dont nous savons qu'elles ne sont qu'effets de sens et habiletés rhétoriques.

 

Un bon politique a l'art de nous intéresser à des questions qui, à bien y songer, ne nous concernent parfois que de très loin.

 

Quant au bon professeur de philosophie, lui a l'art de nous intéresser à des problèmes que lui-même résout en général assez sottement.

 

8.

« Et de ce temps tenu

Au moment que tu parles. »

(Guillevic, « En cause »)

 

Ce n'est pas parce qu'on cause qu'on tient le temps, on fait juste qu'en gagner un peu sur le silence qui de toute façon le rattrape toujours.

 

Genre le temps on pourrait le tenir comme un chien qu'à mon avis faudrait une infiniment laisse tomber c'est mort.

 

L'humain passe son temps à essayer de définir ce qui lui échappe infiniment. Remarquez, ça lui donne un sens, et même une contenance.

 

9.

« Quelquefois tu mugis

Comme aucune d'entre elles. »

(Guillevic, « Carnac »)

 

En effet, il m'arrive de mugir, tout seul, dans ma cuisine. Puis après je me fais cuire une bavette.

 

J'aurais aimé citer du Guillevic avec le mot « air » au pluriel dedans : j'aurais écrit que la poésie a des fois un air entre deux airs.

 

Tant pis. J'ai faim. Je vais donc mugir un peu, puis me faire cuire une bavette.

 

10.

J'écris en vertu du droit imprescriptible de dire des sottises. C'est ma manière à moi de résister à l'esprit de sérieux du monde efficace.

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 15 mai 2017.