ET CETTE EPIDEMIE S'APPELLE L'HUMANITÉ ET AUTRES ABSURDITÉS

 

1.

L'été porte drôlement son nom. Il est déjà nostalgie et nous rappelle que nous ne sommes pas voués à rester là.

 

L'hiver. Des sapins droits comme des i et verts, très verts, verts for ever.

 

Il arrive qu'en automne, l'eau tonne. Des reflets de foudre dans des flaques.

 

Quant au printemps, il procède du premier, du principe et du prince. C'est bien joli tout ça, mais du diable si je me comprends.

 

2.

Je suis convaincu que les diables existent. Ils ne sont pas en-soi. Mais ce sont bien des soi-disant. Ils passent par la bouche.

 

3.

Parfois on se dit qu'on ne peut même pas dire qu'on ne peut pas dire ce qu'on aurait à dire si l'on avait quelque chose à dire. Alors on se tait.

 

4.

Ah celui-là, le jour où il a compris, il est devenu fou. La vérité lui a fait perdre la raison.

 

Le prince ne doit pas tout dire à son peuple. Il arrive que la révélation de sa maladie tue le patient.

 

5.

Pourquoi Pascal Quignard dit-il qu'au « lendemain des guerres » le temps est « fantomatique » ? Parce que c'est le temps des revenants.

 

6.

« Immobile Destin, muette sentinelle »

(Nerval)

 

Pourquoi Nerval parle-t-il d'un « Destin immobile » ? Ce serait bien le seul être « immobile » dans cet univers où tout change tout le temps.

 

Le Destin est immobile, sphinx à chaque seuil.

 

Pourquoi Nerval dit-il du Destin qu'il est une « muette sentinelle » ? Où est passée Cassandre ? Où sont passés les visionnaires ?

 

Si le Destin est une « sentinelle », de quoi est-il la garde ? Dans quel terminus attend-il le train des humains ?

 

7.

« Ce qui erre sans fin dans l'âme,

ce dont la parole parle sans limites »

(Pascal Quignard, « Abîmes »)

 

« Ce qui erre sans fin dans l'âme, ce dont la parole parle sans limites » ? De quoi parle Quignard sinon de l'être, ce fantômas métaphysique ?

 

8.

Elles ont parfois des voix si tendres et si déchirantes, mais ce ne sont pas leurs voix. Elles les ont prises aux finessindes des feuillages.

 

De leurs voix si tendres et si déchirantes elles essaient de resurgir de jeunes aventuriers évanouis. Elles font ça, bien sûr, pour le village.

 

Si elles y arrivent, elles ramènent les resurgis au village et c'est la fête. On aura des bras pour les récoltes. Sinon, elles les dévorent.

 

9.

Ils sont parfois très agités, tremblants comme des tromblons ou des trombones transportés par d'autres tremblants sans âge.

 

Alors ils disparaissent un instant, le temps pour vous de boire un café et d'assister à quelque autre scène de crime sur l'écran de la télé.

 

(Certes, des scènes de crime à la télé, mais aussi des grotesques qui disent des On-nsaikoi pour faire rire On-nsaiki d'On-nsaihou)

 

Puis ils réapparaissent, mais sans échelle, alors ils font de grands signes de leurs bras élastiquelongs (c'est ainsi que les pommes tombent).

 

De leurs longs bras ils vous appellent. Vous les rejoignez et faites le tour du château. Si vous ne croisez âme, ils vous révèlent le kelkechoz.

 

C'est en général sous le clair de lune qu'ils l'ont aperçue, celle qu'on cherche depuis déjà plusieurs pages : l'échelle du corbeau.

 

Bien entendu, vous comprenez qu'elle était là, qu'elle a toujours été là, mais la politesse exige que l'on feignît l'étonnement.

 

Dès que l'on constate votre surprise, tous se calment et personne ne tremble plus. On sourit (les chauves applaudissent en battant des ailes).

 

Alors vous pouvez accomplir votre office : vous montez en croassant à l'échelle, ce qui avertit Mathilde Stangerson. Elle s'enfuit.

 

10.

« Le cœur des morts nous étrangle. »

(Zenchiku cité par Pascal Quignard in « Abîmes », LXII)

 

Défois je me demande s'ils ont vraiment existé tous ces sages ? Si on ne les invente pas un peu défois...

 

« Le cœur des morts nous étrangle » a dit Zenchiku cité par Pascal Quignard. Faut faire attention à c'qu'on mange aussi.

 

11.

« Violence qui fut épidémique.

Qui dure encore. »

(Pascal Quignard, « Abîmes », LXXIX)

 

Et cette épidémie s'appelle l'humanité.

 

12.

« D'où venait cette voix que personne ne connaissait et qui semblait sortir d'une bouche invisible ? »

(Jules Verne, « Le Château des Carpathes »)

 

Pourquoi une bouche serait-elle toujours visible ? Après tout, sous les peaux noires des lacs, on ne les voit pas, les bouches des monstres.

 

Et si d'invisibles vampires, de « grands transparents », toute la sainte journée, nous volaient notre énergie...

 

13.

Parfois l'épouvante fut au comble. Chacun alors cache ses yeux au fond d'un mouchoir. Quelques pickpockets en profitent. Il faut bien vivre…

 

Lorsque l'épouvante a quitté le comble, chacun remet ses yeux en face des trous. C'est l'heure des comptes et de la désignation du coupable.

 

14.

Ils évitent de répondre à certaines questions. Ce qui ne les empêche pas de commenter le drame. L'essentiel est qu'ils soient confondus.

 

15.

Parmi eux, au centre du village mais un peu à l'écart, vit celui qui a étudié les êtres et les choses, le connaisseur d'âmes. On le détrompe.

 

Peu importe ce que dit et écrit le connaisseur d'âmes. Si cela plaît, tant mieux. On applaudit. On le paye en poules et en coqs au vin.

 

S'il raconte des craques, ou publie du déplaisant, on le hue, et au bout d'un bâton on agite quelque autre bouffon. En général, ça lui remet les idées en place.

 

16.

Lorsqu'on le voit apparaître au-delà de la porte, il est d'abord de dos. Toujours. Et il faut attendre pour voir où va se placer son visage.

 

S'il regarde vers le cabinet noir, en le reconnaissant vous vous écrierez. Alors l'homme dans la nuit se sauvera. On ne vous croira pas, oh farceur.

 

Bien sûr, si dans sa chambre du château, la demoiselle est agressée, on vous soupçonnera et vous ne saurez plus comment vous placer.

 

Quand de tous ces soupçons, vous en aurez assez, vous passerez de dos au-delà de la porte. Quelqu'un criera votre nom. Vous fuirez dans la nuit.

 

Et vous aurez longtemps encore en mémoire ce mince sourire à la fenêtre du cabinet noir. Il ne vieillira plus maintenant.

 

17.

La pluie est pleine d'os, surtout si c'est une averse de squelettes.

 

18.

Je cite de mémoire Clara Malraux entendue à la radio et qui disait qu'elle s'était vue parfois comme une ombre que traversent ses enfants.

 

19.

« Mon corps n'est pas un tissu qu'on use

Mes ongles ne sont pas d'écorce »

(Jacques Chessex, « Le veilleur »)

 

Pourquoi, dans un poème où l'on trouve les mots « fenêtre » et « feuillages », Jacques Chessex écrit-il « Mes ongles ne sont pas d'écorce » ?

 

Le narrateur signifierait-il qu'il n'est pas du bois dont on fait les écorces mais de l'ongle dont on se ronge les sangs et se fait les griffes.

 

20.

Quant à mon cas, que voulez-vous ?

C'est un cas saoulé puisque vous

Me parlez de trop. Tout un tas

De mots ! Quel fracas ! Quel tracas !

 

Quel ennui ! je remets mon pull,

Ma jupe, je vous dis « Tais-te ! »

Et j'm'en vais dans ma catapulte !

Ainsi l'aut' soir me parla Zut.

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 26 juin 2017.