POUR SE SOUVENIR DE LA CHARRETTE

 

1.

« On se croirait presque en sécurité, n'était-ce un méchant ver de terre dans la poitrine qui fait : zhm… zhm… en brodant parci-parlà dans la viande spéculative. »

(Gérald Neveu, « Raison sociale »)

 

Se croient en sécurité. Oublient que l'ennemi est dans la place. Le ver est déjà dans leur trogne à les avoir jusqu'au trognon.

 

Zont beau déambuler leurs carcasses à vastes paluches, sont tout troués en d'dans...Viande qui siffle... Des becs les zieutent.

 

2.

« Il y a ces abandonnés jetés aux heures éternelles... »

(Victor Segalen, « Thibet », VI)

 

A quoi ça sert d'laisser une montre à son squelette ? Les osses, à la base, n'ont pas d'montre. Même le temps se fiche de l'heure qu'il est.

 

3.

« Tu n'as pas vu la Croix du Sud, le vert

Des perroquets ni le soleil sauvage. »

(Marcel Thiry, « Toi qui pâlis au nom de Vancouver »)

 

Un « soleil sauvage » i dit Thiry ; serait-il anthropophage, enfournant les bipèdes dans l'enfer de sa face ?

 

Un « soleil sauvage », ah j'me l'imagine avec sa tête de peau-rouge là-bas dans le couchant, ruminant ses sentiers d'la guerre.

 

4.

Trois chats velus dans la peau

Et pis et pis des javelots

Donlun s'appelait le premier

L'était tout hérissé son dos

Le deuxième s'appelait Le Père Ça

Chat ontologique et tout à fait persan

Deparanpar était le blaze du troisième

Alors, - les roses s'en souviennent-elles ? -

Le Père Ça a dit :

Le réveil erre et ne se remonte plus.

Moi je dis : ce poème est idiot, car d'abord ce n'est pas parce que les roses ont du poil aux pattes qu'elles déploient leurs oreilles pour vous écouter, ô bipède pipeur de phrases !

 

Clé de la fantaisie :

« Trois javelots dans le dos, dont l'un le perça de part en part, le réveillèrent. »

(Henri Michaux, « Voyage en Grande Garabagne »)

 

5.

« La lune fume entre les nénuphars... »

(Tchicaya U Tam'si)

 

La lune fume et le tabac nuit.

 

6.

« Toi qui pâlis au nom de Vancouver »

(Marcel Thiry)

 

Et moi qui pense aux ptits poissons des ptites boîtanfers.

 

7.

« Je me promenais à Londres un été »

(Philippe Soupault)

 

Moi j'étais je n'sais où où bien sûr j'm'ennuyais.

 

8.

« Voyageur, voyageur, accepte le retour »

(Jules Supervielle)

 

Surtout qu'tu m'dois du fric à moins que je me goure.

 

9.

« Ce soir, je suis vivant parmi des millions d'hommes »

(Louis Brauquier)

 

Si ce soir « je suis vivant » parmi la multitude, demain je serai mort, et vous serez plus nombreux encore.

 

10.

« Vous verrez que nous ne saurons jamais comment l'assassin a pu sortir de cette chambre-là ! »

(Gaston Leroux, « Le Mystère de la chambre jaune » [de Marquet])

 

Phrase à aveu d'impuissance devant le mystère: eh non, tout ne s'explique pas, et seuls quelques-uns d'entre nous sont savants et perspicaces.

 

11.

« nous avons tout fait pour avoir, au bureau de poste, des détails précis sur le singulier personnage du 24 octobre. »

(Gaston Leroux, « Le Mystère de la chambre jaune » [Rouletabille])

 

Phrase à date dans le temps : qu'il est loin maintenant ce 24 octobre (d'autant qu'il est purement fictif ; ce qui, paradoxalement, le rapproche).

 

L'enquête vise à collecter (en vue d'une définition) l'ensemble des « détails précis sur le singulier ».

 

Le singulier ne peut se manifester en dehors des conventions spatio-temporelles. Il est datable et localisable. C'est son mode d'être qui est extraordinaire et non son être.

 

Le singulier fait comme tout le monde, sauf que...

 

12.

« Masque aux yeux morts qui écoute au-dedans »

(Jean Tardieu, « Suite mineure », XIII)

 

Une façon de représenter comment nous percevons l'être : un « masque aux yeux morts ». Nous ne voyons donc pas par ses yeux.

 

L'être est aveugle. Nous lui prêtons attention, à ce lanceur d'alerte. Du coup, il écoute ce « masque aux yeux morts » que nous sommes pour lui.

 

13.

« En fait, la seule chose qui n'est pas facile, c'est de se taper le chemin en trimbalant ce fichu chaudron ! »

(Clarke & Gilson, « Mélusine, Histoires à lire au coin du feu » [Mélusine])

 

Le poète est un arrosoir (mais aussi quel raseur!) qui espère que la plante qu'il charme ne va pas grandir au point de déraciner le château.

 

14.

Jadis on lui prépara un bûcher. Cela ne l'empêche pas de survoler le futur et d'alerter les bourreaux, ses frères.

 

15.

Si le feu fait défaut faut-il vraiment provoquer les dragons endormis du chaudron ?

 

16.

Trouvons le moyen de décourager ce désert. Qu'il ne repasse pas par ici. Ses échos portent trop loin ; l'ennemi pourrait en surgir.

 

17.

Entre deux valses défaites, du train descend le papier à cigarette de blêmes jeunes filles. L'air est moite comme si on lui avait serré la main.

 

18.

A n'ouvrir, cette porte, que si le vampire se couvre de flammes. C'est celle du ciel ; elle ne laisse passer que la nuit.

 

19.

Le silence dissipe les merveilleuses du son. Aussitôt, je les remplace par les yeux clos du songe ou l'ironie des syllabes.

 

20.

Parfois il faut trancher la voix haute. Des serpents s'y nouent, se logeant entre la peau et le fruit.

 

21.

Leurs voix déterrent des cadavres, mais très vite ces légions des morts se démembrent et tombent en os sur la plaine.

 

Ne rappelez pas la gloire passée ; elle pourrait revenir, face écorchée, grouillante, yeux vitreux et porteuse de hache.

 

22.

Alors, durant son trajet d'entre les morts, le Petit Poucet sema derrière lui plein de petits crânes…

 

23.

Être là en vampire ; ne jamais laisser un reflet trahir sa présence. Que le mystère fût si proche, tous doivent l'ignorer.

 

24.

Il est prudent de fournir à sa pensée assez de grincement pour se souvenir de la charrette.

 

25.

On a bien du mérite de croire en Dieu, surtout quand on pense à tout ce que les humains lui ont fait.

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 6 juillet 2017.