APB C'EST RATIONNEL MAIS COMPLÉTEMENT IDIOT PRÉCÉDÉ D'ABSURDITÉS

 

1.

« Le cœur me battait fort en poussant la barrière du jardin. Juliette aussitôt vint à notre rencontre en courant. »

(André Gide, « La Porte étroite »)

Notez que ces deux phrases auraient très bien pu être écrites par Pierre Paul ou Jacques, Prosper Nouille, un quelconque académicien (académicien étant ici épithète), quelque couturière se piquant de littérature (mais pas par un chien avec un chapeau passant par là par exemple : les chapeaux n’écrivent guère de romans, c’est connu).

On dit « Pierre Paul ou Jacques » et pourquoi pas « Pierre Paul ou Jacqueline » et pourquoi pas « Pierrette Pauline ou Jacquot» hein ?

Le cœur (défois j’ai peur qu’il s’arrête stilal d’un coup d’as de pis que j’verrai pas la fin du film) me battait fort méchant (j’étais ému).

Je poussai poussai (pousse pousse est une vieille habitude de la brousse maintes fois observée dans les bandes dessinées qui exagèrent).

La barre hier était au jardin. Je l’ai repoussée (une barrière à pousser, on en a déjà une) mais têtue elle est revenue ce matin.

Juliette (fatal qu’on pense à Roméo et c’est quand même idiot qu’on ne trouve pas autre chose à penser) aussitôt (vive Juliette)

Juliette vint. Même avec du vent elle vint et sans vent elle vint aussi. Avec leur prénom littéraire, les Juliette aiment venir dans les phrases.

A - justement nous en poussâmes ah nous en poussâmes - c’est que ça s’bouscule au goulot d’étranglement de l’éternité pour tous

Ah notre rang, on doit le tenir fût-il très humble ; fût-il contre ; en cour comme en ville, en marchant comme en courant, on doit le tenir.

2.

« Les rats du cimetière proche,

Midi sonnant,

Bourdonnent dans la cloche. »

(Emile Verhaeren, « Chanson de fou »)

N’y-a-t-il que des rats dans le cimetière ? Des ombres n’y errent-elles pas ? Ou d’intergalactiques profanateurs de sépultures ?

Et pourquoi « midi sonnant » « bourdonneraient-ils dans la cloche » ? serait-ce que ces rats fussent d’idées noires en bourdon de tête ?

3.

« Ils ont mordu le cœur des morts

Et s’engraissent de ses remords. »

(Emile Verhaeren, « Chanson de fou »)

Pourquoi évoquer le « cœur des morts » comme si quelque chose continuait à palpiter dans ce qui n’est plus que cendres du temps ?

Les temps brûlent ; les flammes pourrissent ; a sont toutes désossées les horloges, décarcassées les ombres.

Comme si quelque chose continuait à palpiter dans le « cœur des morts » qui ne remuerait que par les regrets.

Les rats d’la cloche qui bourdonne se nourrissent de remords il dit le fou chantant à Verhaeren ; s’nourrissent de chou farci donc.

4.

J'ai de la sympathie pour les ânes, ces humbles qui ne font jamais la une des magazines où s'étalent juments et étalons.

J'ai la sympathie pour le diable quand il est chanté par les Stones qu'c'est un groupe de rock que dans le rock défois ça braie des ânes.

Les ânes c'est pas des Huns bleus (ni schtroumpfs ni terribles guerriers) car sont humbles les ânes qui ne font jamais la java naise-ce-pas ?

La « java n'aise-ce-pas » en voilà un jeu de mots bien poireau t'es vraiment bon qu'à boire et qu'à rôter qu'un âne à carotte et bâton t'es.

Une des magazines… où c'estktavu-kty s'rais ? le jus ment (tu bois trop) et détalons, y en a marre de ces vertes braieries.

Que les ânes ne fassent jamais la java, là, je m'avance car peut-être dans le secret de la nuit ils s'élancent les ânes dans leur lune à eux…

La lune des ânes, je la préfère largement au soleil des loups, ses chansons amusent mélancoliquement.

5.

« le bon bout de ma raison m'a montré une chose si formidable que j'ai besoin de me « retenir à lui » pour ne pas tomber. »

(Gaston Leroux, « Le Mystère de la chambre jaune » [Rouletabille])

Mieux vaut l'bon bout d'la raison à Rouletabille que l'coup d'bambou du réel qu'on voit donc que raison d'la fiction c'est toujours raison.

Tandis que Rouletabille s'agrippe au bon bout de sa raison comme Holmes à sa pipe, le réel, i tape du bambou, sur tous ceux qu'il rencontre.

Le bon bout d'la raison, il montre des choses ; c'est un Monsieur Loyal qui découvre les entrailles du réel (qu'on voit pas).

Le réel on l'voit pas tel qu'il est ; on en serait toutépouvanté. Le réel, on lui coud du bien logique manteau, du squ'il y a d'plus rationnel.

Evidemment, son manteau qu'on lui coud au réel, il est infini parce que le réel l'est infiniment plié, et n'en finit pas d'se déplier.

Mais, voyez, il y en a qui confondent « rationnel » et « raisonnable ». La raison, c'est pas toujours raisonnable, même pas toujours humain.

Les guerres, c'est pas raisonnable, c'est même absurde ; par contre, il y a toujours des raisons pour, y a toujours du rationnel derrière.

Le rationnel, y a rien de plus fortiche dans l'art d'accommoder l'absurde à la condition humaine ; le rationnel, c'est du politique.

Le rationnel, c'est du politique, c'est du « c'est comme ça et pas autrement », c'est du « la loi c'est la loi » ; le rationnel, il impérative.

J'intuitionne assez que bien des romans et des situations qu'on vit viennent de c'te dichotomie entre « rationnel » et « raisonnable ».

Le rationnel c'est genre APB (Admission Post-Bac) : purement rationnel et complément idiot. Du technocrate quoi.

C'est le système qui inscrit en fac en fonction des places qu'avec ça, certains bacheliers veulent faire du droit et s'retrouvent en histoire.

Pis ceux qui sont inscrits dans la filière de leur choix (chance!) défois au bout d'un mois, ils vont même plus aux cours, i zabandonnent !

Ainsi quand Rouletabille, dans « Le Mystère de la chambre jaune », laisse filer l'assassin (j'vous dis pas qui c'est) c'est pas rationnel.

Mais si vous avez lu le roman, on peut convenir que de la part de Rouletabille, dans sa situation, c'est raisonnable (ça peut se comprendre).

Les philosophes, eux, tentent de réduire la contradiction entre « raisonnable » et « rationnel », alors souvent ils s'emmêlent les pinceaux.

Bon ceci dit, une connerie est une connerie. Elle est défois ni raisonnable et n'est rationnelle qu'à force d'lui en trouver des raisons.

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 8 juillet 2017.