ON S'EXCLAME QUOI

 

1.

« l'homme est un être volontaire capable de ne pas vouloir, ou plutôt c'est un être volontaire qui n'est pas toujours voulant. »

(Vladimir Jankélévitch, « Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien »)

Loué soit l'être de mauvaise volonté qui, à force d'inertie, de résistance, de mauvaise foi, finit par dégringoler le manipulateur.

 

2.

« Je me fais vieux, je me fais peu »

 a écrit Luc Decaunes

Jeunesse du ciel.

3.

« et dans les prés mille regards soulevaient les paupières de l'herbe. »

(Luc Decaunes, « Entre menerbes et lumières »)

Phrase qui donne à réfléchir qu'il faut parfois faire attention, qu'on marche sur des yeux alors.

4.

« Cette vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent »

(Aragon)

Phrase à en dessiner des épaves de châteaux à la Hugo s'effondrant doucement dans un lavis tout tourmenté brunâtre.

5.

« Pierre pour Pierre lui-même (le Soi pour le Moi, ou le Moi pour le Je, ou mon Moi pour moi qui dis moi en cet instant même) et Pierre pour Jacques sont un seul et même Pierre »

(Vladimir Jankélévitch, « Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien »)

Phrase à vertiges, un genre d'envolée d'syllabes comme dans le jazz des envolées de notes.

Défois qu'on jazzerait dins s'tiête un air à la piaf genre lélàlépalà une zoziauterie légère un flûtiau fuguant un siffle-zut.

Dis que j'me voye dans l'soleil là-bas loin des cornus cornichons et du sérieux bœuf mais yapadlaba et pas d'avance que ma pomme pluvieuse.

6.

« Comment se fait-il qu'un acte déterminé ou explicable après coup soit toujours imprévisible avant le fait ? »

(Vladimir Jankélévitch)

Phrase à bonne question et qui rappelle que Cassandre était littéralement incroyable.

Y a-t-il eu dans la famille de l'Empereur quelque Cassandre ? Je n'en sais rien mais en tout cas, Cassandre Bonaparte, ça sonne bien.

7.

« Pour ma pomme, la vérité d'un individu c'est de regarder en restant assis de préférence, de gamberger et de fermer sa gueule. Sitôt que tu l'ouvres, t'entres dans le chœur mixte des déconneurs. »

(San-Antonio, « Poison d'Avril »)

Phrase qui rappelle l'excellent moraliste que fut Frédéric Dard et qu'en raison de son contenu, je m'abstiendrai de commenter.

« Je sais depuis toujours que là est la vérité : dans ce mouvement insensible des plantes et des insectes. »

(San-Antonio, « Poison d'Avril »)

Royauté des plantes et des insectes que nos pommes, pourrissant, nourrissent. Rien ne bouge, tout grouille.

8.

Entendu à la radio François Mitterrand évoquer cet universitaire américain qui avait fini par douter de l'existence de Napoléon III. A force de fréquenter les signes, de les interroger, nous finissons par ne plus croire au réel.

On sait plus rien qu'on croit qu'on sait. Moi ma bibliothèque s'crétinise se san-antonionise j'en veux pas moi des univerveaux.

9.

6 juillet 2017: Mort de Pierre Henry, adieu étrange volée d'voix d'la Reine verte, électrojerkeries Psyché Rock, poperies turbulentes.

10.

Des fois, la fatigue on dirait qu'elle abat son chien en nous qu'on saurait plus jouer les sentinelles. On vérifie juste.

11.

« La table était mise et sa blancheur cassée jeta un cri. Un homme égorgé s'abattit. »

(Maurice Blanchard, « Les pelouses fendues d'Aphrodite », II)

Phrase à tableau surréaliste : Un corps étendu sur un damier. La nappe aux lèvres blanches. Le verre renversé du ciel.

12.

« Et la glauque sirène aux étranges paroles

              Troublant le cœur des matelots »

(Léon Verane, « Les hommes tatoués »)

Vers à sirène, vers à rêve au cœur des hommes puisqu'il faut bien la peupler, son irréductible solitude.

13.

« Et, lorsque le docteur songeait qu'il avait toute une nuit à passer dans ces conditions, il frissonnait de terreur. »

(Jules Verne, « Le Château des Carpathes »)

 

Et les romans s'étant s’entre-dévorés

lorsque derrière les lambeaux de réel et

le mur de syllabes le

docteur ayant rentré ses yeux

 

songeait dans sa caboche pleine des amoureuses

qu'il cultivait sombrement qu'il en

avait ras l'hypocrate de

toute c'te fumeuse cracherie

 

une pièce pleine de fumée passe dans la

nuit (on ne voit même plus le noir) ah c'est

à illico mal luner qu'on en a du mal à

 

passer ce patient fantôme

dans ce château on ne sait pas tout

ces spectres on n'sait même pas leurs noms dans ces

conditions hein ? Dans ces

 

conditions comment soigner le hantant ? Dans ces

conditions comment repasser le style à berlue ? Dans ces

 

conditions comment rendre au réel son tas d'osses et

empêcher la camarde d'vous en chercher dis des crosses ?

 

14.

« comment me retrouver labyrinthe ô mes yeux »

(Gaston Miron, « Les années de déréliction »)

A labysérinther commça on berlue qu'on voit ses yeux faire des trous dans les murs qu'on homélidômézieute tout d'traviole.

Pis quand on voit tout d'traviole on l'artrouve plus sain labyrinthe, le sien à soi, qu'on a l'impression d'êt' dans l'dédale d'un aut'.

Aloron hallucine d'ses oeils qui courent devant à ptites pattes ch'est des pouchins pis qui ouinent pis qui ouinent après la poule du réel.

Ah on homélidômézieute on ohmédisdoncékoisepthistoire on n'en croit plus sa fiction on dit c'est pas vrai on s'exclame quoi.

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 9 juillet 2017.