25 avril 2006
"CONSPIRATION ALLITERATIVE"
"CONSPIRATION ALLITERATIVE"
L'expression est de de Rudder ; chacun sait quel grand conspirateur il fait !
A l’initiative de Orlando de Rudder, Le Blog Littéraire accueille ici deux textes basés sur le principe de l’allitération, ce sel de la langue littéraire qui réveille les élèves au moment de la digestion et qui épate les lecteurs attentifs à la musique de la langue :
Le premier de ces textes est de Orlando de Rudder et consiste en une vive, vraiment vivace et véritablement valable variation sur la fricative sonore [v] :
VATICINANTS ORVETS
A Patrice Houzeau
Vers où vont ces orvets, vaticinants, voraces
Aussi veules que vains, véritablement froid
Vauriens vilipendés vagulant peu d’effroi
Sans venin véritable ni volontés vivaces ?
L’escargot voluté vous laisse au moins des traces
De bave vernissant son voyage que l’on voit
Vaguement visqueuse adhérente à nos doigts !
On le gloutonne à l’ail, ô fragrance efficace…
Mais l’orvet vaniteux vide de sens, impavide
Par sa veule vision dérive l’envie avide
D’en savourer la viande avec du poivre ou pas !
On ne dévore point l’hérpétidé véloce
Ou par voracité dénutrie et féroce
Encore l’avale t-on en vociférant : « pouah » !
(Orlando de Rudder, http://orlandoderudder.canalblog.com/)
Où l’on constate qu’il s’agit d’un sonnet aux rimes embrassées, enlacées oserons-nous écrire comme s’enlacent les serpents, les anguilles, les orvets. Il se peut que je me goure quelque peu ; qu’on me le fasse savoir, Morbleu !
Où l’on voit itou que le lien entre l’orvet et la fricative sonore [v] est d’une vivifiante évidence puisque le « v » ne fait presque point de bruit, se contentant d’aller et venir entre les voyelles et les pierres, aveugle au monde solaire comme au vent qui l’avale.
Le sonnet se consomme aisément puisqu’il est ici excellent dans l’expression de son dégoût à l’idée de se nourrir de ce lézard d’Europe dont le nom même est d’origine douteuse (de l’ancien français « orb » peut-être qui signifie « aveugle ») tandis que l’escargot, comme nous le rappelle Chris, ainsi que Orlando, se laisse « gloutonner » - appréciez le néologisme deruderrien– à l’ail, comme il se doit.
Que dire encore de ce sonnet sinon qu’il est très fort et qu’il mériterait une anthologique homologation immédiate chez Gallimard, bien entendu !
Le second de ces textes est signé Edith Sonnkindt, auteur dont le site me paraît fort intéressant :
http://users.skynet.be/edith.soonckindt/
Ce n'est pas un sonnet, mais ce sera ma contribution clin d'oeil... nous dit d’abord l’auteur :
les lais d'eulalie si lasse
sont lents et lascifs comme elle l'est
les lais d'eulalie si lasse
sont longs et languides à souhait
sont-ils laids, les lais d'eulalie ?
oh que nenni
ils sont las, voilà
comme l'est eulalie parfois
surtout pendant l'été
On peut souligner le rythme de ces vers :
"les lais / d'eulalie / si lasse
sont longs / et langui- / -des à souhait
sont-ils laids, / les lais / d'eulalie ?
oh que nenni
ils sont las, / voilà
comme l'est / eulalie / parfois
surtout / pendant / l'été "
Valse d'été, Eulalie que la liquide "l" lie à la danse malgré qu'elle fût si lasse...
Le texte donc est basé sur la liquide [l] et le premier vers est fort plaisant par l’emploi qui y est fait de trois mots qui nous rappellent les débuts de la littérature en langue française :
le mot « lai » tout d’abord : nom masculin, dont l’origine est celtique comme semble l’attester le mot irlandais laid qui signifie « chant ». Le lai désignait au Moyen-Âge un « petit poème en vers de huit syllabes qu’on chantait en s’accompagnant d’un instrument de musique » (cf Greimas, Dictionnaire de l'Ancien Français, Larousse) ; il s’agissait alors de poésie narrative et les récits ainsi rimés avaient le plus souvent pour sujet l’amour et ses aléas.
Dans les Lais de Marie de France (deuxième moitié du XIIème siècle et texte formidable), ces aventures amoureuses sont fortement imprégnées de merveilleux et s’inspirent de contes traditionnels bretons.
Vous pourrez trouver en librairie une excellente traduction des Lais de Marie de France par Laurence Harf-Lancner dans la collection des Classiques Médiévaux du Livre de Poche.
« Eulalie » maintenant : Car je suis moins savant que je ne suis inculte (Variante prétentieuse : Car pour être savant je n’en suis pas moins sot), voici ce qu’en dit l’Encyclopédie Larousse (1980) :
Eulalie (SEQUENCE DE SAINTE) (1), transcription en langue vulgaire d’une séquence latine en l’honneur de Sainte Eulalie (2). Ce poème de vingt-neuf vers fut composé vers 880 à l’Abbaye de Saint-Amand (Nord) (3). C’est le plus ancien monument (4) de la poésie française.
Notes :
(1) J’adore ce mot de « séquence » qui rappelle que la poésie consiste avant tout à découper des phrases, - des périodes sémantiques -, en séquences rythmiques appelées « vers ».
(2) Vierge et martyre comme il se doit.
(3) Saint-Amand : Je vous conseille l’Abbatiale de Saint-Amand, bière épatante et parfumée.
(4) Le mot de « monument » à propos de poésie me fait un peu sourire. Ah bah pourquoi pas ?
Enfin l’adjectif « lasse » : c’est un des adjectifs les plus utilisés dans la littérature médiévale et plus particulièrement en poésie. Il signifie « fatigué » bien sûr (du latin « lassum », ça ne s’invente pas !) mais aussi « malheureux », « misérable ».
On lit ainsi dans une pastourelle du XIIIème siècle : Por coi me bait mes maris, Laissette ! Attention ! il ne s’agit pas ici de polygamie ! La plaintive n’a pas plusieurs maris ; la forme « mes maris » est un Cas Sujet Singulier (CSS). Le sens en est donc : « Pourquoi mon mari me bat-il, malheureuse (que je suis) ? ».
Voilà ! donc, blogauteurs, collègues, confrères, consoeurs et commensaux de l'estimable Orlando de Rudder, si vous désirez participer à cette "conspiration allitérative", sachez que de vos envois je ferai grand cas, les annotant, les publiant, les faisant ainsi connaître pour le plus grand plaisir de tous et surtout du mien !
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 avril 2006
09 janvier 2006
ALLITERATIONS
ALLITERATIONS
L'allitération consiste à utiliser les sonorités consonantiques de la langue afin d'en tirer des effets expressifs.
L'assonance consiste à utiliser les sonorités vocaliques de la langue afin d'en tirer des effets expressifs.
Les effets produits par l'allitération et l'assonance constituent ce que l'on enseignait jadis sous le nom de "harmonie imitative".
Georges Fourest :
Le cochon fouille ma cervelle
grognant, grattant de son gros groin,
pour déterrer comme des truffes
mes concepts métaphysiques
(Le nain et le cochon sous le crâne du poète, in Le géranium ovipare)
L'occlusive [g] renfrogne et fait grogner le vers à la façon d'un fonctionnaire devant une adresse erronée.
Jacques Brel :
Les Vieux
Et s'ils tremblent un peu est-ce de voir vieillir la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends
Deux vers tirés d'une chanson. Et pourquoi pas ? Ne vaut-il pas mieux une bonne chanson qu'un mauvais poème ? Une bonne session de blues plutôt qu'un piano prétentieux et bavard tenu par un ancien espoir de la musique classique ? Je sais que nous nous sommes compris.
Participant à la structure de la phrase, le pronom relatif "qui" évoque ici la mesure du temps, le tranquille et implacable tic-tac qui nous rapproche tous de la mort. La proposition "qui dit oui qui dit non" est remarquable par la régularité de son rythme, faussement ternaire, ou plutôt à la fois binaire et ternaire (qui dit / oui / qui dit / non), régularité du rythme que l'on trouve dans ces deux vers : un accent toutes les six syllabes. La dorso-vélaire [k] (4 occurrences) et la répétition de la forme "dit" introduit une mélancolie rythmique et lente, patiente comme un fleuve, et familière comme quelqu'un que l'on a toujours connu.
Jean Le Boël :
terre gorgée de chairs
(...)
lasse, saignée, labourée,
suintante de sanie
assoiffée, suppliciée
saoule de guerre
salie
Tirée de l'excellente revue Ecrit(s) du Nord, (n°7, octobre 2001, p.54) cette évocation de la terre labourée par les obus de la première guerre mondiale : la sifflante des sifflements meurtriers et l'écoulement de la sanie, le sang au sol mêlé.
La célèbre paronomase de Pierre Béarn :
Procédant du même effet sonore, la paronomase qui rapproche des mots aux sonorités voisines (ex : "qui vivra verra").
La légende littéraire rapporte que l'on doit au poète Pierre Béarn la paronomase
Métro, boulot, dodo.
Elle serait apparue sur une feuille ronéotypée des trottoirs de mai 68. L'expression vise à décrire en un ultra-bref raccourci la journée type des salariés pendant les "Trente Glorieuses".
Cette paronomase a fait florès.
En ce début de XXIème siècle, alors que l'euphorie des "Trente Glorieuses" s'est évaporée depuis longtemps, elle n'est plus guère usitée : il est vrai qu'en cette période de délocalisations et de restructurations, être salarié apparaît de plus en plus souvent comme un luxe.
Racine :
Andromaque (vers 1638)
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
La répétition des "sifflantes" suggère ici le sifflement supposé du serpent.
Ce vers célèbre siffla tant dans les classes que chacun s'en souvient encore.
Rimbaud :
Bal des Pendus (vers 26)
Hurrah ! La bise siffle au grand bal des squelettes !
Ici aussi, la sifflante alliée au son "i" suffit pour animer le vers, pour évoquer l'image des squelettes des pendus qu'un vent sifflant agite dans l'air glacé.
Rimbaud :
Rêvé pour l'hiver (second quatrain)
Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.
Sonorités sombres (voir / soirs / répétition de l'adjectif noirs ; ombres / monstruosités / démons) parmi lesquelles semble siffler un vent de tous les diables, - puisque c'est l'hiver ! - ( glace / grimacer / soirs / monstruosités / populace) : de quoi effrayer la petite copine et du coup de quoi favoriser le rapprochement :
Puis tu te sentiras la joue égratignée...
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou...
L'assonance "ou" de ce premier tercet est presque comique dans sa feinte coquinerie.
Rimbaud :
Voyelles (vers 9)
U, cycles, vibrements divins des mers virides
L'assonance "i" (5 occurrences) et l'allitération "v" (3 occurrences) suggèrent la vibration, le mouvement des ondes, des cercles ; la musicalité du vers semble passer le sens : en quoi "les vibrements" des mers sont-ils "divins" ? D'autre part, l'épithète "virides" signifie simplement "verts". Mais peu importe le sens, c'est par sa sonorité particulière que le vers rimbaldien souvent est intéressant. Avec Rimbaud, la poèsie tend déjà à devenir matière sonore en elle-même en s'éloignant de l'évidence du sens.
Tristan Corbière : Les Amours jaunes (1873)
Duel aux Camélias (1er quatrain)
J'ai vu le soleil dur contre les touffes
Ferrailler. - J'ai vu deux fers soleiller,
Deux fers qui faisaient des parades bouffes ;
Des merles en noir regardaient briller.
La fricative [f] fait sonner sa ferraille : 6 occurrences (touffes, ferrailler, fers (deux fois), faisaient, bouffes) suggérant le croisement des épées d'un duel qui semble assez grotesque puisqu'émaillé de "parades bouffes", le mot "parade" désignant à la fois le fait de parer un coup mais aussi une représentation, un spectacle. Le complément "parade bouffe" pourrait dès lors suggérer qu'il s'agit d'un duel d'opérette, d'opéra bouffon.
Notons aussi les assonances (ferrailler, fers, fers, merles) qui semblent mêler à la mière "dure" du soleil l'éclat gris des fers.
Tristan Corbière :
Féminin singulier (vers 3 / 4)
Nous éclairons la rampe... Et toi, dans la coulisse,
Tu peux faire au pompier le pur don de ton corps.
Très allitératif, Tristan Corbière, poète rythmique et remuant. Le vers parodie le rythme ternaire des classiques d'autant plus cocassement que l'action est située dans un théâtre. L'occlusive sourde "p" (4 occurrences dans le second vers) souligne jusqu'à la caricature le rythme régulier de l'alexandrin.
Verlaine :
Croquis parisien (première strophe)
La lune plaquait ses teintes de zinc
Par angles obtus.
Des bouts de fumée en forme de cinq
Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.
L'effet sonore renforce ici l'effet visuel. Le poème fait songer à une gravure, à une "eau-forte" comme le désigna lui-même Verlaine. Les tons durs des occlusives [p], [k], [t], [g], [b], [d], - elles y sont toutes ! - ("plaquait", "teintes", "zinc", "angles", "obtus", "bouts", "sortaient drus", "cinq", "toits pointus") au service d'une image audacieuse ("des bouts de fumée en forme de cinq") dont Michel Dansel dit "que l'on ne s'étonnerait point de [la] rencontrer chez des poètes comme Jacques Prévert ou Jean l'Anselme" (Verlaine, Choix de poèmes, Nouveaux Classiques Larousse, 1973, p.25, note 43).
Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 9 janvier 2006
