29 mai 2008
"OUI, UN MEIDOSEM"
"OUI, UN MEIDOSEM."
(Notes sur "trente-quatre lances enchevêtrées..." in Portrait des Meidosems, La vie dans les plis, Henri Michaux, Poésie/Gallimard, p.118)
Dessin : La phrase s'y entend à suggérer le motif :"Trente-quatre lances enchevêtrées peuvent-elles composer un être ?".
Voici qui pourrait servir de titre à une composition abstraite, ou de problématique à l'usage d'un métaphysicien.
C'est que la question porte sur les composants de l'être.
L'implicite de l'être est le vivant. Sa nomination implique qu'il s'agit ici d'un être vivant, et non d'un simple étant. C'est qu'il y a différence de qualité entre l'être vivant (l'étant conscient) et l'étant dénué de toute conscience et même de possibilité de conscience (dans le cas des intelligences artificielles par exemple, ou des états méconnus de la conscience).
Du reste, ce conscient-là a un nom : le "Meidosem".
Alors, s'il a nom, c'est qu'il est. La réponse à la question "Trente-quatre lances enchevêtrées peuvent-elles composer un être ?" est donc affirmative : "Oui, un Meidosem."
Henri Michaux a ainsi cette grande prescience du nom de l'être et de ce qu'il implique : une existence poétique, l'être imaginaire qui, parce qu'il influe sur nos vies (la preuve, nous y consacrons du temps et des lignes, à ce Meidosem cependant que nous ne nous intéressons que moyennement à la plupart de nos contemporains lesquels sont des êtres parfois si encombrants que l'on voudrait bien parfois qu'ils se dissolvent dans le virtuel afin que puissions aisément n'en pas tenir plus compte que d'un schtroumpf pour finir par les oublier tout à fait) qui, parce qu'il influe sur nos vies, relève de l'être.
Pourquoi donc cette problématique alors ?
C'est que, justement, l'être du Meidosem figuré par "trente-quatre lances enchevêtrées", est en crise. Ses armes de guerre, il les a retournées contre lui, "il se les est passées d'abord à travers le corps" dit le texte. C'est donc un "Meidosem souffrant", un Meidosem de proposition subordonnée relative : "qui ne sait plus où se mettre, qui ne sait plus comment se tenir, comment faire face, qui ne sait plus être qu'un Meidosem."
Dans le "n'être plus qu'un" qu'il est, le Meidosem, dans cette réduction de l'être à l'étant, sans transcendance, qui ne peut plus être autre chose que ce qu'il est, aliéné donc à sa propre définition d'être qui n'a pas sa place, d'être dans le mal-être.
La question se pose donc de sa cohérence puisque, dit le texte, "ils ont détruit son "un".
Patrice Houzeau
le 29 mai 2008
26 avril 2008
DU "MANTEAU QUI FEND L'ESPACE"
DU "MANTEAU QUI FEND L'ESPACE"
Notes sur le poème Le manteau qui fend l'espace de Henri Michaux (La vie dans les plis, Poésie/Gallimard, p.94)
Ce que l'on "montre avec mystère" est chargé du poids de l'être mystérieux qu'on lui confère. L'étant ainsi montré n'est pas un étant ordinaire. D'ailleurs, cet être mystérieux est concédé, donné "à regret". Le don lui-même est chargé du mystère du rituel, - ici, celui de la "révérence" : cf qu'il est grand, le mystère de la foi. Au moyen-âge, on appelait "mystère" un drame religieux que l'on représentait sur le parvis des églises. L'objet est ainsi transmis "avec révérence" et baptisé d'une formule périphrastique : "issue du manteau qui fend l'espace".
Ce qui en fait est mystérieux dans ces trois phrases de Henri Michaux extraites du poème Le manteau qui fend l'espace (in La vie dans les plis, Poésie/Gallimard, p.94), c'est le référent du pronom "la" :
- "On me la donne avec mystère."
- "On me la donna à regret."
- "On me la donna avec révérence."
Le fait de lister ces trois propositions souligne leur parallélisme, lequel a pour effet de mettre en évidence les mos-clés : "mystère", "regret", "revérence", et de préparer l'étrange et amusant complément : "issue du manteau qui fend l'espace."
Tous les manteaux fendent l'espace. La périphrase est drolatique qui met l'accent sur une qualité habituelle du manteau, une qualité inhérente au manteau, une condition même du manteau (que l'on puisse se déplacer avec, que l'on puisse "fendre l'espace", est en effet un minimum) cependant que ce secret ordinaire des manteaux est rarement exprimé.
Le mot "espace", avec ce "a ouvert" suivi de la sifflante "s" et de cette poussière d'être que retient à peine le "e muet" a beau jeu de finir la phrase. Il est plein d'échos mystérieux, de bip-bip inaudibles - mais parfaitement imaginables -, d'engins lointains aux ultra-précises électroniques, plein de fantômes aussi, cet "espace" que, manteau sur le dos, nous traversons, ou qui nous traverse...
La suite du texte nous renseigne sur la nature de l'objet : "Cependant, une loque à la main, je m'en allai."
La loque relève du n'être plus que : cf il n'est plus que souffrance.
La relique aussi, avec cette différence qu'en la relique sont concentrées, cristallisées, toutes les qualités de l'être dont elle est issue : cf les reliques d'un saint. Ici, la "loque" est en fait la relique d'un "manteau qui fend l'espace".
La périphrase emploie un présent de vérité absolue qui souligne la persistance à être des objets légendaires.
Du reste, l'objet est absolument inutile : "Elle ne m'aidait en rien." Sauf à attirer l'attention, et même la jalousie sur soi : "Ainsi je la gardai, et il me semble que sans jamais m'être réellement utile, elle me fait prendre en considération par les Grands, qui, si je ne m'abuse, vont jusqu'à m'en jalouser obscurément."
On dirait bien là une histoire de gamin racontée par un écrivain.
Ce qui est assez précieux, en tout cas pour moi qui n'aime guère que la littérature nous fasse la morale.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 26 avril 2008
25 avril 2008
DE L'ÊTRE-LA DU POEME
DE
L'ÊTRE-LA DU POEME
Notes
sur "Le Château n'est plus..." de Henri
Michaux, La vie dans les plis,
Poésie/Gallimard,
p.197). Les citations faites du poème de Henri Michaux
figurent entre guillemets.
L'absence
a une généalogie, celle de la présence : ne peut
être absent que ce qui fut présent, cf "Le
Château n'est plus" (Henri Michaux, La vie dans
les plis, poésie/Gallimard,
p.197). Le n'être
plus souligne ce trou
dans l'être qu'est l'absence.
L'absence du Christ souligne
qu'il fut présent, homme parmi les hommes, fils parmi les
fils.
Ce
qui reste ? "L'allée sombre",
c'est-à-dire ce qui mène (ou démène) du
Château.
Elle
n'a plus donc réellement d'utilité, cette "allée
sombre", sauf à persister dans son être "d'allée".
Mais
si elle n'est plus utile au "Château",
elle reste utile au sentiment poétique du monde, cet usage
ontologique de la langue, cf "la fille du grenadier est
là".
La
forme "est" induit un présent de
narration à ce point si présent dans l'être-là qu'il est ici immédiatement perçu comme un présent de
vérité absolue.
C'est
la cavalière d'un drôle de cheval, qui a "les
pattes entourées de serpents enroulés", qui
est "enrubanné des lanières déchiquetées
de son propre pelage tombant ensanglanté", un
cheval blessé, un cheval navré, un "cheval
malheureux", à la "tête immense
et folle", un cheval allitératif : "couvert
de l'écorce putride de son corps souffrant qui se défroque
et se défait par plaques" :
- "couvert,
écorce,
corps,
qui,
défroque,
plaques"
- "couvert,
écorce,
putride,
corps,
souffrant,
défroque"
-"souffrant, défroque, défait"
D'où
ce conseil donné à la cavalière : « Oh,
jeune fille altière, il te faudra descendre de ce cheval,
jeune fille altière ! Il le faudra. » C'est ainsi
qu'aura passé le temps du cheval, celui de « l'allée
sombre », de la « fille du grenadier »,
du « Château ». Alors le passé
sera vraiment aboli, sans l'être-là de la présence,
sans le n'être plus du Château ; n'en resteront que les
signes, la matière du poème.
Patrice Houzeau
Le 25 avril 2008
10 novembre 2007
CARTOON INTIME
CARTOON INTIME
« Tout en moi prend son poste de combat » (Henri Michaux, La nuit remue, La Bibliothèque Gallimard, p.158)
C’est ce qu’écrit Henri Michaux dans son poème intitulé « Colère ». La colère comme préparation au combat. Mais cette colère est aussi en elle-même une lutte : « Tout en moi prend son poste de combat, et mes muscles qui veulent intervenir me font mal. » poursuit Michaux.
« Barabo en réponse se baissa, rompit les orteils de Poumapi et après avoir d’abord feint de vouloir jongler avec, les fit disparaître prestement derrière son dos. » (Henri Michaux, L’âge héroïque, op. cit., p.97).
D’ailleurs, ce combat peut être de pure fantaisie, comme les duels des dessins animés américains où le coyote est mille fois haché menu, frité en long et en large, dispersé « façon puzzle », - j’adore cette expression de Michel Audiard -, déchiqueté, essaimé confetti, évaporé, aplati, explosé, rétréci à l’infini de toutes les morts dessinées possibles.
De fait, il en est ainsi des ennemis de l’invisible, de ces faces que l’on aimerait tant patafioler, parce qu’elles se permettent, - oh les audacieuses ! -, de nous juger, de vaguement nous mépriser, de nous promettre leur amitié, pire encore : de vouloir nous aider.
Qu’elles baissent la garde, qu’elles arrêtent un instant de nous attendre au tournant et voilà ce qui, - c’est fatal comme la colère -, finit par arriver :
« Il y a des gens qui s’assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l’agrippe, toc.
Je te le ragrippe, toc.
Je le pends au porte-manteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le redécroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et l’étouffe.
Je le salis, je l’inonde.
Il revit. » (Henri Michaux, Mes occupations, op. cit., p.147)
En vérité, je vous le dis, voici la Bonne Nouvelle : tous revivront, nos amis comme nos ennemis, et nous pourrons ainsi, pour les Siècles des Siècles, nous annihiler dans la paix de celui qui prit un nom à coucher dehors, ou dans une étable, un nom sans nul doute à se faire crucifier.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 novembre 2007
07 novembre 2007
EN TOUT CAS
EN TOUT CAS
« car tandis que la plus grande violence n’avait pas réussi à vous démoraliser, tout au contraire, cette surface sans horizontalité, sans fond, cuve d’eau montante, descendante, hésitante, comme si elle-même souffrait, peinait humainement (ses mouvements sont devenus lents et embarrassés et comme calculés), cette eau vous fait sentir en vous-même l’absence d’une vraie base, qui puisse servir en tout cas (3), et le sol même, suivant la démarche de votre esprit, semble se dérober sous vos pieds. » (1) (4) (Henri Michaux, Conseil au sujet de la mer in La nuit remue, La bibliothèque Gallimard, p.51)
Notes :
(1) Vertige devant la mer, cette métaphore soudaine de la « peine des hommes » (2), ce miroir du « comme si » : « comme si elle-même souffrait, peinait humainement ».
(2) Et non point de la haine des pommes, ce qui ici ne voudrait rien dire.
(3) « qui puisse servir en tout cas » : nous ne vivons jamais que par probabilité, qu’en fonction des statistiques. Rien n’est jamais assuré que l’impondérable. D’ailleurs, si nous ne vivions pas ainsi dans les parages de la foudre, nous nous inventerions de nouvelles lames pour nous poignarder, nous blesser, nous entretuer.
Regardez comme se multiplient les images d’horreur : images des portables et de toutes les saloperies, vidéos d’Internet, corps mutilés, morts violentes, visages ensanglantés, corps torturés, éclats d’épouvante qui parcourent le monde rappelant que la réalité du monde est essentiellement violente.
Nous avons habillé la loi du plus fort du bel habit bien raisonné du contrat social. Il se trouve que ce contrat social fut à peu près respecté durant ces années où il fallait des bras pour bâtir, des bouches pour consommer, des citoyens pour voter. Maintenant que nous sommes trop nombreux, maintenant que les banquiers, les trafiquants et les grands capitaines d’industrie se partagent le monde, ce fameux contrat social est en train de mourir de sa belle mort bien humaniste, bien à visage humain, bien citoyenne.
(4) Ce paysage uniforme, où il semble l’humain se dissoudre, peut rappeler l’incipit du Traité des Traités de Orlando de Rudder, avec sa neige à façon de nuit où l’on se demande comment retrouver sa route :
« Janvier. Il faisait blanc. Ciel et terre ? tout pareil. La neige ne tombait plus. Jamais elle ne fut plus abondante. Le froid mordait. Pardi ! le vent soufflait. Comment marcher, sans voir la route ? En même temps, les yeux se plissent. Il y a trop de clarté, d’intensité. On ne distingue rien, on ne voit rien. C’est comme une nuit : on trébuche, on cherche. Comme une nuit ? Oui, mais claire, éblouissante. » (Orlando de Rudder, Le Traité des Traités, Jean-Claude Lattès, 1995, p.9)
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 novembre 2007
24 octobre 2007
DES ENNEMIS
DES ENNEMIS
"Autrefois (1) mes ennemis (2) (3) avaient quelque épaisseur ; mais maintenant ils deviennent filants (4). Je suis touché au coude (toute la journée je suis bousculé). C'est eux. Mais ils s'éclipsent aussitôt. (5) (6)" (Henri Michaux, Persécution in La nuit remue, La bibliothèque Gallimard, p.149).
1) L'autrefois nourrit la nostalgie. C'est une autre vie dans une autre ville. Des visages perdus. Des occasions manquées. Des réussites sans lendemain. Des patiences infernales. Des atouts délaissés. L'autrefois est une donne dont nous avons oublié les plis.
2) Qui croit ne pas avoir d'ennemis se gourre impeccablement. Les ombres de nos jours, ah ouiche, traversées qu'elles sont de mains invisibles qui manient des ficelles à nous faire tomber :"ennemis sans visage ; de la racine, de la véritable racine d'ennemis" écrit aussi Michaux.
Pour moi, j'ai une très grande facilité à me créer de solides inimitiés, comme on dit. Il suffit que l'on me convie à participer à une réunion de travail, je fonds sur le premier humaniste venu et critique chaque illusion qui sort de sa bouche, laquelle en général est bien pourvue de citations très littéraires et d'une pitié fort condescendante pour tous ceux qui n'ont pas atteint son niveau de compétence administrative. C'est de l'épaisseur sans doute, quoique sans le pouvoir que lui donne sa fonction, l'illusionniste délégué des hautes sphères n'est pas toujours aussi fort qu'il aime à le penser.
Qui croit ne pas avoir d'amis se gourre tout de même. Sans doute...
C'est que, voyez-vous, nous le mâchons et remâchons, notre pain d'orgueil. Le mien n'est pas toujours très blanc.
(3) Le possessif "mes" rend familiers ces "ennemis" qu'évoque le narrateur. Il leur rend même hommage en leur attribuant "quelque épaisseur".
On a les ennemis que l'on mérite. Et il est certainement des ennemis plus fiables que certains de nos proches. Au moins, nous savons, avec nos grands rancuniers, d'où vient le coup. Le couteau dans le dos a souvent un large sourire.
(4) "filants" : J'aime bien les pâtes au gruyère, - en fait, de l'emmental bien sûr. On voit filer le fromage entre les pâtes prises au piège. La fourchette fume un peu puis on enfourne sans penser à rien d'autre qu'à la satisfaction du repas du soir.
(5) Nous luttons contre des ombres. Derrière les visages, des arrière-mondes. Toujours. Certains sont inquiétants et difficiles à deviner. Il nous faut donc être aussi méfiant qu'un chien peut l'être. Et montrer les dents à l'occasion. Ce qui nous vaut parfois de recevoir quelque coup de pied.
(6) La rapidité induite par l'adverbe "aussitôt" s'oppose ici à l'autrefois des durées nostalgiques, du temps qui s'étire dans le passé comme file le fromage fondu entre les pâtes.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 octobre 2007
17 octobre 2007
Chiffonné
Chiffonné
"On ne m'invite plus dans le monde (1). Après une heure ou deux (où je témoigne d'une tenue au moins égale à la moyenne), voilà que je me chiffonne (2)." (Henri Michaux, Un chiffon in La nuit remue, La bibliothèque Gallimard, p.146).
Notes :
(1) Pour ma part, peu m'importe. Je crains tant les cérémonies que je gifle tous ceux qui m'annoncent leurs épousailles. Je me brouille avec les moribonds. J'éclate d'un rire gras à la vue d'un ventre rond. Je jette de l'argent au prêtre qui s'avance et le tiens ainsi éloigné ; il me crie alors des choses incompréhensibles en faisant force facéties sacerdotales. Parfois, néanmoins, je condescends à m'inviter. Et je jure à chaque fois que c'est la dernière.
(2) "se chiffonner". Je suis en général assez chiffonné pour que l'on ne me remarque guère, ou sinon avec un peu d'étonnement, en faisant la moue, ou l'oeil rond. Je ressens d'ailleurs immédiatement le vague dégoût qui occupe quelques instants l'esprit de ceux entre lesquels je passe, indifférent.
Quelquefois, je suis encombré de toutes ces bouches qui s'agitent, de toutes ces têtes sur lesquelles planent des claques invisibles. Je me mets alors à aboyer. Ces avertissements sonores déclenchent illico des menaces illustrées, à l'occasion, de quelques tentatives de coups de pied. Je m'en retourne alors, grondant, maugréant, dans mon coin où je ris dans mes poils de la face tragique - et somme toute assez grotesque - du chat.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 octobre 2007
INALIENABLE
INALIENABLE
"Je fus toutes choses (1) : des fourmis (2) surtout, interminablement (4) à la file, laborieuses et toutefois hésitantes (5). C'était un mouvement fou." (Henri Michaux, Encore des changements in La nuit remue, La bibliothèque Gallimard, p.162).
Notes :
(1) Les choses, tout un tas, toujours, partout.
A surveiller ! Passent par tous les trous...
S'esquivent, se perdent et se retrou-
Vent ailleurs, loin de l'oeil... On se dit "Fou
Ce que je peux perdre !" Comme un gruyère
Semblent alors la chambre et la terre entière.
(2) L'humanité souvent comparée à une fourmilière ; dans les grandes villes surtout où il y a en permanence toute une agitation de bras, de jambes, de bouches. Il est vrai que l'on y vit, que l'on y bosse, que l'on y boit, que l'on y mange (3), que l'on y baise, que l'on y meurt ; tout cela à toute allure, à ce qu'il semble. Mais ce n'est probablement, vu de si loin, qu'un pur effet d'optique.
(3) Si j'avais mis le mot "bouffe", j'aurais eu la suite "bosse, boit, bouffe, baise". Mais, décidément, je n'aime pas ce mot "bouffe" qui apparente un peu trop l'humain à l'animal.
(4) L'adverbe "interminablement", de par sa longueur (six syllabes), mime efficacement la colonne, la "file" des fourmis se frayant un chemin, forant leurs galeries dans la terre sur laquelle nous passons nous-mêmes, laborieux et toutefois hésitants.
(5) C'est aussi le propre de l'homme. Toujours au travail et toujours dans le doute. En cela, nous sommes "toutes choses" puisque tout ce que nous créons, nous le nommons, nous le déterminons, nous le spécifions.
Nous sommes ce que nous faisons ; nous sommes les noms que nous donnons à nos actes. Si nous tuons d'autres humains, nous sommes des assassins. Si nous mentons, nous sommes des menteurs. Si nous disons la vérité, nous sommes des insolents, des inconscients, des fous. L'on nous accorde cependant quelques compensations : prix Nobel, médaille Fields, Pulitzer, et le droit inaliénable d'aller se faire pendre ailleurs.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 octobre 2007
12 octobre 2007
MENTALE FANFARE
MENTALE FANFARE
"Alors, je me mis à sortir de mon crâne des grosses caisses (1), des cuivres (2), et un instrument qui résonnait plus que des orgues (3). Et profitant de la force prodigieuse que me donnait la fièvre (4), j'en fis un orchestre assourdissant. Tout tremblait de vibrations (5)."
(Henri Michaux, Crier in La nuit remue, La bibliothèque Gallimard, p.169)
(1) Avec un ouvre-crâne, bien entendu. C'est ce même ouvre-crâne qui servit jadis à décerveler quelques veaux diplômés. Mais notre compagnie dut mettre fin à cette activité jugée parfaitement inutile par le ministère, les veaux diplômés se décervelant très bien par eux-mêmes dès que les besoins du commerce et de l'industrie s'en font sentir.
(2) Les fanfares mentales, toujours si féroces !
(3) On n'ose imaginer. Cela doit être un polycor à gros sabots gouvernementaux. A moins que ce ne soit un voxpopulophone syndical. Un sarkozyklon peut-être ? Ou encore une charge de hortefeux furieux.
(4) La fièvre narratrice ici est prise de "f" : "profitant", "force", "fièvre", "fis". Elle en use et en abuse, la fièvre, du fifre bref du "f", de ce souffle perdu.
(5) Ce qui importe ici n'est donc pas la mélodie, la grâce du chant, mais le son : faut qu'ça vibre, l'intensité ! Alors, le narrateur peut exprimer sa souffrance :
"Alors, enfin assuré que dans ce tumulte ma voix ne serait pas entendue, je me mis à hurler, à hurler pendant des heures, et parvins à me soulager petit à petit." (Henri Michaux, Crier)
Cette musique pourtant est purement mentale. Subjective au sens le plus strict du mot. Intime presque.
Quant au cri...
Quant au cri, peut-être devient-il poème, mélodie dissonnante, peut-être, à nos oreilles encrassées de niaiseries et de directives, mais mélodie tout de même, mais mélodie surtout.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 octobre 2007
10 octobre 2007
"JE SUIS GONG"
"JE SUIS GONG"
"Dans le chant de ma colère il y a un oeuf, (1) (2)
Et dans cet oeuf il y a (3) ma mère, mon père et mes enfants,
Et dans ce tout il y a (3) joie et tristesse mêlées, et vie."(4)
(Henri Michaux, Je suis gong in La nuit remue, La bibliothèque Gallimard, p.230)
(1) Le rythme de l'alexandrin initial s'amplifie : "Dans le chant / de ma colère / il y a un oeuf". On dirait bien la longue vibration de la foudre du gong, longue vibration que s'attribue le narrateur (le mot "gong" est ainsi attribut du pronom sujet "je") :
"Je suis gong et ouate et chant neigeux,
Je le dis et j'en suis sûr."
Ce sont là les derniers vers du poème qui suggèrent un espace de brume et de blanc, une certitude de l'être hors-les-murs, dans un autre espace que celui que nous hantons quotidiennement, une autre temporalité, imaginaire et si présente que toutes nos pensées, toutes nos façons y prennent sans doute racine.
(2) le mot "oeuf" sonne d'ailleurs comme un coup étouffé (étouffé dans l'oeuf ?) sous l'effet de la constrictive sourde [f], coup qui semble se superposer à la vibration relayée par les assonances "dans, chant, enfants" ; "colère, mère, père", ainsi que par la légère allitération du possessif "ma colère, ma mère, mon père, mes enfants", et ce [f] encore qui y participe ("oeuf, enfants").
(3) Parallélisme : "et dans cet oeuf" / "et dans ce tout".
Répétition de la forme "il y a", déliée, aussi déliée que le mouvement d'un bras de percussionniste.
(4) Qu'y a-t-il dans la lente vibration du gong ?
Cette lenteur fait le mystère (5). Il y a un "chant" sans doute qui gronde et s'amplifie et monte comme une "colère". Il y a une généalogie aussi, ovipare plutôt que mammifère. Ovipare parce que le coup initial a la sonorité stylisée du mot "oeuf" ; ovipare parce que ce coup initial inscrit sa circularité d'ondes, ce "tout" qui fait cercle et où le narrateur semble reconnaître l'étoffe de sa vie :"mère", "père", "enfants", "joie et tristesse mêlées", "vie".
(5) Cette lenteur fait le mystère. Ce sont palais anciens voilés de brumes, cité interdite, annonce de solennités, d'apparitions princières, royales, impériales ; ce sont des sons d'un autre temps. De l'oeuf sort ainsi le dieu vivant, la face fardée du sacré. Mais du coup j'y songe, à quelque huluberlu émergeant du brouillard, en costume de ville et promenant au bout d'une laisse quelque sautillant ouistiti cependant que lentement s'estompe la longue et profonde vibration du gong. (6)
(6) Ce son qui, éphémère, se prolonge est donc fécond. Comme l'oeuf.
Il y eut un groupe de rock progressif de bonne tenue qui s'appelle "Gong" et qui jadis enregistra un album intitulé Angel's Egg ("Oeuf d'ange"). Vous me direz : "On s'en fout", et vous aurez raison.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 octobre 2007
