24 septembre 2008
IL SE FAIT TARD
IL SE FAIT TARD
(Fantaisie provinciale)
"Il était tard ; ainsi qu'une médaille neuve
La pleine lune s'étalait,
Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
Sur Paris dormant ruisselait.
Et le long des maisons, sous les portes cochères,
Des chats passaient furtivement"
(Baudelaire, Confession, vers 5-10)
Parfois, "il se fait tard", c'est qu'il est temps de se rentrer, de quitter la table et le dernier verre, pour s'en retourner au dodo de chez soi.
Dehors, la poitrine bleue ; accrochée dessus, claire qui brille, la lune, ronde comme l'ahurissement.
Dessous, la ville, vide, endormie, étalée, allongée, lunaire comme l'absence.
Curieux, ce vide alors, de ce qui fut si plein, très nerveux jusqu'au toxique, ce vide des rues grises et bleu lunatique, que l'on traverse, vite quand même, vu qu'on est à pied, et que les choses sont pleines d'invisible.
Curieux, ce vide, cette clarté du dédale, suite cochère aux chats miauleurs, et demain, si loin encore demain, l'obligatoire lendemain, l'affaire inévitable de demain, inéluctable comme l'habituel, l'embrouille, la fâcherie, l'ennui, rendez-vous qui attendra pourtant que nous ayons réouvert les yeux, désablé nos prunelles de la paille d'or des nuits là, où l'on s'en va scier des bûches dans l'ailleurs.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 septembre 2008
21 septembre 2008
BREDOUILLE
BREDOUILLE
"Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert.
Que tirais-je à la gourde de colocase ?
Quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer."
(Arthur Rimbaud, Larme)
Garé des becs, des bêlements, des jupons, à s'boissonner aux bruyères, dans la verte tiède des midis passés, embrumés quand même, les noisetiers.
Quoi donc que j'picolais ? Partout silence : vert gazon et "tendres bois" des images ; ni fleurs, mais couronne d'ardoise du ciel. Je tétais au flacon "quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer" ; des lambeaux de Rimbaud me passaient par la tête.
Rhum alors ! Et j'étais si seul saoul à pas y revenir, à mon auberge ! Surtout que le ciel se renfrognait cochon, grognon secouant les étables, énervant Pégase qui ferra des éclairs, déclarant des "pays noirs" (Rimbaud encore !), de zèbres lacs, des nuits bleues à longilignes vertigineuses ondoyantes, à gares aussi, pleines de savants et de femmes en partance.
Drache ! Drache ! A blaguer des sables ! Et que ça tomba des pétanques ! A chuter chien malade ! Gelé je fus, frigo... Du coup, je laissai choir le flacon et suis rentré à m'maison.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 septembre 2008
19 septembre 2008
PARAPHRASE AUX CORBEAUX
PARAPHRASE AUX CORBEAUX
« Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez-vous ! »
(Arthur Rimbaud, Les Corbeaux)
Le Bon Dieu, on l’invoque car : prairie froide, blanche, gelée, et qu’au loin, ça fume, ruines. Après le canon, plus de prêche. Arbres noirs, grands brûlés, cieux blancs, noirs becs à yeux.
C’est qu’ça taille et qu’ça crie ! Vents froids, froide prairie, ils couvrent lignes, carrés, croix, trous, se dispersent, se rallient, écorcheurs.
Les champs ont eu les moissons de morts. Avant-hier, hier, à la « der des ders » puis à la génocidaire. Qu’on s’en souvienne ! et gaffe à la brune peste ! Y a qu’à voir l’œil noir du corbeau sur la plaine.
Bien sûr, y a les gens de bonne volonté, et les gazouilleurs jolis en mai, mais c’est que tandis que… tandis que, dans les bois, se déchirent les corps, et se démembrent, et s’étêtent, et s’éparpillent, bouts sanglants de branche en branche.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 septembre 2008
20 juillet 2008
LES SOLOS DE GUITARE ELECTRIQUE
LES SOLOS DE GUITARE ELECTRIQUE
Les solos ou dire plutôt les soli
De guitare électrique c'est une manière de
Traverser le temps façon tempestaire minutieux Les
Solos ou dire plutôt les soli de
Guitare électrique c'est le genre de magie
Dans laquelle soudain l'espace se sature s'absorbe
Se perturbe s'amplifie se rompt s'élasticise et
Se distord s'allonge se dilate à la
Manière d'une pièce de Jimi Hendrix pleine
Des spectres du blues où le vent
Soudain le vent se met à sonner
Se met à siffler à ouiner dans
La lande à parler la plus étrange
Langue à six voix de l'electric ladyland.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 juillet 2008
CURRICULUM VITAE
CURRICULUM VITAE
S'effrayer du frelon se faufiler dans les fleurs
Se laisser passer le temps laisser passer le temps
Faire du feu faire des frites faire son petit fou
Et puis passer le temps et puis passer son temps
S'affoler freluquet de frissons pour les filles
Et puis laisser tomber et puis laisser tomber
Se figurer de fumées fréquenter des fantômes
Prendre son temps prendre son temps
Se frotter de physique de philosophie de pharmacie
Et passer son bac, plus 1, plus 2, plus 3
Se faire du flouze se fiancer se faire fort de
Et puis s'ennuyer et puis s'ennuyer
Affréter des féeries se fasciner de fables
Et se répéter se répéter
Prendre froid aux fenêtres s'enfuir sous la flotte
Et terminer longuement frileux au coin du feu
A moins, bien sûr, que la grande faux nous fauche avant.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 juillet 2008
19 juin 2008
PINCEMENT
PINCEMENT
"C'est un pincement : l'envie d'écrire. Je n'ai pas, envie
D'écrire, mais je ne compte pas.C'est une envie d'écri"
(Jean-François Hantisse, Mes soeurs les mouches in Le Jardin ouvrier 1995-2003, Ivar Ch'vavar & camarades, Flammarion, p.307)
C'est un pincement qu'il dit
Cette envie d'écrire de flanquer
Le papier d'encre de créatures
Dedans pas de dieu caché
Mais une pléïade de visages
D'ombres de regards de corps
S'agite dans les mots au
Secret des pattes de mouches
C'est un pincement qu'il dit
Aux nerfs au coeur violon
Pincé envie pas envie d'écrire
Pincé il écrit que "je"
ne compte pas il écrit
"je" ne compte pas ainsi
Obligé qu'il est d'écrire de
Bombarder la page de chiures
De mouches de vers arithmonymes.
Note : on appelle vers arithmonymes des vers à nombre préétabli de mots (y compris, chez certains auteurs, les expressions typographiques, les typographismes (uh!), les typographèmes (uh derechef), certains bitonniaux qui n'se prononcent pas quoi.
exemple en vers arithmonymes de sept :
"Alors on parlerait d'animaux - d'accord ?
de ce qui se fait avec eux,
on parlerait sur ma vie par exemple,
et des petits poussins qui courent dessus."
(Fleuri Delawaere, Des mois avec des poussins in Le Jardin ouvrier 1995-2003, Ivar Ch'vavar & camarades, Flammarion, p.306)
Notons encore que l'on doit la mise au point de l'arithmonymie poétique à l'école du "Jardin ouvrier" (aussi appelée "école des horribles travailleurs") animée par Ivar Ch'vavar et quelques autres formidables tels Lucien Suel ou Christian-Edziré Déquesnes.
Notons enfin que les éditions Flammarion ont publié cette année une excellente anthologie de la revue Le Jardin ouvrier. Je vous la recommande : cette somme est, dans le domaine de la poésie, l'événement majeur de ce début de XXIème siècle.
Patrice Houzeau
le 19 juin 2008
16 mars 2008
LES RESCAPES
LES RESCAPES
Ce fut à l’aube du sixième jour que le directeur décida de se rendre à la bibliothèque et de traverser la ville en flammes.
Il mit son costume le moins défraîchi. Cela faisait longtemps maintenant que les institutions n’accordaient plus guère de crédit à l’importance de la culture et il avait dû se résoudre à travailler pour un salaire grignoté, année après année, par l’inflation.
Il franchit le pont désormais sécurisé par les forces de la Coalition, laquelle avait fait fuir tous les snipers de l’autre rive après en avoir abattu une bonne douzaine dans les dernières quarante-huit heures.
Lorsque, après avoir franchi plusieurs points de contrôle et autant de rues où traînaient encore quelques carcasses de camions militaires et de chars immobilisés, il arriva à la bibliothèque, ce fut pour constater que le feu avait presque entièrement détruit le bâtiment.
Les autorités militaires ayant sans doute jugé que la bibliothèque, - surtout dans l’état où elle se trouvait à présent -, ne pouvait être considérée comme un point stratégique, le directeur n’eut donc à convaincre que quelques pompiers faisant office de cordon de sécurité, sentinelles inquiètes qui, cependant, le laissèrent passer.
Comme il s’y attendait, le feu, l’eau, les premiers pillages avaient fait disparaître la quasi-totalité des collections et toutes les archives avaient disparu. Il se mordit les lèvres pour ne pas pleurer et chassa de son esprit les images de cette nuit où, alerté par le gardien, il avait voulu se rendre immédiatement sur place, mais n’avait pu franchir le pont où se déroulait un sérieux accrochage entre forces rebelles et troupes légalistes. Il n’avait d’ailleurs dû son salut qu’à la présence d’esprit de son voisin qui, se dirigeant avec une escouade de miliciens en armes vers la ligne de front, l’avait reconnu et fait mettre en sûreté loin des zones de combat avant de le faire reconduire chez lui, quelques jours plus tard.
Après avoir longtemps cherché dans ce qui n'était plus que promesse de ruines, il sortit, tenant précieusement contre sa poitrine le théâtre de Shakespeare, l’Iliade, l’Odyssée et quelques volumes de vers français ; il s’arrêta un instant sur les marches, ébloui soudain par le soleil de midi.
Il ne vit pas cette troupe d’enfants maigres aux yeux immenses ni cet éclair au bout du fusil de chasse.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 mars 2008
BLACK LADY
BLACK LADY
Le jour où, enfin, il mit la touche finale à cette composition qu’il avait intitulée Black Lady, il fut certain que ce morceau allait remporter un grand succès.
En effet, dès la première répétition, tous les membres du groupe adhérèrent à cette suite serrée d’accords qui, soudain, se fluidifiait, laissant aux cymbales le temps nécessaire pour tracer une piste dans quelque pluie intermittente de guitare électrique, puis de nouveau resserrait son tempo nerveux de blues urbain.
En concert, le morceau fut vite repéré par les amateurs et, bientôt, des voix s’élevèrent dans le public pour réclamer Black Lady si celui-ci n’arrivait pas assez vite.
C’est donc avec gratitude et fierté que le compositeur, derrière son piano, regardait le public puis entamait l’intro de ce Black Lady dans lequel il lui semblait avoir mis tout son art de la mélodie, toute sa science de l’harmonie, et qu’il lui semblait même avoir porté vingt ans peut-être, comme si, dès les débuts de sa carrière de musicien professionnel, il n’avait tant travaillé, tant appris que pour enfin l’écrire, ce blues que d’autres groupes, déjà, inscrivaient à leur répertoire ou, moins scrupuleux, plagiaient plus ou moins adroitement.
Alors qu’une fois de plus il posait les mains sur le clavier pour déclencher les applaudissements du public reconnaissant, il la vit, au premier rang, visage très blanc au-dessus d’une très longue robe noire. Il sourit, pensant que, décidément, Black Lady était en passe de devenir un tube de légende, un morceau assez efficace pour induire, chez certains fans, des comportements un peu étranges.
Ce qui l’inquiéta, ce fut cette présence répétée de la dame en noir. Chaque soir, elle était là, à la même place du premier rang. Il pensa à ces artistes harcelés, blessés, ou même assassinés par des fans déséquilibrés. Mais, lorsqu’il évoqua cette étrange assiduité du visage pâle et de sa robe noire, il n’obtint pour toute réponse que des haussements d’épaules ou des plaisanteries plus ou moins fines.
Lorsque la couleur pourpre de la bouche de l’inconnue commença à hanter son sommeil, il décida de saisir la première occasion pour aborder cette singulière spectatrice.
Le soir suivant, s’étant assuré que les lèvres rouges, le visage pâle et la robe noire étaient bien au rendez-vous, il sortit de scène laissant le reste du groupe plaquer les derniers accords du morceau et ne trouva qu’un fauteuil vide.
Etonné, il leva les yeux pour voir glisser dans l’allée centrale une grande ombre noire vers laquelle il courut. Au moment où il allait la rejoindre, l’ombre se retourna et la photographie prise fortuitement montre distinctement deux grands yeux blancs au milieu d’une zone ténébreuse dans laquelle s’effondrait le musicien.
Il fut enterré quelques jours plus tard, dans la plus stricte intimité.
Le rapport du médecin légiste conclut à une rupture d’anévrisme.
J’ai conservé dans les archives du groupe cette photographie que je n’ai jamais montrée à personne.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 mars 2008
23 janvier 2008
SQUELETTE AU PIMENT
SQUELETTE AU PIMENT
Placard.
Un cadavre y mange du piment
y mange du piment avec ses dents
de squelette
ce cadavre étant là depuis fort longtemps.
La petite fille du hasard
passant par là et par pur caprice
ouvre la porte du placard
qui ne se fait pas prier pour grincer abondamment.
- "Oh ! Oncle Arthur,
je ne vous aurais pas reconnu !"
dit-elle à l'outrepassé
qui s'empresse d'ailleurs de lui répondre
- car c'est un mort bien poli - :
- "Il est vrai que l'on ne s'est vu depuis longtemps
depuis longtemps
depuis longtemps
depuis longtemps
Du coup il les redit et redit
ces quelques syllabes
et prend alors conscience du temps passé
de la fin des haricots
de la cuisson des carottes
du blanchiment de ses os
et qu'on lui voit les côtes.
La petite fille cependant
s'étonne quand même
car tout de même
elle le croyait aux îles
l'Oncle Arthur
qui aimait tant les aventures !
- "Je me demande bien
ce que vous fichez là !"
lui dit-elle non sans soupçon.
- "Je mange le piment de l'ombre"
qu'il lui répond
"Il est très surprenant ce piment, ce piment-là !
Il donne du goût à la mort
et vous y voyez plus clair
chez les vivants :
ce qui s'agite dans la tête des gens
les peines les joies les tourments
ce que l'on achète ce que l'on vend
et tout ce qui passe avec le temps
avec le temps
avec le temps
avec le temps
Entre-temps justement
la petite fille a grandi
grandi grandi grandi
assez soudainement
et est devenue
une jeune fille
évidemment.
- "Ah la la ! Que de poussière là-dedans !"
soupire-t-elle
en balayant le placard
- "Et qu'est-ce que c'est que ces piments ?"
se demande-t-elle
puis elle hausse les épaules
et s'en va jeter le tout
où va communément
ce qui ne sert plus du tout.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 janvier 2008
05 janvier 2008
FRONDE
FRONDE
Jadis, les Princes furent mécènes. Le Roi-Soleil pensionna l'insolent Molière, ainsi que l'étrange Racine, fit bâtir Versailles et, donnant de l'ouvrage à tant de talents divers, initia le goût français d'un art qui fut si moderne pour l'époque qu'il en devint, un siècle plus tard à peine, classique.
Aujourd'hui, le Prince paye des consultants pour évaluer ses ministres et se préoccupe si peu de culture que l'on en viendrait à se demander si, en dehors des oeuvres complètes de Messieurs Smet et Barbelivien, - ma foi, fort médiocres musiqueurs -, cet homme à qui l'on prête de fort sombres desseins, aurait si peu lu et si peu entendu qu'il ne serait pas autre chose que cette sorte de tyran sans plus de pouvoir ni de force qu'un lapin dans une fable de Monsieur de La Fontaine.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 janvier 2008
