BLOG LITTERAIRE

Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

10 novembre 2007

NOIR SOMMEIL

NOIR SOMMEIL

« Le temps n’est qu’un noir sommeil » (Henri Thomas, Poésies, Poésie/Gallimard, p.132)

On associe souvent au temps le noir de l’espace.
Pure subjectivité.
C’est d’ailleurs dans la blancheur de la page que l’on inscrit les mots évocateurs du « noir sommeil », du « trou noir » de la nuit des hommes.

« Rien peut-être, une incertaine pensée,

ou bien tout un monde épars dans ma nuit ? » (Henri Thomas, op. cit., p.133)

La nuit sied bien aux poètes. Ils y ouvrent les yeux, et pensent à leurs factures, comme tout le monde.
Ceci dit, comme tout le monde, la nuit, avant le « noir sommeil », - qui n’est jamais que du temps qui passe -, ils flottent dans l’entre-deux d’une « pensée incertaine », un monde flou de pensées plus ou moins folles : on peut y discerner des visages, des scènes d’une comédie arrêtée, des relâches, des indicibles, des étrangetés vertes, des exemples, des paradoxes, des cadavres dans le placard, des casseroles trimbalées, des calculs alambiqués.

« Êtres qui traînez votre chevelure
au fond de l’abîme avec les torrents,
je vous cherche en vain, quelle image pure
viendra soulever le rideau du temps ? » (Henri Thomas, op. cit., p.153)

L’image est jolie qui mêle la brève rivière du « r » au cours furieux des torrents.
L’image est jolie qui mêle la lente lourdeur des « chevelures » à la trame des flots.
Mais il n’y a rien d’autre à y chercher que cette image, cette vanité de la quête d’un on ne sait quoi que le temps passant se refuse obstinément à révéler.
Cela me fait penser à ce titre célèbre d’une bande dessinée de Le Tendre et Loisel : La Quête de l’Oiseau du Temps.
C’est qu’il vole, l’Oiseau, et nous fuit comme si nous étions sa mauvaise ombre.
Je me demande, par ailleurs et par esprit d’amusette, quel genre d’œufs il peut bien pondre, c’t’oiseau-là.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 novembre 2007

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31 octobre 2007

D'ICI CENT CINQUANTE ANS PEUT-ÊTRE

D'ICI CENT CINQUANTE ANS PEUT-ÊTRE

Lorsque je n'écris rien pendant deux ou trois jours, comme ce week-end dernier où je fus ailleurs, franchement, j'ai du mal à m'y remettre.
Il me semble tout simplement que je n'y arriverai pas. Je feuillette des romans, des recueils de vers, et ne trouve rien à dire. Pire, j'éprouve alors une sensation de fatigue à l'idée de chercher de quoi alimenter ne serait-ce qu'une demi-page.
Je me dis alors que, de toute façon, il y a tant de bons livres que je n'ai pas lus, et que, faute de temps, je ne lirai jamais que je ferais mieux d'arrêter là et de plonger dans ma bibliothèque.
Ce que je m'empresse de ne pas faire car je ne puis lire longtemps. Cela m'ennuie assez vite, et je ne suis pas de ceux qui croient que c'est dans les livres que l'on apprend quelque chose. La littérature ne sert à rien d'autre qu'à plaire aux amateurs de littérature et aux professionnels de l'écrit littéraire, et il faut être d'une très grande mauvaise foi pour affirmer sans rire que la lecture de Stendhal et de Flaubert pourrait améliorer le sort des élèves de nos Lycées Professionnels, sauf à se soucier de l'avenir de ceux qui se destineraient aux "Métiers du livre", mais ils ne sont pas si nombreux. (1)

Bref, pour retrouver le fil, une seule solution : me coller devant l'ordinateur, trouver dans un bouquin un passage qui me plaît et broder sur le motif, improviser une suite de notes plus ou moins fantaisistes puisque, après tout, il ne s'agit jamais que de littérature, c'est-à-dire rien à côté des grands massacres de ce monde.
En général, cela vient assez vite, surtout au matin, l'oeil frais et l'estomac peu chargé.

Du reste, si je puis ainsi écrire tous les jours, je ne peux pourtant écrire longtemps. Au bout de deux ou trois pages, l'esprit se vide. Je finis par ne plus comprendre ce que je lis. C'est alors que mes auteurs de prédilection m'apparaissent comme de parfaits étrangers. Je me dis alors que, décidément, je manque de souffle. J'arrête donc là et j'écoute de la musique, ou je regarde un film, ou je fais du ménage, ou je bois un coup.

Ce qui tend à prouver que même si je disposais de plus de temps pour écrire, - si ma fortune était assez grande pour me passer de gagner ma vie en travaillant, par exemple -, je ne publierais sans doute guère plus que je ne publie habituellement.
Ou alors, il faudrait m'y atteler sérieusement, me forcer à cent fois sur le métier, etc... - mais, honnêtement, je doute d'y arriver jamais. C'est que, disposant de pas mal de défauts, je ne suis pourtant point carriériste. Des deux conseils que j'ai le plus souvent entendus ces dernières années - "Mais passe donc des concours", "Mais publie donc un recueil", - je n'en ai suivis aucun.
Pour ce qui est du "concours", on a fini par me faire signer un CDI (Contrat à Durée Indéterminée) qui, ne me faisant gagner pas plus que je ne gagne actuellement, me permet cependant de ne pas me soucier de ces fichus concours sans lesquels, semble-t-il, il est impossible de faire une "carrière sérieuse" c'est-à-dire devenir donneur de coups de tampons, rédacteur de rapports plus ou moins nécessaires, donneur d'avis qui, au fur et à mesure que l'on s'élève dans l'échelle sociale, s'avèrent de plus en plus coupés de la réalité.
Pour ce qui est de ma publication sur papier, je ne m'y intéresse absolument pas. Je me contente d'un article ici ou là, dans quelque revue plus ou moins confidentielle, et j'attends patiemment qu'un éditeur se décide à publier quelque choix de mes textes (2). Ce qui arrivera d'ici cent cinquante ans je pense. Un étudiant du futur, ou un tout jeune universitaire dégottera je ne sais où quelques dizaines de mes fantaisies et jugeant que, certes, c'est tout à fait mineur et très décousu, mais ne manque cependant ni de charme ni d'inventivité, les publiera donc, mes fantaisies, par le biais d'un mémoire ou dans le cadre d'une collection de curiosités littéraires d'antan.

Notes :
(1) En ce qui concerne les Lycées Généraux, c'est autre chose évidemment, et qui se destine à  des études longues se doit de savoir qui sont Stendhal et Flaubert. Pour en revenir aux Lycées Professionnels, l'argument selon lequel la littérature permettrait de "mieux appréhender la vie" fleure bon, au mieux la naïveté, au pire la plus grande des sottises qui confond l'apprentissage d'un métier et on ne sait quel "savoir-être" prédéterminé par on ne sait quelle instance supérieure.
(2) Je laisse d'ailleurs à cet hypothétique éditeur toute latitude dans le choix des textes, l'organisation du recueil et la possibilité d'apporter toutes les corrections qu'il désire au contenu même de mes pages, pourvu qu'il les soumette au préalable à ma mansuétude et qu'il m'en demande, avant toute publication, l'autorisation écrite ; on s'assurera aussi, bien sûr, que mon nom figure bien sur la couverture.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 octobre 2007

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23 septembre 2007

PERSISTANCE DE L'ENIGME DANS UNE BOTTE DE FOIN

PERSISTANCE DE L'ENIGME DANS UNE BOTTE DE FOIN

I.

Postulat : "Dans chaque bouée un mort" (Henri Michaux, Au pays de la Magie in Ailleurs, Poésie/Gallimard, p.129).
Ce sont, ces bouées, des "îlots minuscules" qui entourent "le pays de la Magie".

Une fois passée la petite étoile d'encre, évocation d'oiseaux fantômes :

"On perçoit le bruit indiscutable du bec s'aiguisant contre les barreaux. Mais d'oiseaux, point." (op. cit.)

Spectres à bec ni plumes.
Quelle criaillerie cependant :

"C'est dans une de ces cages vides que j'entendis la plus intense criaillerie de perruches de ma vie". (op. cit.)

Le texte fait bruisser ses fantômes, lesquels "jacassent tellement" qui "voudraient plus de place". Est-ce donc cela, la littérature, une théorie de fantômes rouspéteurs ?
Pas étonnant, dès lors, que le "pays de la Magie", cette autre littérature, soit protégé par une ceinture de bouées funéraires.

II.

Ce qui est intéressant chez le sphinx, c'est le sphinx lui-même, la possibilité du sphinx, plus que l'énigme qu'il pose, certes fort utile à faire progresser l'action, mais dont la clé est en fin de compte donnée au lecteur cependant que le mystère de l'être du sphinx reste entier, comme un oeuf de serpent.

III.

Les bottes de foin sont d'ailleurs assez fugueuses. Elles battent la campagne. Allez donc z'y chercher votre aiguille si sans cesse elles changent de place ou prennent la clé des champs !
Les seuls à qui elles ne la font pas, ce sont ces immenses chiens de paille qui, rattrapant la coureuse, en signalent la position en s'enflammant.
Promptement et sans état d'âme.
Après tout, ce ne sont jamais que des bêtes.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 septembre 2007

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19 septembre 2007

DE L'IMPERTINENCE

DE L'IMPERTINENCE

Vu hier soir, mardi 18 septembre 2007, sur France 3 une assez bonne émission sur l'impertinence à la télévision.
Les grands impertinents de l'étrange lucarne sont connus de tous et restent vivaces longtemps après qu'ils ont disparu. C'est ce qui les distingue de la plupart des animateurs qui, se succédant, passent à l'oublieuse trappe aussi vite qu'un paquet de petits beurres dans l'estomac d'un collégien affamé.
Il y fut question, à plusieurs reprises, de Pierre Desproges. Ce qui est, me semble-t-il, mérité. L'homme qui a dit : "On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui !" ne saurait en effet laisser indifférent.
Il y fut question de Desproges et aussi de Serge Gainsbourg.
Et de cette scène d'anthologie où Desproges "remplaçant" Michel Drucker à l'accueil des invités de l'émission "Champs Elysées" dit à propos de Gainsbourg : "Le seul génie qui a l'air d'une poubelle."
Féroce ? Oui, si l'on veut, mais, à mon avis, dans la bouche de celui qui a dit aussi "Si les gens ne parlaient que de ce qu'ils ont vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ?  Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-soeur ?", le mot "génie" sonne comme un fameux compliment.
En tout cas, impertinent, il le fut, Gainsbourg, et souvent avec justesse.
En témoigne ce fameux numéro de l'émission Apostrophes (qui n'eut jamais si bien mérité son titre) dans lequel Serge Gainsbourg, derrière son piano, engueule, - il n'y a pas d'autre terme -, le très consensuel Guy Béart. La raison de l'embrouille : une intervention de la très bonne âme Béart concernant le statut d'art mineur de la chanson.
"La chanson est un art mineur" affirme Gainsbourg.
Non, c'est un art majeur, sinon je ne serais pas là pour en parler dit en substance Guy Béart qui fut très sot ce soir-là.
Ire de l'auteur de la Javanaise qui argumenta sur la distinction entre "Arts Majeurs" (selon Gainsbourg, "l'architecture, la peinture, la musique classique, la poésie") et "Arts Mineurs", distinction opérée à partir de la nécessaire "initiation" préludant à la compréhension desdits Arts Majeurs.
Evidemment, on comprend la position de Guy Béart, elle est de celles que l'on a généralement en société, elle est politiquement correcte, elle induit que l'on doit respecter les auteurs de chansons au même titre que l'on respecte les peintres, les compositeurs, les architectes.
Et pourtant, c'est à Serge Gainsbourg que l'on a envie de donner raison pour cette si simple raison que nous préférons souvent ce qui est "mineur", superflu, léger, à ce qui est censé nous en imposer, à ce qui pèse son poids d'autorité en la matière.
Ainsi, nous avons tendance à éprouver de la sympathie pour les films des Marx Brothers ou de Jerry Lewis alors même que nous regardons certains films de Jean-Luc Godard ou même de François Truffaud avec l'oeil rond de l'élève qui écoute sans en piger une broque le discours magistral du fonctionnaire payé pour.
Et puis, nous n'aimons peut-être pas tant que ça que l'art de la chanson soit mis sur un piédestal. Car, après tout, des chansons qui restent, il n'y en a pas tant que ça. C'est que l'on a trop souvent crié au génie, surtout en France, où on aime bien les chansons à textes, les chansons "qui veulent dire quelque chose". Souvenez-vous de Léo Ferré, formidable auteur de chansons jusqu'à ce qu'il se soit persuadé lui-même d'être un poète. Dès lors, catastrophe et boudin noir : des textes qui n'en finissaient plus, un ton de revenant de la Guerre d'Espagne, une prétention à l'image forte, à l'apocalytique prophétie ("plus plus rien" et consorts). S'il s'était "contenté" d'être l'excellent parolier qu'il pouvait être, combien nous lui en serions reconnaissants !
Car ce n'est pas si facile, une bonne chanson. Et l'on sait bien que Serge Gainsbourg a travaillé longtemps bon nombre de ses textes, bon nombre de ses musiques. Je me souviens d'avoir entendu Jane Birkin évoquer la déception de Gainsbourg à la sortie de l'album Histoire de Melody Nelson. Cet album qui est probablement de tous ses album le plus maîtrisé, le mieux écrit, le plus soigneusement composé, lorsqu'il fut publié, en 1971, passa presque inaperçu.
Et tous ces chanteurs, ces A.C.I. ("Auteurs Compositeurs Interprètes") des années 70 qui promenèrent de Maison des Jeunes (et de la Culture) en Maison des Jeunes (et de la Culture) leurs cheveux longs, leurs guitares et leurs lieux communs rimaillés sur la vie, la mort, l'amour, les vaches et les patrons : il y en eut tant ! Certains avaient du talent, c'est vrai mais, soyons francs, fort peu de génie, et voyez-vous comme c'est étrange, on se souvient plus facilement, - en tout cas, moi -, des textes doux-dingues de Charles Trénet ou des chansons sans conséquences apparentes de Chuck Berry que des imprécations du Léo Ferré post-68 ou des miévreries de Yves Simon.
De même, il est épatant de voir que s'effacent certaines tartines hugoliennes au profit des impertinences de Laforgue ou de Corbière et qu'il n'y a plus guère que des slameurs incultes pour citer Lamartine comme une de leurs références.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 septembre 2007 

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15 septembre 2007

CANINEMENT

CANINEMENT

„Übrigens sah der Verurteilte so hündisch ergeben aus, daß es den Anschein hatte, als könnte man ihn frei auf den Abhängen herumlaufen lassen und müsse bei Beginn der Exekution nur pfeifen, damit er käme.“ (Franz Kafka, In der Strafkolonie)

"Le condamné avait d'ailleurs l'air si caninement résigné qu'il semblait qu'on eût pu le laisser courir en liberté sur les pentes et qu'il aurait suffi de siffler pour le faire venir à l'heure de l'exécution." (Kafka, La colonie pénitentiaire, folio, p.9, traduction : Alexandre Vialatte)

"Un homme stupide à grande bouche" écrit Kafka : le condamné, celui qui va passer de plus grand chose à rien du tout "avait l'air si caninement résigné"... L'adberbe "caninement" ("hündisch") fuse dans cette prose si précise qu'elle en semble hantée par des êtres géométriques.
La suite de la phrase exploite l'humour induit par l'adverbe. Le condamné a tellement mine de chien battu que l'on ne peut plus se l'imaginer autrement qu'en chien, en toutou docile. "Il semblait" ainsi "qu'on eût pu le laisser courir en liberté sur les pentes et qu'il aurait suffi de siffler pour le faire venir à l'heure de l'exécution".
Toute l'histoire des hommes dans cette phrase : Comment faire pour transformer l'autre en chien ?
En chien savant, même. C'est plus chic et ça donne du travail aux pédagogues.

La proposition de Kafka nous renseigne utilement :

1) Faire en sorte que l'autre soit "résigné", qu'il n'ait plus aucune volonté de lutter contre le mauvais sort auquel les autres le condamnent.
2) Pour cela, rappeler qu'il n'y a pas de liberté autre que surveillée.
3) Lui rappeler aussi qu'il n'y a pas de liberté autre qu'encadrée par les conventions horaires. "Avant l'heure, c'est pas l'heure ; après l'heure, c'est plus l'heure" : c'est ce que l'on nous apprend à l'école et ce que les chefs, petits (ouah ! ouah !) et grands, nous rappellent tout au long de notre carrière.

Vous me direz : Mais c'est là toute la culture que d'accepter les contraintes sociales qui permettent à tous de s'épanouir dans une société bien ordonnée. Et vous savez bien que la liberté ne s'exerce qu'en rapport avec toutes sortes de contraintes.
Certes, j'en conviens.
Mais c'est bizarre, j'ai l'impression que ça ne marche pas toujours très bien...

Ceci dit, il n'y a sans doute aucun moyen de faire autrement.
C'est peut-être là le propos de Kafka : Il n'y a pas moyen de faire autrement. Les autres nous condamnent et, bon gré mal gré, - "hündisch"-, nous acceptons cette condamnation.


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 septembre 2007

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12 juillet 2007

DE L'ÊTRE ABSENT

DE L'ÊTRE ABSENT

De la nécessité où nous nous trouvons de vivre en l'absence de certains êtres, je puis bien induire que l'être se définit aussi par sa part d'absence. Ainsi sommes-nous distraits. Ainsi certains brillent par leur absence d'un éclat énigmatique. La nostalgie de ces êtres absents, nous la nommons regret.
Les livres de nos bibliothèques sont pleins de la permanence des signes cependant qu'ils restent presque toujours fermés. L'être de ces livres se tient dans l'absence de leur lecture, se tient dans une virtualité de lecture. Et même si nous n'étions si encombrés de nos affaires à mener et de nos proches à satisfaire, nous ne pourrions tous les lire. Peut-être est-ce pour cela que toute religion pérenne a pris soin de créer un statut particulier au lecteur des écritures saintes ? Mieux encore, les religions dites du Livre encouragent chaque croyant à lire et méditer les textes saints comme si l'humain se définissait aussi par cette plongée réflexive dans cet univers syllabique et voué à une seule chose : l'être absent que révèlent les signes.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 juillet 2007

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16 avril 2007

LES DIEUX SONT IRREPARABLES

LES DIEUX SONT IRREPARABLES

Les dieux sont irréparables. Qui croit encore aux divinités de l'Ancienne Egypte ? Ils meurent, les dieux, avec les civilisations qu'ils ont illustrées.
Ayant chassé toutes les idôlatries du Livre, le seul Dieu renforçait son pouvoir et annonçait sa fin. Comment supposer que sur les ruines du judéo-christianisme un autre Dieu unique puisse susciter un nouveau projet ?
De même que le Christ portait partout avec lui la plaie qui allait le tuer, - c'est-à-dire le renvoyer à s'maison -, de même le Dieu seul n'est que parce qu'il peut disparaître.
Ainsi est-il semblable à l'être humain.
Ainsi est-il semblable à l'être qui disparaîtra avec le dernier éclair de conscience humaine.
Resteront les animaux et les plantes (ou peut-être pas, d'ailleurs).
Cependant, nous vivons des temps ouverts. Les shamans continuent d'exercer leur fonction et d'invoquer les esprits ; d'autres croient en la roue du temps et à un dieu qui n'en est pas un ; d'autres encore vont à l'église et disent que les morts ne sont pas les morts ; et beaucoup ne croient plus en rien du tout.
Quant au dieu unique, il ne doit pas en croire son oeil de voir que, 2000 ans après le sacrifice de son fils, il y a encore des bipèdes barbus qui tuent au Nom de Lui, égorgent au Nom de Lui, décapitent au Nom de Lui ou, au Nom de Lui, se font péter la panse en pleine foule.
Les Dieux sont irréparables. Et, très souvent, les humains aussi.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 avril 2007

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10 avril 2007

DE LA TOLERANCE

DE LA TOLERANCE

Au hasard des pages et de la toile, cette phrase de Patrice Deramaix (cf liens de ce blog) : "Ce que nous tolérons est nécessairement pour nous un mal, sinon nous ne le tolérerions pas : nous le voudrions et l'assumerions comme nôtre." (in La tolérance paradoxale : aux frontières du pluralisme).

Ce que je tolère définit en négatif mon identité. Il en fixe les repères. Pourquoi voudrais-je et assumerais-je ce que je ne suis pas ? Au nom de quel impératif serais-je tenu, non pas "seulement" de tolérer, mais de faire mien "n'importe quel comportement, conviction, geste ou expression" (Deramaix) ?
Ce que nous tolérons n'est pas pour nous nécessairement un mal, c'est ce que nous décidons seulement de garder à distance, c'est ce que nous ne sommes pas, c'est ce en quoi nous ne nous reconnaissons pas entièrement.

Les tenants de l'intégrationnisme laïc et républicain reprochent souvent aux communautaristes de mener ce jeu paradoxal de la tolérance qui consiste à accepter un peu trop facilement les comportements spécifiques qui semblent contraires à l'idéal républicain : refus de l'enseignement de certaines matières à l'école, affichage de signes distinctifs et/ou religieux dans l'espace public, etc...
Pour ces républicains par ailleurs souvent très moralistes, très donneurs de leçons, - on y compte bon nombre de professeurs et d'intellectuels de gauche -, le modèle intégrationniste laïc doit prévaloir et croyances et signes distinctifs ne devraient pas quitter la sphère privée ou confessionnelle. La tolérance républicaine consiste donc à accueillir celui qui tend à me ressembler, à mimer mon discours sans voir qu'elle condamne ainsi beaucoup de citoyens à une parole double, à une manière d'être socialement en contradiction, - et même en conflit parfois -, avec le modèle culturel qui structure et domine  sphère privée et réseaux relationnels.
Si je ne puis qu'être d'accord avec le modèle laïc des écoles publiques, je ne puis aussi qu'être en faveur de la constitution d'autres espaces reconnus publiquement et dans laquelle les différentes communautés peuvent y inscrire et leurs valeurs et leur participation à ce vaste et infini débat public que l'on appelle "démocratie".
On m'opposera que cette affirmation du communautarisme comme mode d'être ensemble pourrait, à terme, menacer gravement l'identité laïque et républicaine de la république française. Et déjà, l'on s'alarme de ce que la culture et l'histoire de notre pays pourraient ne plus être transmises à l'ensemble de la nation.

Mais, sérieusement, l'ont-elles jamais été ?

Certes, jusqu'ici, et c'est tant mieux, on continue d'étudier Corneille, Racine et Molière dans la plupart des Lycées généraux, et les étudiants sont censés savoir qui furent Louis XIV, Napoléon 1er et le Général De Gaulle... Sont censés, effectivement, et que l'on sonde quelque peu la population scolaire (ou pas) et l'on verra que la culture et l'histoire de notre pays n'imprégnent absolument pas les esprits, comme les naïfs le croient, mais y laissent de vagues traces, de vagues souvenirs de quelque chose qui fut et dont on se fiche bien par ailleurs car, avec le chômage qui baisse en montant (selon le principe de la "gouvernance par le tartuffiage des statistiques") et les fins de mois difficiles, les Français, figurez-vous, ils n'ont pas le temps d'y penser à Corneille, Racine, Molière, Le Roi-Soleil, L'Aigle d'Austerlitz et même au Général, y a guère que Papy (qui a fait de la Résistance) qui y pense encore, au Général...
De plus, grâce aux efforts des furieux de la pédagogie (Philippe Meirieu et tant d'autres grands laïcs), l'école laïque et républicaine a cru bon de tourner le dos à l'enseignement traditionnel ainsi qu'au cours magistral ; ce qui fait que beaucoup d'élèves n'en savent plus une broque en grammaire française et sortent leur calculette pour faire une soustraction (j'ai vu ça la semaine dernière encore dans une classe de BEP, vous savez, ce diplôme tellement généraliste qu'il n'est toujours pas reconnu par l'industrie qui, d'ailleurs, a tendance, ces temps-ci et morceau par morceau, à courir aller s'installer à l'étranger !).
Bref, ce n'est pas le communautarisme qui mettra à mal l'identité française, (çà, elle est parfaitement capable de le faire toute seule...), puisque, justement, cette tolérance communautariste a le mérite de mettre à distance, - tout en faisant d'eux des interlocuteurs, des partenaires ayant quelque chose de concret à défendre -, tous ceux qui pourraient mettre en crise ce qui me constitue (une langue, un territoire, une histoire, un projet) et que je partage avec ceux qui occupent le même espace que moi.

L'on me dira enfin : Mais mon bon Monsieur, quelles sont donc ces valeurs qui sont si différentes des vôtres que vous vouliez les mettre à distance tout en admettant, tout en tolérant leur existence et même leur publicité ?
Elles sont ce qu'elles sont, ces valeurs, ni pires, ni meilleures que les miennes et je ne prétends les juger qu'à l'aune de la jurisprudence. Qu'elles nuisent à la sécurité d'une seule personne (quelle que soit sa communauté, quelle que soit la raison de sa présence sur le sol français) et il me semble alors que ce sera au législateur de réagir en comblant les éventuels vides juridiques.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 avril 2007
 
   

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04 avril 2007

DE LA COÏNCIDENCE

DE LA COÏNCIDENCE

Il est, dit-on, un philosophe qui aurait écrit que "l'être humain est un être essentiellement optique". (Serait-ce Jankélévitch ?)
On ne saurait mieux sous-entendre que l'être humain est un animal doué pour la fascination.
Tout l'effort des hommes consiste à éviter que l'autre, ce frère dont ils sont les gardiens, ne s'abîme dans cette fascination cependant qu'il n'est que par cette fascination.
L'un des outils les plus efficaces de cette sauvegarde de la conscience de l'autre est celui du désir sublimé que l'on appelle "passion amoureuse".
Il consiste à tirer autrui de sa fascination spécifique en combattant le feu par le feu, en substituant à cette fascination initiale une autre fascination, celle de la conscience aimée pour elle-même, celle de l'autre aimé pour lui-même.
Il est, dit-on, des gens qui tombent soudainement amoureux d'une pendule, d'un scaphandre ou du sourire de La Joconde ; il est aussi des gens qui tombent amoureux sur un regard, une attitude, un geste ; il est encore des gens qui, en quelques minutes, décident de changer de vie, disparaissent, ou changent de métier, ou de religion. Le génie de la langue appelle cela "coup de foudre", ou "coup de tête", résumant ainsi en un éclair ce phénomène de la conscience que l'on pourrait appeler "coïncidence".
Ainsi, dans cette manière de succomber à la fascination, dans ce choix de la primauté de l'objet fascinant sur tous les autres, il y a une étrange et soudaine coïncidence de l'être fasciné et de l'objet fascinant.
Dans la pendule, l'amoureux de la pendule reconnaît l'essence de son être.
Dans sa vocation, l'homme passionné retrouve le sens de son être.
Dans l'être aimé, l'amoureux trouve sa raison d'être.
Pendule, vocation, être aimé coïncident alors avec l'être fasciné.
Il m'apparaît dès lors que si l'être humain est essentiellement optique, il est  donc essentiellement coïncident.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 avril 2007

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03 mars 2007

DE "LA HAINE DES MEDIATIONS"

DU "DROIT NATUREL" 2 : DE "LA HAINE DES MEDIATIONS"

Réflexion intéressante entendue ce matin, samedi 3 mars 2007, sur France Culture : Alain Finkelkraut a évoqué ce qu'il appelle "la haine des médiations", c'est-à-dire cette caractéristique de la société post-industrielle, - et peut-être bien postpolitique -, à se passer des intermédiaires humains, ressentis comme perte de temps et source d'ennuis dans le nécessaire accomplissement du projet.
Ainsi, les élèves voudraient se passer des professeurs et accéder le plus vite possible à une situation sociale enviable.
Ainsi, la pornographie est elle une stratégie d'évitement de la complexité des rapports entre les personnes et une voie d'accés rapide à la satisfaction de la pulsion sexuelle.
Autre exemple : les blogauteurs se passent  des éditeurs et publient immédiatement ce qu'ils écrivent.

Le refus de l'apprentissage, la pornographie, l'égotisme de l'auteur constituent autant d'attitudes puériles et ce qui est évacué, c'est non seulement la nécessaire difficulté à accomplir quelque chose, mais aussi la notion de compensation, de salaire qui, jusqu'ici, dans la société industrielle, légitimait l'effort individuel et donnait une base solide aux rapports humains.
Il est vrai aussi que la tentation du "medium magique" n'est pas nouvelle : "L'argent peut tout" ; "Quand on a de l'argent, on peut tout se permettre", autant de maximes qui, naguère, couraient les rues.
Le refus d'apprendre, le déni de la relation de couple, la haine de toute critique sont ainsi autant d'ersatz de la fortune, des succédanés d'une vie sociale accomplie.

Nous entrons donc peut-être dans la société de l'homme-enfant qui, par dépit, refuse toute complication et se complaît dans l'illusion d'un monde "fait pour lui".
Et, ce qui me semble le plus grave, dans cette version postmoderne du "vertige des moyens", c'est que le discours du "droit naturel" tend à légitimer cette complaisance.
Les élèves, et souvent leurs familles avec eux, estiment, - c'est maintenant courant -, que le fait de s'inscrire dans une section donne droit en soi à l'obtention du diplôme. La responsabilité d'un échec à l'examen incombe ainsi aux professeurs, ou à l'administration, qui n'auraient pas fait leur travail. En conséquence, les recours devant les tribunaux administratifs se multiplient. Dans le même mouvement, les réformes successives de l'éducation nationale, la catastrophique et prétendue "démocratisation de l'enseignement supérieur" qui vide les Lycées Professionnels et remplit les Universités, l'assistanat et la lénification du discours de l'enseignant, - cette odieuse sympathie, ce sourire hypocrite -, légitiment de fait la croyance à un "droit naturel" au savoir, au diplôme, au logement, etc...
A partir de là, évidemment, vous pouvez être la pire crapule qui soit, avoir fondé un "Gang des Barbares" et avoir assassiné quelqu'un sous le prétexte qu'il est juif, vous ne pourriez être considéré comme totalement coupable puisque la société n'a pas su répondre aux exigences induites par ce prétendu "droit" dont, naturellement, par le seul fait d'être né, vous seriez dépositaire.

Soyons clairs, il y a dans cette "haine des médiations", dans cette revendication au "droit naturel" un fascisme larvé, un totalitarisme en puissance, un conservatisme absolu qui, parce qu'il tend à nier toute responsabilité individuelle, aboutira fatalement à la dictature du consensus social contre l'individu et, non pas à la "fin de l'Histoire" mais, par manque d'acteurs individuels, par perte de tout esprit critique, à la "mort de l'Histoire" que l'on considérera peut-être, que l'on considérera sans doute comme une mort naturelle...

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 mars 2007 

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