01 mars 2007
DU PRETENDU DROIT NATUREL 1
DU PRETENDU DROIT NATUREL 1 : DU DROIT DES ANIMAUX A NE PAS SE FAIRE MANGER PAR L'HOMME TANDIS QU'ILS SE DEVORENT ENTRE EUX SANS VERGOGNE, LES BOUGRES !
L'un des lieux communs les plus rencontrés dans la blogosphère, et aussi dans le prêt-à-penser qui fait les conversations, est l'idée selon laquelle les humains, ainsi que les animaux, -bin, tiens, tant qu'on y est ! -, seraient naturellement égaux en droit.
Pour ce qui est des animaux, la chose est plaisante, car reconnaître un droit naturel des animaux revient à tout simplement nier ce qui établit les règles elles-mêmes de l'univers des animaux, la chaîne alimentaire : le plus gros bouffe le plus petit qui lui-même bouffe plus petit que lui. Si les animaux sont bien égaux devant quelque chose, c'est devant la nécessaire faim qui les pousse à lutter, à survivre, à s'adapter.
On me dira : Houzeau, vous êtes un âne ! Il ne s'agit pas du droit des animaux entre eux, mais du droit qu'ont les animaux d'être respectés par les humains !
- Ah oui, d'accord ! Je vois ; mais, dans ce cas, il ne s'agit pas d'un droit qui serait naturellement aux animaux mais plutôt des devoirs, qu'en tant qu'être humain, j'ai envers tout être conscient et capable d'éprouver de la souffrance. Il est vrai que, comme beaucoup de gens, je n'aime pas voir souffrir une bête, et, d'autre part, depuis ma bêlante enfance, j'ai toujours vécu, - et cela, à mon avis, n'est pas prêt de cesser -, avec des chiens de toutes sortes et des chats de tous caractères (du gros matou qui ne semble jamais rassasié de votre compagnie jusqu'au semi-haret qui vous griffe les jambes quand vous passez à sa portée). Mais, ceci dit, si je suppose que ces devoirs sont naturels, cela voudrait sans doute dire qu'ils relèvent d'un impératif catégorique spécifique dont l'énoncé serait : Puisque tu as des devoirs envers les animaux, en aucun cas tu ne dois leur causer du tort puisque ce serait dès lors être absolument contre-nature.
Fichtre et saucisson de cheval ! Alors, en ce cas, je dois considérer les Chinois comme de dangereux criminels contre-nature, des pervers à yeux bridés ! Eux qui mangent du chien ! (Je me suis renseigné auprès d'un primo-arrivant ; il m'a confirmé le fait et m'a précisé que la viande de chien était là-bas plus chère que la viande de boeuf !). Et nous, Français, qui nous régalons de cuisses de grenouilles et d'escargots, quel genre de monstres sommes-nous donc ? (Ne parlons même pas des Anglais ; cela deviendrait insoutenable...).
Me ferai-je donc végétarien pour respecter une obligation naturelle à ne pas nuire aux animaux ?
Ce serait tout d'abord nier que l'histoire humaine s'est aussi bâtie sur la consommation de viandes.
Il ne s'agit que d'une hypothèse, mais certains scientifiques avancent l'idée que la consommation de viande aurait joué un rôle dans le développement de la taille du cerveau de ce qui allait devenir l'homo sapiens.
Ceci dit, tous mes chats furent et sont carnivores et il n'y en a pas un pour me faire une simple division, même pas avec virgule, et aucun pour m'expliquer correctement ce vers célèbre de Mallarmé : Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change (1er vers du Tombeau d'Edgar Poe). Tous des cancres... C'est bien simple, on dirait mes élèves !
Bon, et en cas de famine, - si ! si ! ça s'est vu dans l'histoire des hommes ! - qu'est-ce qu'on fait, on laisse courir les bêtes qui courent et voler les bêtes qui volent, et on crève de faim en attendant qu'ils viennent nous bouffer à leur tour, nos amies les bêtes ?
Ah là, vous admettrez tout de même que, par nécessité, il faudra bien se résoudre à faire une entorse au prétendu "droit naturel" des animaux en sacrifiant au rituel de la chasse et/ou de la pêche ? Eh oui, par nécessité, ce qui signifie bien qu'il y a avant tout principe de "droit naturel" une nécessité valable aussi bien pour les bêtes que pour les hommes : lutter, survivre, s'adapter, et cette nécessité est si forte qu'elle abolit à tout jamais toute croyance en un prétendu droit naturel des animaux.
Quant au respect dû aux animaux, il relève non de la "nature", dont nous venons de voir qu'elle n'était jamais qu'un état permanent de violence à l'oeuvre chez tout être conscient, mais de nos cultures particulières, communautaires, qui font de l'animal tantôt un compagnon "agréable", "affectueux" (notions purement humaines) ou un outil, ou encore une marchandise, un gibier, un objet d'étude, ou même un totem, un être sacré,...
Rien de naturel là-dedans, que de la culture, de la tradition, de l'humanité !
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 28 février 2007
25 février 2007
CERCLES
CERCLES
(En parcourant le premier volume de La musique de Marie de Usamaru Furuya (Casterman, 2004).
Après l'offrande de l'oeuf, la jeune fille qui aspire à se marier a placé ses mains devant sa bouche.
La jeune fille au marché se plaît aux couleurs, aux fruits de l'île "qui viennent tout juste d'arriver".
"Autrefois, les gens de ce monde s'entretuaient."
A vrai dire, hors les pages, les gens de ce monde s'entretuent, obéissant d'ailleurs à d'autres pages, des textes que des chefs intempestifs, tempestaires, assassins, brandissent comme si Dieu lui-même les avait vomis.
La bande dessinée base sa narration sur le rythme des cases.
Et nous sommes aussi ces personnages allant d'une case à l'autre tandis que l'on peut consulter la généalogie de nos actes, tandis que l'on peut lire en nous, croit-on, à livre ouvert.
Dans sa main ouverte, le symbole de l'infini, ce 8 couché avec, ici, un point dedans, un point dans le cercle puisque chacun de nous occupe un cercle qui finit toujours par se rétrécir, s'étriquer, nouant le noeud qui, en fin de compte, nous étrangle.
C'est aussi de ce cercle que nous tirons notre puissance et la défense de ce cercle constitue la part à défendre dans ce contrat social qui nous lie à la communauté.
Les civilisations sont peut-être à l'image de ces cercles croissant, s'agrandissant, multipliant les signes de leur puissance et dévaluant ces signes par leur inflation même, les dépréciant, - l'un annihilant l'autre -, et entamant alors un long déclin des valeurs, un long trajet de la foudre qui s'est faite verbe, qui abolit toute généalogie, qui foudroie tout arbre nouveau afin que nul ne puisse plus goûter au fruit de la connaissance et sortir du cercle maintenant très étroit, étouffant, presque asphyxié, avalé, englouti, digéré par d'autres cercles d'une puissance inégalée.
Que la bibliothèque ne brûle pas, et nous serons sauvés ; sans doute.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 février 2007
18 février 2007
"COMPRENDRE, C'EST DEJOUER" II
"COMPRENDRE, C'EST DEJOUER" II
Belle formule que ce "Comprendre, c'est déjouer" que l'on doit à Vladimir Jankélévitch (cf L'Ironie, Champs Flammarion, 1964, p.27).
En effet, tout professeur sait que son objectif final est de préparer ses élèves à déjouer les pièges que, nécessairement, son existence sociale lui tendra.
Et le meilleur moyen de "déjouer" ces pièges, c'est de comprendre comment ils se mettent en place et quel est leur fonctionnement.
C'est ainsi qu'au lieu d'endormir les élèves avec de belles paroles bien consensuelles (genre "mais non, la France n'est pas un pays raciste" ou "mais bien sûr que votre formation vous donnera du travail"), on se doit de les confirmer dans ce qu'ils savent d'ailleurs déjà, mais qu'ils ne s'attendent généralement pas à entendre à l'école, c'est que, en effet, il peut être assez difficile pour un jeune Français d'origine extra-européenne de trouver un travail (surtout s'il n'est pas blanc de peau) et que, de nombreuses formations, tant dans les Lycées que dans nos coûteuses universités, ne préparent guère qu'à la désillusion d'un emploi déqualifié (trois ans d'université pour finir au Salaire Minimum dans un Centre d'appel sous les ordres d'un superviseur qui ne sait pas écrire Van Gogh correctement, c'est tellement courant que tout le monde s'en fout !).
Mais disant cela, je sais bien que je pisse dans le violon parfaitement accordé mais très mal employé de l'Education Nationale qui, depuis quelques années, et sous couvert de "démocratisation de l'enseignement" (oh ! les hypocrites qui refusent d'avouer que s'ils poussent à la roue pour que l'on envoie un maximum d'élèves dans les Lycées généraux au lieu de les préparer à une formation sérieuse dans un Lycée Professionnel ou un Centre de Formation des Apprentis, c'est uniquement pour pouvoir sauvegarder poste, statut, bifteck !), et sous couvert donc de "démocratisation de l'enseignement", donc, s'adonne à un "politiquement correct" de plus en plus grotesque au fur et à mesure qu'il devient évident à tous.
Ceci dit, d'après ce que je comprends, ça commence à remuer chez certains Inspecteurs Généraux qui, ces derniers temps, ont pris la plume pour souligner les particularités folkloriques de certaines académies et l'inutilité du maintien de certaines sections sans réels débouchés (figurez-vous que, à l'heure où la Chine se taille la part du lion dans le secteur du textile, l'on continue, dans l'Académie de Lille, à maintenir des sections "Maille Habillement" - ou quelque soit le nom qu'on leur donne - !), sans compter le coup de la dictée fatale : donnée en 1987 à des élèves de CM2 puis en 2006 à des élèves de 5ème (et donc plus vieux de deux ans), on s'aperçoit que ce sont les mômes de 5ème qui font le plus de fautes !
On a beau dire qu'il y a en 2006 plus d'enfants d'origine étrangère qu'en 1987 (ah tiens, je croyais que l'immigration était illégale depuis 1974 !), cela fait quand même un choc ! On se demande bien à quoi qu'ça sert que Meirieu, y se décarcasse ! (Réponse : à rien sinon à pondre des livres que les gogos qui rêvent d'entrer à l'IUFM, Institut Universitaire, - s'il vous plaît ! - de Formation des Maîtres - achètent très cher à la Fnac ou au Furet du Nord).
Du reste, j'ai entendu à la radio que même Gendarmes et Policiers de notre beau pays la France (la patrie de Molière et de Descartes !) commettent maintenant tellement de fautes d'orthographe et d'erreurs de syntaxe que certains avocats n'ont aucun mal, au vu de certains procès-verbaux, à prouver que leur client est en fait victime d'une machine judiciaire aussi implacable qu'aveugle et, en fin de compte, Monsieur le Président, disons-le tout net, d'une incurie à la limite du trouble à l'ordre public.
Belle formule donc que ce "Comprendre, c'est déjouer". Déjouer les pièges, certes, mais aussi, se mettre à distance du "jeu" (dé-jouer).
C'est ce que comprendre permet : ridiculiser les fâcheux et les cuistres, se moquer des puissants, montrer comment fonctionne cette mécanique sociale dont nous participons nécessairement, tout en restant à couvert, protégé des coups bas et des influences par sa compréhension objective des éléments du réel, par sa lucidité, si l'on veut.
C'est ainsi que, développant son raisonnement, Jankélévitch écrivit :
"Comprendre, c'est déjouer ; la connaissance dépassionne nos sentiments, nos haines et nos enthousiasmes en nous révélant le peu qu'ils sont au fond. Plus précisément encore : rien ne dégrise mieux la conscience que la méditation des nécessités diverses qui l'encadrent et la légalisent ; la critique des sources et la recherche des origines constituent pour les âmes trop sérieuses une cure salutaire, en même temps qu'une admirable leçon d'humilité, de sobriété et de défiance ; voilà pourquoi les dogmatiques qui tiennent à être pris au sérieux prohibent toute spéculation indiscrète sur leur généalogie ; ils ne veulent pas descendre du singe, et ils supportent mal les esprits curieux qui s'occupent de leur état civil ; ils entretiennent eux-mêmes l'illusion qu'ils sont inengendrés, "non devenus", et leur mythologie devance l'irrespect qui flâne en toute saison le long du boulevard". (Vladimir Jankélévitch, L'Ironie, Champs Flammarion, 1964, p.27).
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 février 2007
17 février 2007
"COMPRENDRE, C'EST DEJOUER" I
« COMPRENDRE, C’EST DEJOUER » I
« Comprendre, c’est déjouer » (Jankélévitch, L’Ironie, Champs Flammarion, 1964, p.27).
Comprendre, c’est déjouer les pièges tendus par la nécessaire manipulation dont nous faisons les frais puisque, êtres sociaux, nous sommes donc voués à l’objectivation, base de toute stratégie.
Cette objectivation sociale, si raisonnée, si froidement rationnelle, a eu tôt fait de comprendre que pour arriver à ses fins, - la docilité complète du citoyen consommateur -, elle devait s’appuyer sur l’affectif, les sentiments qui, multiples, nous commandent, nous incitent, nous mènent là où, pourtant, nous n’aurions pas voulu aller.
Le publicitaire est ainsi devenu l’allié du politique et l’Etat ne devient légitime que par le spectacle de sa providentielle puissance.
D’où, sans doute, cette fâcheuse tendance de l’homme politique à donner des leçons de morale et ces nouvelles stratégies d’emprise sur les esprits : développement durable, commerce équitable, retour de la morale républicaine dans les écoles.
Mais que l’on y regarde de plus près et l’on verra vite que « développement durable, commerce équitable, morale républicaine » ne sont que des mots-trombones, des cache-misère de la pensée moderne, sinon des leurres pour masquer le véritable enjeu : le maintien de la suprématie de la Triade (Amérique du Nord, Europe, Japon) sur l’ensemble de l’économie mondiale.
Ainsi, avec un très grand cynisme, les politiques européens ne cessent d’en appeler à l’arrêt des conflits africains, à la tolérance envers un Islam modéré, à « l’amitié entre les peuples » tandis qu’ils ne savent plus comment faire pour échanger armement contre pétrole, contrats mirifiques contre matières premières.
Bien sûr, le politique ne peut jamais être qu’un menteur professionnel ; s’il disait la vérité, il serait aussitôt lynché par une foule épouvantée et prise de panique à l’idée, qui lui est pourtant si familière, que le monde est ce qu’il a toujours été : une lutte à mort entre le loup au ventre vide et le loup au ventre plein.
Post-Scriptum : Que l'on me comprenne bien. Je n'ai rien contre "le développement durable", "le commerce équitable" et la morale et, bien sûr, il vaudrait mieux que les gens cessent de se massacrer et que la tolérance l'emporte sur le sectarisme. Ce que je constate, c'est que nous tenons un double discours qui consiste à feindre de "sensibiliser" les citoyens aux nouveaux enjeux de l'avenir de l'humanité (réchauffement climatique, mondialisation économique, etc...) cependant que nous continuons à agir comme si le monde pouvait si facilement se pacifier alors même que nous le truffons d'arsenaux, alors même que la puissance des pays asiatiques ne cesse de croître remettant en cause, - et cela, dans l'état actuel du monde, me semble inéluctable -, les fondements de la civilisation occidentale.
L'abandon de l'entreprise familiale, qui fonda le capitalisme européen et ancra commerce et industrie dans un territoire, un "bassin de formation et d'emploi", au profit de cercles d'actionnaires anonymes et indifférents, me semble être le principal signe de l'abandon de nos valeurs occidentales au profit d'une mondialisation dont les Etats-Unis, la Chine et le Japon seront les principaux bénéficiaires. Quant à l'Europe, elle déplorera encore longtemps les délocalisations cependant que les investisseurs étrangers continueront à venir chercher en France aides et subventions, - avant de lever le camp pour des ailleurs prometteurs -, tout en spéculant sur les valeurs immobilières, faisant monter les cours, mettant les gens à la rue.
Et c'est, bien entendu, le contribuable français qui paiera.
Tu fais bien de partir, Johnny.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 février 2007
15 février 2007
L'INSOLENCE SPECTACLE
L'INSOLENCE SPECTACLE
Il arrive qu'il y ait "rumeur joyeuse dans la foule qui a l'impression d'être au théâtre." (Jean-Claude Brisville, Beaumarchais, l'insolent, folio, p.51).
L'insolence plaît au peuple lorsqu'elle s'en prend aux puissants, ici le conseiller Goëzman et le comte de La Blache, à qui Beaumarchais reproche de "se soucier moins de la vérité que de la protection de leurs privilèges".
Le spectacle de l'insolence est ainsi fort plaisant lorsqu'il est supposé être une des occupations de la "France d'en-bas" (avec le Pari Mutuel Urbain, les jeux de hasard de la Française des Jeux, le foot, le bricolage, le Café du Commerce).
C'est sans doute pour cela que les bouffons médiatiques sont, dans nos sociétés libérales, si bien tolérés par la puissance d'Etat : Coluche, Desproges, Le Canard Enchaîné, les Guignols de l'Info (bien qu'il semble qu'il y ait eu en l'occurrence une curieuse affaire de pression via quelque fonctionnaire des Renseignements Généraux à qui, peut-être, on ne savait pas quelle mission confier), de nombreux chroniqueurs (notamment sur France Inter et, par ailleurs, de grand talent) ne mâchent guère leurs figures de style quand il s'agit de se payer la fiole de ceux qui prétendent nous administrer.
L'insolence, puisqu'elle est aussi un spectacle, s'apparente donc au théâtre qui a ce pouvoir de distraire un moment les gens de leurs problèmes réels.
Pourquoi une telle clémence, mon cher Titus ?
Bah ! De toute façon, le Prince est mort deux fois.
S'il censure Beaumarchais, il prépare, "à l'insu de son plein gré", la guillotine qui le coupera en deux.
S'il laisse la plaisante chronique affûter ses phrases et tourner le Royaume en dérision, le Prince devra, s'il veut maintenir l'ordre public, agir en corrigeant les défauts trop flagrants de sa politique.
Hélas, il devient dès lors l'enjeu d'un conflit d'intérêts entre factions rivales, lobbys divers, groupes de pression, et tous les autres, tapis dans un et cetera innombrable et qui, tôt ou tard, ce Prince si libéral, le mettront à mal.
La société démocratique a trouvé la parade : l'alternance des gouvernements qui, faisant du "stop and go" un programme en lui-même, par la prise de décisions très libérales succédant à des mesures sociales attendues, transforme peu à peu les chroniqueurs en sceptiques permanents, en critiques à tout crin, en anarchistes rigolards, en cyniques à clin d'oeil. Ainsi, le mouvement punk ne pouvait naître que dans une monarchie parlementaire où le Prince a pour seule fonction d'incarner l'unité du royaume (comme en Belgique où Flamands et Wallons ne cessent de se montrer les dents, comme en Espagne où les indépendantistes basques perpétuent une lutte pour une autonomie d'un autre âge) : c'est d'ailleurs cette politique de "stop and go" qui caractérise le Royaume-Uni depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.
Les voici donc à crier au loup à chaque fois qu'un ministre semble se compromettre, et, criant sans cesse, puisque le spectacle est permanent, ils finissent, ces talentueux chroniqueurs, par être appréciés, non pas pour ce qu'ils disent, mais pour leur talent oratoire, leur style, la poésie de leur insolence.
Qu'il soit démontré qu'un de ces historiographes de la chose publique entretienne de bonnes relations avec certains représentants du monde politique, et il n'est plus dès lors guère douteux que le bouffon soit corruptible, ou, à tout le moins, influençable.
Le Bouffon et le Prince ont donc ceci en commun qu'ils sont tous les deux seuls.
Se faisant face, incarnant leur rôle, ils se condamnent ou se tolèrent l'un l'autre.
Leurs seuls refuges sont pour le bouffon, la poésie, - comme on l'a vu chez l'immense Raymond Devos -, et, pour le politique, la charge symbolique. C'est ce à quoi ont aspiré, en France, la plupart des Présidents de la Vème République qui, à l'instar de la Reine d'Angleterre, visent par la seule force de leur fonction, à échapper à toute querelle venue d'en-bas.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 février 2007
03 février 2007
"OUBLIE-MOI !"
"OUBLIE-MOI !"
Peut-on raisonnablement dire à quelqu'un : "Oublie-moi !" ?
"On n'oublie rien, on s'habitue, c'est tout" chantait Jacques Brel.
C'est bien plutôt : "Ne t'occupe plus de moi !" que, sans doute, il faudrait dire alors.
Ce que nous appelons "oubli" se tient dans la non-préoccupation.
On a beaucoup parlé de la faculté d'oubli de Dom Juan qui, passant d'une femme à l'autre, "oublie" tout ce qui pourrait entraver sa sempiternelle nouvelle conquête.
Cependant, Dieu, qui, par définition, n'oublie jamais rien, - quel rancunier celui-là ! -, punit Dom Juan pour cette imposture : feindre que l'on puisse vivre sans se préoccuper d'autre chose que de son plaisir.
C'est là tout le paradoxe du Prince : il n'est pas censé se préoccuper, sinon à quoi bon être un Grand Seigneur ? Pourtant, chacun de ses sujets ne cesse de se rappeler à son souvenir.
S'il n'en tient pas compte, il se comportera vite comme un tyran, faisant taire à toute force les fâcheux qui l'interpellent.
S'il en tient compte, il agira en despote éclairé et sera bien vite la proie d'intérêts contradictoires qui finiront, au nom de l'intérêt général, par lui couper la tête.
Le politicien post-moderne, en bon démocrate libéral, ne cesse, en campagne électorale, d'affirmer qu'il "se préoccupe de", qu'il "n'oublie pas que".
Une fois élu, son métier, - la politique n'est plus une fonction, elle est devenue un métier -, l'oblige à se préoccuper de l'intérêt général avant tout, de ne pas oublier le plus grand nombre, et tant pis pour les minorités, tant pis pour les communautés.
L'intérêt général de la société post-moderne passant par la mondialisation, qu'il soit de gauche ou de droite, il est à penser que le politicien actuel "oubliera" forcément les intérêts de son Etat-Nation au profit de la toute puissance du commerce international dans lequel il espère trouver le salut de son peuple.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 février 2007
31 janvier 2007
VERS UNE REPUBLIQUE D'INSTITUTEURS ?
VERS UNE REPUBLIQUE D'INSTITUTEURS ?
Chacun de nos actes procède d'une généalogie. Et donc d'une temporalité. Et c'est dans cette temporalité, cette somme, que se tient le fantôme de notre liberté.
D'où la tendance que j'ai à répugner à toute contrainte.
D'où le fait que tout acte libre abolit cette généalogie en même temps qu'il la regénère.
D'où l'indifférence de plus en plus patente à la politique qui n'est jamais qu'une manière d'organiser les contraintes (les nécessaires restrictions des libertés individuelles) au profit de l'intérêt général.
Mais ce fameux intérêt général n'est souvent que le nom d'un intérêt communautariste (la technocratie, par exemple) qui, en même temps qu'il ignore la parole de quelques uns au motif qu'ils ne seraient pas représentatifs de l'opinion publique ou des progrés de l'éthique (l'inscription dans la constitution de l'interdiction de la peine de mort est ainsi parfaitement contraire à l'état réel des idées de l'opinion publique), ne cesse de se donner en spectacle et de se réclamer du plus grand nombre, qu'en fait il méprise et ne peut que sacrifier sur l'autel de ses propres intérêts.
D'où le fait que je ne puis être socialiste puisque, par définition, le parti socialiste est le parfait exemple de cette spectaculaire hypocrisie des puissants envers l'opinion publique.
D'où le fait que je me méfie de la droite qui est formidable quand elle raisonne en termes de communautés et qui est catastrophique quand elle raisonne en termes de morale républicaine et ne cesse, au nom de cette morale républicaine, de multiplier les contraintes (interdiction de fumer dans son propre bureau, chasse aux sans-papiers, interdiction des distributeurs de sucreries dans les établissements scolaires,...).
Vous verrez que la France va finir par ressembler à un immense Lycée et que chaque citoyen se verra attribuer un carnet de correspondance dans lequel nos chers élus noteront blames et avertissements, amendes, retenues sur salaire et contrôles fiscaux.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 janvier 2007
23 janvier 2007
L'ECOLOGIE, MOI, J'Y CROIS PAS !
L'ECOLOGIE, MOI, J'Y CROIS PAS !
L'écologie, c'est comme la religion : beaucoup de croyants et fort peu de pratiquants.
Moi, l'écologie, j'y crois pas.
Je sais bien que tout fout le camp, les glaciers fondent, le climat a l'air de se réchauffer (ceci dit, la consultation des éphémérides médiévaux nous révèle que les hivers trop doux ne sont pas nouveaux) et il se pourrait bien que les bipèdes humains finissent grillés comme de vulgaires saucisses (ou noyés comme de petits chats).
Et alors ?
Je voudrais bien savoir quelle est cette transcendance au nom de laquelle l'espèce humaine devrait à toute fin (se) survivre à elle-même ?
Certes, nous ne pouvons faire autrement que de "persister dans l'être", et l'humanité doit ce qu'elle appelle son "Histoire" à une lutte constante contre tout ce qui lui est contraire (hostilité naturelle des choses, rareté de la nourriture, sa propre morbidité, etc...).
Et c'est d'ailleurs d'avoir trop bien réussi (les engrais épuisent les sols, la production industrielle nous asphyxie, etc...) qui va peut-être finir par causer notre perte.
Mais pourquoi l'Histoire ne serait-elle pas ironique ?
Ce qui me gêne le plus dans l'écologie, c'est qu'elle se donne des airs de téléologie. Autrement dit, comme toute politique qui se croit philosophie (marxisme-léninisme, nationalisme suprématiste,...), comme toute religion, l'écologie semble croire que la survie de l'humanité est une fin en soi. Elle refuse d'imaginer que l'espèce humaine puisse disparaître comme ont disparu une infinité d'espèces animales.
Vous me direz : mais, Monsieur Houzeau, l'être humain n'est-il pas, dans l'univers connu, le seul être vivant capable de penser la fin de sa propre espèce ainsi que celle de toute autre espèce, et donc le seul à pouvoir empêcher cette fin ?
Et j'en conviendrai.
Effectivement, si l'humanité réussit à persister, continue à progresser, s'améliore, eh bien, tant mieux !
Pourtant, on ne pourra m'empêcher de poser la question : Mais à quel prix ?
Car, je ne doute pas qu'en réduisant considérablement la production de toxines industrielles, en économisant l'eau et les énergies dites fossiles (charbon, pétrole), en utilisant plus et mieux les énergies renouvelables, en répartissant mieux les richesses entre hémisphère Nord et hémisphère Sud, en continuant à oeuvrer pour un contrôle accru de la natalité des pays en voie de développement, bref, en organisant de façon planétaire ce que l'on appelle le "développement durable", on finisse par obtenir des résultats encourageants.
Il est même à peu près certain que l'humanité réussira à persister dans l'être jusqu'à ce que le soleil s'éteigne et nous plonge à tout jamais dans l'horreur des ténèbres.
Mais quel est le Zorro, le Superman, qui fera tout ça ?
Car, honnêtement, avec un continent asiatique qui représente 60% de la population mondiale et qui commence à peine son réel développement industriel, avec cette furieuse et précieuse habitude de nous considérer nous-mêmes non comme un troupeau de moutons obéissant à un même et seul ordre, mais comme une communauté d'esprits critiques, individualistes et entreprenants, je ne nous vois pas nous mettre à devenir sobres comme des pasteurs anglicans, sages comme des images, prudents et scrupuleux comme des traducteurs de grec ancien.
Je ne nous vois pas non plus nous mettre à brouter frugalement - il faut bien qu'il y en ait pour tout le monde ! - des aliments "bio" et perdre notre fâcheuse habitude de nous déplacer tout le temps partout en transportant des tas de virus, de bactéries et d'habitudes plus ou moins avouables.
Je ne nous vois pas non plus renoncer à l'extrêmement lucratif commerce des armes qui n'est jamais qu'une défense et illustration de l'art d'échanger services et coups bas entre nations (ce que l'on appelle "la diplomatie").
Non, je ne nous vois pas renoncer à cette preuve par l'absurde de notre humaine liberté : le pouvoir de consciemment nous nuire à nous-mêmes.
A moins que quelque fascisme "vert" ne s'empare du monde et ne nous y contraigne.
Et c'est précisément ce que je refuse.
Pour le reste, on fera comme d'habitude, nous autres humains : ce qu'on pourra...
Mais librement.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 janvier 2007
28 décembre 2006
FANTAISIE SUR L'ÂME ET LA SOUL
FANTAISIE SUR L'ÂME ET LA SOUL
J'aime bien le mot "âme". C'est un mot tout bleu, horizontal, linéaire. Il évoque le calme plat de la contemplation, du songe éveillé, des moments consacrés à la réflexion.
Subjectivement, je place le mot "âme" dans le même champ lexical que "ami", "amante", "amour", et, lorsque je songe aux autres sans hostilité, ni jalousie, ni regret, j'aime à les voir comme des porteurs d'âmes et m'étonne alors qu'ils soient si pressés de se déchirer les uns les autres.
J'en déduis qu'il y a des gens sans âme. De purs mouvements animés d'instincts. Des animaux en quelque sorte. Des assassins sans autre mobile que la satisfaction de leurs désirs.
Du coup, je suis pour la peine de mort.
En anglais, le mot "âme" se dit "soul". Je l'aime bien aussi ce mot. Mais lui, c'est un mot rouge, un mot rond, circulaire. La "soul" sonne solaire.
C'est un mot qui m'évoque les Amériques, - toutes les Amériques -, des grands soleils au-dessus des cités incas jusqu'aux neiges étincelantes du Québec. Il m'évoque les Américains, ce mot. D'abord, parce que le mot "soul" désigne aussi une musique pleine de cuivres et de rythmes lancinants, prompts à imiter la machine comme à évoquer la montée du désir.
En France, on a chanté "l'âme des poètes" ; aux Etats-Unis, on a proclamé James Brown "parrain de la soul" ("the Godfather of Soul").
J'en déduis que la France à l'âme vouée au violon, au piano, à tous les instruments qui permettent le développement d'une rêverie, l'accordéon aussi, et l'orgue de barbarie !
Tandis que les Américains, c'est différent. Occupés à sans cesse rallumer les soleils qui, sous le nom de "soul", palpitent dans leurs poitrines, à sans cesse veiller à ce qu'ils restent flamboyants, ces soleils qui étoilent leur drapeau, ils semblent préférer une musique rythmique, une musique de danse, - ou de marche -, une musique circulaire, pleine de cuivres brillants, de percussions et d'accords de guitares.
Ils ont cependant leur limonaire à eux, les Américains, c'est leur harmonica.
Ils ont aussi une magnifique manière d'évoquer le mot "âme". Ils appellent cela le "blues".
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 28 décembre 2006
31 août 2006
FIDELITE DU RECIT
FIDELITE DU RECIT
« Mon récit sera fidèle à la réalité ou, du moins, au souvenir que je garde de cette réalité, ce qui revient au même. »
Cette première phrase de la nouvelle Ulrica de Jorge Luis Borges (Le livre de sable, traduit de l’espagnol par Françoise Rosset, Folio, p.20) rappelle que la mémoire n’est pas plus la réalité que les pommes de Cézanne sont comestibles.
La mémoire, c’est du cirque, du cinoche que l’on se fait. C’est sans doute la grande leçon de Louis-Ferdinand Céline : la mémoire, c’est le joyeux et terrible bordel de la langue, de sa langue, sa plus personnelle, sa plus subjective ; ce qui ne veut pas dire que le référent n’existe pas ; il n’en est que plus vivace, que plus féroce au contraire.
Ainsi, les gens qui sont revenus de la nuit n’ont pas inventé la nuit. L’horreur n’est jamais telle qu’on la décrit, puisque la description de l’horreur n’est pas l’horreur, mais l’horreur existe, plus incompréhensible, plus absurde encore dès que l’on comprend qu’il n’y a pas de mots pour expliquer l’horreur, pour la rendre palpable.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 août 2006
