BLOG LITTERAIRE

Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

21 mai 2008

ET C'EST-I VRAI QU'C'EST FAUX ?

ET C’EST-I VRAI QU’C’EST FAUX ?

Je viens de recevoir en commentaire ce texte que je vous livre tel quel. Moi, à vrai dire, j'y pige que couic à cette affaire de faux Rimbaud. Sinon, que, d’après ce que dit Raphaël Zaccharie de Izarra, certains prétendus spécialistes du génial gamin s’y seraient laissé prendre. Cela ne m’étonne qu’à moitié, surtout si ces « spécialistes » sont des universitaires.
Ceci dit, ce jeudi 22 mai 2008, je m'aperçois que ce texte retrouvé de Rimbaud est toujours présenté comme authentique par une partie de la presse. Du coup, je me demande si le dénommé Zaccharie de Izarra ne serait pas un plaisantin, ou un auteur en mal de reconnaissance...
Je vous laisse juge. Moi, personnellement, je ne suis sûr de rien...

« Après vérifications et confirmations, l'inédit de Rimbaud était bien un faux !
Un premier article suspect mais assez intriguant (reproduit ci-après) était apparu sur le NET à l'annonce de la découverte d'un texte inédit de Rimbaud :

L'auteur d'un des coups montés les plus audacieux de ces dernières décennies s'est manifesté sous le nom d'emprunt "Jean Daube Rit" (presque anagramme douteux du pseudonyme adopté par le jeune Rimbaud lui-même "Jean Baudry"). De source indiscutable, l'imposture a été prouvée auprès d'un certain journaliste parisien collaborant à la rédaction d'une célèbre revue littéraire (et qui a préféré -on le comprend- garder l'anonymat). Le faux a été effectué grâce à la recomposition frauduleuse d'archives anciennes à l'aide de vieilles feuilles vierges (authentiques celles-là) ajoutées à la revue en question qui aurait été ensuite "retrouvée" chez un bouquiniste de Charleville-Mézières. Affaire à suivre...

Piégé comme les autres, Nabe hier soir dans l'émission de Taddéi sur France 3 (le 19 mai 2008) a pour la première fois lu ce faux à l'adresse de millions de crédules !

Cet article publié sur plusieurs sites officiels était demeuré anonyme.

Puis dans un second temps le falsificateur -ou prétendu tel- s'est dévoilé dans les termes suivants à travers un autre article, dûment signé cette fois :

Voilà : je suis l'auteur de cette imposture qui est en train de prendre des proportions énormes. J'en frémis d'horreur. Et d'aise. Je n'en suis pas à mon coup d'essai il est vrai : j'avais déjà fabriqué des faux documents littéraires à propos de Maupassant et de Hugo, pour ne parler que des plaisanteries un peu consistantes (publiées sur support papier "authentique", donc)... Bien entendu mes potacheries n'avaient jamais marché, du moins pas au point de déranger les cercles officiels. Jusqu'à ce que je m'essaye à un "faux Rimbaud". Cette fois la supercherie a été prise au sérieux, trop. Beaucoup trop, à hauteur inconsidérée de la folie furieuse des médias souvent prompts à s'emballer à la moindre alarme littéraire !

Les seuls responsables sont les "spécialistes" crédules relayés par les journalistes pressés de vendre de l'information et non l'auteur de cette malicieuse falsification. Je ne me considère pas comme un faussaire au sens judiciaire du terme mais comme un aimable gredin qui a ouvert sa cage à plumes que le vent médiatique a emporté plus haut que prévu. La blague sera de toute façon utile : elle permettra de remettre les pendules à l'heure chez les prétendus spécialistes de Rimbaud.

Pour la partie strictement littéraire la rédaction du texte "à la Rimbaud" fut l'étape la plus facile et la plus plaisante de l'entreprise. Un peu plus complexe -mais à la portée de tout bon faussaire un peu habile- fut de confectionner un faux matériel sur vieux papier. Le faire entrer ensuite dans un circuit classique afin de lui donner la "patine onirique" nécessaire à sa crédibilité (grenier de particulier, bouquiniste, antiquaires) à travers un protocole plausible ne demande pas une grande imagination, au contraire ! Découvert par un cinéaste sur les traces de Rimbaud (comme le hasard fait bien les choses, n'est-ce pas ?) le document fut fatalement récupéré "dans les règles de l'art". La presse n'avait plus qu'à prendre le relais.

Et voilà comment un gentil farceur se retrouve avec une méchante affaire sur les bras !

Raphaël Zacharie de Izarra »

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23 avril 2008

LES TROIS PREMIERES PHRASES DU POEME AUBE

LES TROIS PREMIERES PHRASES DU POEME « AUBE »

« J’ai embrassé l’aube d’été.

   Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. »
(Arthur Rimbaud, Aube, illuminations) 

« J’ai embrassé l’aube d’été » :
     -    octosyllabe, assonance « embrassé » / « été ».
      
-         narrateur : « j’ ».
      
-         marque d’antériorité : « j’ai embrassé ».
    
-         action d’embrasser, saisir une réalité, s’en emparer temporairement, contact physique entre le narrateur et la réalité « aube ».
      
-         « aube » : abstraction, l’action d’embrassement de « l’aube » pourrait la personnifier.
      
-         « aube d’été » : généricité, ensemble de toutes les « aubes d’été ». « l’aube » marque le commencement du jour, l’irruption de la lumière dans le réel. l’aube d’un jour nouveau : connotation positive, indicateur de changements à venir, d’une « révolution » au sens où le passé pourrait être considéré comme « révolu ».
    
-         « d’été » : complément du nom « aube ». L’été marque un achèvement, une arrivée à maturité de la lumière, une consommation de cette maturité, des fruits et des légumes de saison.

« Rien ne bougeait encore au front des palais » :
      
-         Onze syllabes.
      
-         « Rien ne bougeait » : forme négative. Imparfait marqueur d’une durée dans laquelle s’inscriront des passés simples événementiels (« et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit »). Imparfait descriptif, marqueur d’une stabilité provisoire de l’étant.
    
-         « Rien » : aucune chose. Le mot « rien » englobe tout, généricité de tous les étants possibles dans le cadre spatio-temporel (« l’aube d’été ») proposé par le poème.
    
-         « encore » : l’adverbe de temps efface l’accent rythmique sur la seconde syllabe de « bougeait ». Indicateur de changements, d’une évolution, d’une suspension dans le temps. Il n’est pas encore arrivé : Le temps d’avant son arrivée est ainsi suspendu, marqué par le statu quo, concentré dans l’adverbe.
    
-         « au front des palais » : l’emploi du mot « front » pourrait personnifier le mot « palais ». La personnification est une hantise de l’étant par l’être vivant. Le « front », c’est aussi la « partie supérieure ou antérieure, ou à la fois supérieure et antérieure d’un objet » (Larousse, L6, 1980).
    
-         « des palais » : complément du nom « front ». Assonances : « J’ai embrassé » / « l’aube d’été » / « Rien ne bougeait » (4+4+4=12, alexandrin) / « encore au front des palais ». Indicateur culturel ; les palais sont des constructions humaines ; le pluriel pourrait oniriciser la description. Le mot « palais » désigne une construction remarquable par ses dimensions , il désigne aussi « la paroi supérieure de la bouche » (Larousse, ibid).
    
-         Séquence polysémique : « embrassé » / « front » / « palais ».
      
a)     « embrassé » (action de se saisir du réel, action de donner un baiser à quelqu’un ou quelque chose marqué par la valeur symbolique que le sujet investit dans l’objet ou qu’une communauté de sujets donne à quelque chose, il embrasse son portrait / embrasser le sol natal, embrasser le sol d'une terre promise.
      
b)     « front » : partie supérieur du visage mais aussi partie supérieure d’un bâtiment.
      
c)     « palais » : partie supérieure de la bouche mais aussi bâtiment de grande dimension, lieu d’être de personnages remarquables.
          
Oniricisation du poème. La polysémie induit l’oniricité. Le visage se superpose à la vision, ou sous-tend cette vision, de palais immobiles.

« L’eau était morte. »
-         Quatre syllabes. L’attribut « morte » rompt la chaîne assonantique « embrassé, été, bougeait, palais ».
-         Opposition entre la mort et la vie, entre l’être mort et la vivacité idéelle de l’eau. des eaux mortes : des eaux stagnantes, sans trace apparente de vie.
-         « était » : imparfait annonçant le passé simple « je ris » (cf « Je ris au wasserfall blond ») et l’opposition entre « l’eau morte » et l’eau vive du « wasserfall » (chute d’eau, cascade en allemand).

            Patrice Houzeau
            
Hondeghem, le 23 avril 2008

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06 février 2008

"U, CYCLES"

"U, CYCLES"

"U, cycles, vibrements divins des mers virides"
  (Arthur Rimbaud, Voyelles, vers 9)

En quoi les "vibrements des mers" sont-ils "divins" ?
Et qu'est-ce donc que ces "vibrements" ?
Et pourquoi cette épithète de "virides" qui ne fait que souligner ce que nous nous représentons mentalement, la couleur verte de l'eau ?

Il semble que Rimbaud s'attaque ici à la nature même du vers qui, via l'allitération "v", via l'assonance "i", se fait musique.
Il fait ainsi "vibrer" la mer, l'animant en quelque sorte d'une vibration qui, à moi, lecteur du début du XXIème siècle, peut rappeler les paysages striés de Van Gogh, ou les zébrures orchestrales du Sacre du Printemps de Stravinsky.
Mais on peut légitimement se demander ce qu'il y a de "divin" dans cette utilisation des sons de la langue.
"U, cycles" : c'est ainsi que commence le vers, par l'énoncé d'un théme que l'image mentale d'une mer vibrante et verdâtre semble illustrer.
Par-delà le sens donc, par le jeu des sonorités, - ce souffle du "v" qui anime les "mers" comme si elles étaient parcourues par le souffle d'un dieu -, par la proposition d'une image "inouïe" (1), Rimbaud travaille l'être même du vers qui n'est plus, dès lors, l'expression d'un quelconque sentiment, de je ne sais quel état d'âme (dont d'ailleurs, ayant d'autres chats à fouetter, nous n'avons que faire), mais un médium, un support de ce "donner à voir" qui sera l'une des bases du surréalisme.

(1) cf aussi les vers 37 à 40 du Bateau ivre :

"J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
  Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
  La circulation des sèves inouïes,
  Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !"

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 février 2008

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03 janvier 2008

POLEMOLOGIE RIMBALDIENNE

POLEMOLOGIE RIMBALDIENNE

"l'inflexion éternelle des moments et l'infini des mathématiques" : c'est dans le texte Guerre de Rimbaud (cf les Illuminations) que l'on trouve cette formule qui associe le temps découpé en ces "moments", que nous traversons plus ou moins mal, à cet "infini des mathématiques", ce champ des possibles qu'induisent les équations.
Nous sommes donc réellement entre deux absolus : celui, "éternel" et concret, des circonstances et la pure abstraction des signes.
Indissociables ces deux absolus, nous le savons bien, qui nous nous mêlons tout à la fois de philosophie, de préparer le repas du soir, de ne pas manquer nos trains ou nos rendez-vous, qui nous plongeons, dès que nous le pouvons dans l'infini si bref des chansons et des poèmes, qui élevons des enfants tout en nous préoccupant de politique, qui relativisons tout, tout en dramatisant beaucoup de ce qui n'est jamais qu'illusions que le vent finit par dissiper.
Indissociables et parfois contradictoires.
Tel grand massacreur d'âmes, tel général en chef ou tel marchand d'horreurs peut aussi être un amateur de poèmes. Et il est des gens bons comme le pain qui jamais n'apprécieront Rimbaud ou Baudelaire.
Ce n'est là que rappeler l'infinie complexité des actions humaines.
Je me demande si ce n'est pas ça que Rimbaud appelle "Guerre" ; je cite :

"A présent l'inflexion éternelle des moments et l'infini des mathématiques me chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de l'enfance étrange et des affections énormes. - Je songe à une Guerre, de droit ou de force, de logique bien imprévue."

C'est cette "logique bien imprévue" qui m'incline à penser que, pour Rimbaud, la "Guerre" est peut-être ce rapport conflictuel entre "l'inflexion éternelle des moments" et "l'infini des mathématiques", entre le concours des circonstances et la pensée en-soi, entre le puits et l'étoile ; conflit donc qui aurait pour enjeu et champ de bataille l'homme, évidemment, l'humanité qui n'a de sens que dans ce rapport entre ce qui est et ce qui est à être.
"Simple, trop simple" me direz-vous ?
Peut-être.
D'ailleurs, c'est par ce constat que Rimbaud termine son texte :

"C'est aussi simple qu'une phrase musicale."

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 janvier 2008

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02 janvier 2008

DU PRESSENTIMENT VERTIGINEUX

DU PRESSENTIMENT VERTIGINEUX

Les Poètes de sept ans : L'un des plus fascinants sans doute parmi les poèmes de Rimbaud. Déjà là, l'Arthur, il a bien l'air démangé par l'ailleurs. Un ailleurs livresque certes :

"Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !"
(Les Poètes de sept ans, vers 58-61)

mais un ailleurs de visionnaire ! C'est qu'il est là, tout là, l'Arthur futur, le galopin aux "semelles de vent", dans la méditation consciencieuse de la perfection formelle du "Bateau ivre" :

"J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future vigueur ?-"
(Le Bateau ivre, vers 85-88)

Ce vers : "Vertige, écroulements, déroutes et pitié!", c'est, - il le dit -, le "vertige" annoncé, le vertige justement, celui de la "Saison en enfer" et des "Illuminations":

"Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. - Ô Rumeurs et Visions !
Départ dans l'affection et le bruit neufs !"
(Départ in Illuminations)

Où l'on voit que taraudé par la vision qu'il fut, l'Arthur. Visuels surtout, les effets du "Poète de sept ans", avec ses "lourds ciels ocreux" et ses "forêts noyées" puis ce fut le passé composé des visions accomplies : "J'ai vu des archipels sidéraux" pour enfin l'amertume du "Départ", celui qui condamne la poésie au placard : "Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs." 

Programmatique, le Rimbaud ? Peut-être. En tous cas, assez conscient de lui-même pour pressentir ce qui l'attendait :

"Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
- Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas, - seul, et couché sur des pièces de toile
Ecrue, et pressentant violemment la voile !"
(Les Poètes de sept ans, vers 61-64)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 janvier 2007
 

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PARADE DES GAMINES

PARADE DES GAMINES

Les pauvres à l'église. Parade : ce sont des "gamines avec leurs chapeaux déformés" (vers 16). La poésie du XIXème offre ce genre d'images, archaïques cependant que nous les percevons comme vraisemblables. Ne font-elles pas partie de notre héritage, à nous, Français, petits-enfants et arrière-petits-enfants de paysans ? Le terme populaire de "gamines" et la mention des "chapeaux déformés" dénaturent la vignette pieuse. Le poème est daté de 1871 et témoigne du goût du Rimbaud d'alors pour le réalisme. Un certain goût pour la caricature aussi, pour l'interprétation subversive. D'ailleurs, les "femmes" à l'église, c'est qu'elles la regardent "mauvaisement" (vers 15), cette "parade des gamines".
Au vers 13, ces "femmes" à l'église sont périphrasées : "mangeuses de soupe". Là aussi, il s'agit de notre héritage. Nos ancêtres, nous dit-on, travaillaient dur et étaient souvent âpres au gain. C'étaient aussi des "mangeurs de soupe". Ici, c'est aussi la "soupe" que l'Eglise leur sert dont il est question, cette soupe de bonnes paroles" censée consoler les humbles de leur misère.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 janvier 2007

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27 décembre 2007

PHENOMENE SAISONNIER

PHENOMENE SAISONNIER

"J'ai embrassé l'aube d'été."

Il s'agit de l'octosyllabe inaugural du poème Aube (Arthur Rimbaud, Illuminations).
Qu'elles tournent en nous, ces huit syllabes pleines de l'écho de la rime intérieure ("embrassé" / "été") ! Qu'elles tournent en nous leur petit caroussel victorieux !
On n'embrasse bien qu'avec la langue.
Tous les amoureux savent cela.
Et c'est bien avec sa langue que Rimbaud fait cet aveu de l'étreinte.
Provisoire, l'étreinte, au passé, au passé composé même, ce temps dont on ne revient jamais tout à fait.
Amusant tout de même qu'une phrase aussi simple, rédigée au passé, ait eu tant d'influence au futur.
Il est vrai que "l'aube d'été" est un phénomène saisonnier.
De même que les "saisons en enfer" et autres "quatre heures du matin, le sommeil d'amour dure encore".

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 décembre 2007

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18 décembre 2007

NOTES SUR L'IMPOSSIBLE

NOTES SUR L'IMPOSSIBLE

Eh oui qu'il a fini par comprendre, l'Arthur, que cette vie là n'était plus possible, "L'impossible" qu'il l'a même intitulée, dans sa Saison en enfer. "L'impossible" : ça veut bien dire ce que ça veut dire : ce qui ne tient plus la route, et, en l'occurrence, la "grande route" :

"Ah ! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps" (Arthur Rimbaud, L'impossible in Une saison en enfer).

C'est vrai qu'il devait cailler, quand il fuguait, le môme Arthur sur les routes d'octobre, d'autant plus qu'il devait pleuvoir à verse lors des printemps évidents.

Du reste, cela ne fut pas sans charme : "sobre surnaturellement". Le foie était jeune alors et la résistance dans la peau encore. A tenir un bout de temps sans manger ni boire beaucoup. Mais le corps s'use à la pierre des jours. Par ailleurs, délicieux, l'humour rimbaldien des adverbes qui font mine de s'étonner de tout. Mais cela ne nourrit pas son homme, lequel a beau être "plus désintéressé que le meilleur des mendiants" ; l'âge venant, il se rend compte que c'est de moins en moins possible, d'aller rimer sur les routes, comme ça, sans métier ni rente alors que la plupart de ses condisciples (pour lui, gamin génial, une belle brochette d'imbéciles sans nul doute) s'installent et commencent à prospérer.

Il se reconnaît "sot" dès lors : "fier de n'avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c'était."

Hélas, hélas, pour notre bonheur, nous devons compter avec les autres. C'est pas tant que nous les aimons, c'est pas tant qu'ils nous aiment, mais c'est ainsi. Nous sommes aux autres comme le chien est à sa maison. Sinon quoi ? se faire moine, ou assassin. Triste perspective pour un auteur, n'est-il pas ? (Remarquez que le libéralisme économique et la mondialisation en cours des bonnes volontés ne peuvent guère faire l'économie de nous autres, les écrivains qui avons maintenant ce pouvoir de faire monter ou baisser la bourse à notre gré : vous ai-je dit que l'on murmure un peu partout que les syndicats ont décidé de ne pas trop faire grève car ils ont compris que les jours du gouvernement Fillon étaient désormais comptés ?).

Donc, Arthur reconnaît la sottise de ses débuts. Un peu tard même : "Et je m'en aperçois seulement !". Cependant, il a trouvé sa porte de sortie :" "puisque je m'évade!" "Je m'évade!" écrit-il. On connaît la suite : aventures en Afrique. Comme tant d'autres. Mais avec un peu plus de talent. Et une oeuvre derrière soi. Laquelle prouve tout de même que "l'impossible" n'est pas forcément là où on le croit.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 décembre 2007

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12 décembre 2007

FAIRY RIMBALDIENNE

FAIRY RIMBALDIENNE

Les yeux, voilà qui hante. Plein la nuit, il y en a des yeux. C’est que nous ne pouvons être sans regard. Nous passons notre vie à défiler dans les regards, à voir, à être vus, à jouer notre rôle dans l’incessant spectacle de la vie sociale. Nous sommes des danseurs, des jongleurs, des illusionnistes, des acrobates. Intéressant cette façon qu’il a de lier, dans ses illuminations, ces énigmatiques comme des songes, gravures cryptées, poèmes d’un autre monde, Arthur Rimbaud, dans le poème Fairy, de lier les yeux à la danse :

« Et ses yeux et sa danse supérieurs encore aux éclats précieux »

Intéressant puisque la danse est affaire de regards, est transcendance des « éclats précieux ». Et les plateaux sont nus ; nues les scènes où les corps parlent une langue d’initiés. Si le spectacle est magique, s’il se fait « fairy » justement, féerie du corps en mouvement, - ce qui semble le plus naturel et qui est pur rituel -, il passe la généalogie des « influences froides », le « plaisir du décor » et jusqu’aux circonstances elles-mêmes de la représentation, cette « heure unique » des critiques satisfaits. En cela, il s’agit bien d’une « parade sauvage » pleine des « fourrures et des ombres », pleine des « légendes du ciel » que l’argument propose au génie des êtres.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 décembre 2007 

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10 décembre 2007

L'EPATE PROVISOIRE

L’EPATE PROVISOIRE (1)

Parfois, nous nous laissons aller au petit vertige des parfums.
Ce qui parfumait, c’était cette « odeur de vernis et de fruits » garantissant la valeur rustique de l’auberge dont « la salle à manger brune » - la matité de la couleur associée au vernis et aux fruits étant autant d’éléments d’une esquisse d’évocation d’une sensation olfactive vraisemblable dans ce type d’intérieur supposé conforme à la tradition (c’est bien simple, on dirait un tableau) – dont la salle à manger était pour l’heure – c’est-à-dire ici le temps de la lecture d’un sonnet – fréquentée par quelque narrateur voyageur que l’on peut supposer jeune encore, mal peigné et les habits sombres puisqu’il nous paraît si sombre, à nous, lecteurs du XXIème siècle, ce Nord-Est de la France du XIXème avec ses noires Ardennes et ses routes hantées de spectres de Prusse, jeune encore le voyageur puisque, comme on le verra, il n’est pas sans charmer les servantes d’auberge et dont l’auteur (Arthur Rimbaud) tente de rendre compte de l’épatement :

« Dans la salle à manger brune, que parfumait
   
Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
   
Je ramassais un plat de je ne sais quel met (2)
   
Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise. »
   
(Rimbaud, La Maline, vers 1-4)

Epaté donc, le passant qui, non sans bonhomie, comme le montre son indolence de client contenté (« je ramassais un plat de je ne sais quel met belge »), satisfait à ses besoins temporels (« en mangeant, j’écoutais l’horloge, - heureux et coi »), écoutant donc passer le temps réglé des repas tout en fantasmant sur la « servante » (3), la traditionnelle servante d’auberge qui ne fait sans doute que son métier en servant et desservant les clients avec quelques mots aimables, quelques sourires et ne relevant ni la lourdeur des allusions ni celle des regards, la traditionnelle servante d’auberge que quelques chansons et force ragots firent fille facile :

« La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,
   
- Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
   
Fichu moitié défait, malinement coiffée

   Et, tout en promenant son petit doigt tremblant
   
Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
   
En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

   Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;
   
- Puis, comme ça, - bien sûr pour avoir un baiser, -
   
Tout bas : « Sens donc : j’ai pris UNE froid sur la joue… »
   
(La Maline, vers 8-14)

Anecdotique ce sonnet, bien sûr, exercice, gammes, rien de sérieux et bien en deçà du Rimbaud des Voyelles, du Bateau ivre et des Illuminations, anecdotique et charmant comme une moue d’enfant :

« En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

   Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser »

Et voilà les vers et les plats bien « arrangés », bien « servis », voilà poète et client bien « aisés » puisque le sonnet respecte la si attendue adéquation du fond et de la forme, tarte à la crème de la littérature à l’usage des scolaires, aseptisée, contrôlée, garantie par les sciences du langage, débarrassée de cette part d’ombre de cet autre-là, ce Je qui reluque et s’inquiète.
Fort heureusement pour l’histoire de la poésie, Rimbaud a fini par la claquer, cette porte d’auberge si charmante et si illusoire.
Que trouva-t-il dehors ?

« Les cailloux qu’un pauvre brise ;
   Les vieilles pierres d’églises,
   Les galets, fils des déluges,
   Pains couchés aux vallées grises ! »
   (Fêtes de la faim, vers 11-14)

Nourriture de vent dont il tira quelque « pauvre songe » à morale amère :

« - Ah ! songer est indigne

Puisque c’est pure perte !
Et si je redeviens
Le voyageur ancien,
Jamais l’auberge verte (4)
Ne peut bien m’être ouverte. »
(Comédie de la soif, vers 62-67)

Notes :

      (1)   « Les pâtés provisoires » : Eh oui sans doute ! C’est qu’il a eu faim certainement, le « travaillant à se faire Voyant », le « semelles de vent », le nègre blanc des Ethiopies, Rimbaud le loup, le fuyant, le parti.
(2)   
« je ne sais quel met » : cette absence de « s » final au mot « met » marque-t-elle le souci de la rime pour l’œil (« parfumait » / « met ») ? Peut-être et assez révélateur alors, ce respect des règles classiques jusqu’à la faute d’orthographe.
(3)   
D’ailleurs, dans Au Cabaret-Vert, la servante a des « tétons énormes » et des « yeux vifs ».
(4)   Comédie de la soif est daté de mai 1872. Cette « auberge verte » semble faire écho au Cabaret-Vert d’octobre 1870. C’est peut-être bien le sentiment que sa jeunesse fout l’camp.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 décembre 2007

   

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