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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

29 juin 2008

"ÂME INCERTAINE"

"ÂME INCERTAINE"

"Le trouble semble croître en son âme incertaine."
  (Racine, Phèdre, V,5, vers 1470)

C'est Panope, femme de la suite de Phèdre, qui dit cela à Thésée. "âme incertaine", qu'est-ce donc qu'une "âme incertaine" ? Bien légère, fragile alors la flamme, fantasque, farouche, fébrile, indécise en son ministère de la poitrine, volatile alors que l'âme, n'est-ce pas, l'âme, ça se pense étale, calme comme la mer calme, comme la lettre "m", horizontale comme la pelouse, petite flamme oiseau, affolée qu'étreint un coup de vent. Non, ce ne sont ni âmes mortes ni âmes fortes ni âmes grises, mais les âmes incertaines des femmes alexandrins.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 29 juin 2008

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19 juin 2008

AH LES MOMES QUEL TINTOUIN !

AH LES MOMES QUEL TINTOUIN !

THESEE
Quel est l'étrange accueil qu'on fait à votre père,
Mon fils ?

HIPPOLYTE
                   Phèdre peut seule expliquer ce mystère.
Mais si mes voeux ardents vous peuvent émouvoir,
Permettez-moi, Seigneur, de ne plus la revoir ;
Souffrez que pour jamais le tremblant Hippolyte
Disparaisse des lieux que votre épouse habite.

THESEE
Vous, mon fils, me quitter ?

(Racine, Phèdre, Acte III, scène 5, vers 921-926)

Vous, mon fils, me quitter ? Qu'il interloque
Thésée à son rejeton Hippolyte qui vrai y est
Allé un peu fort puisqu'au royal daron revenu
D'on ne sait il a dit Hippolyte que faites en
Des enfants vous verrez le tintouin il désire
Ne plus revoir sa belle-maman Phèdre plus lui
Faire de bisous plus la voir en peinture plus
Lui parler na dans son discours d'ailleurs on
Y sent bien quelque menace et péril au palais
Tout tremblant qu'il se présente Hippolyte :

« Souffrez que pour jamais le tremblant Hippolyte
   Disparaisse des lieux que votre épouse habite.
   (Racine, Phèdre, vers 925-926)

C'est qu'il la met à distance la Phèdre votre
épouse
qu'il dit pour parler d'elle c'est net
Dans le genre hautain des seigneurs versifiés
On ne peut pas plus clairement la nier renier
Sa belle-mère qu'en soulignant la conjugalité
De la marâtre et faire ainsi fi de sa qualité
De mère de substitution ça va jusqu'aux voeux
ardents
tout ce mystère tout ce non-dit cause
Que ça ne peut être dit de l'indicible rester
Que ça doit ailleurs sous peine de drame faut
Se taire et surtout devant Thésée évidemment.

Patrice Houzeau
le 19 juin 2008

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15 mai 2008

CRUAUTE

CRUAUTE

"Tu ne saurais plus loin pousser ta cruauté"
  (Racine, Phèdre, Acte III, scène 2, vers 815)

Phèdre s'adresse à Vénus et lui reproche sa cruauté. La cruauté est ainsi une façon d'être commune aux dieux et aux hommes. Façon d'être au vivant : on exerce sa cruauté sur ceux qui peuvent en souffrir, êtres humains et animaux. Être cruel envers de purs objets n'a pas de sens et l'exercice de la cruauté consiste à obliger l'autre à voir en face l'épouvante révélée de la réalité.
La cruauté suppose un désir de faire souffrir. Il s'agit ici d'une souffrance existentielle puisque Phèdre est rongée par la honte :

"Ô toi, qui vois la honte où je suis descendue" (vers 813)

Honte d'avoir révélé ses sentiments à Hippolyte ; honte aussi d'avoir été repoussée.

La cruauté met l'être en crise. Elle provoque chez le sujet une crise existentielle si violente qu'il finit par vouloir disparaitre en tant qu'être conscient.
Se suicider peut donc être compris comme un refus d'un présent que le passé contamine. Les personnages tragiques sont rattrapés par leur passé.
Vivre, c'est fuir le passé pour le présent. Le Dom Juan de Molière ne cesse de courir d'une conquête à l'autre ; il ne cesse donc d'actualiser son amour des femmes cependant qu'il  se caractérise par une très notable faculté d'oubli de ce qui fut.
Mourir, c'est être dans l'impossibilité de durer plus longtemps dans le présent. "Je sens comme une impossibilité d'être", aurait dit Fontenelle un peu avant de n'être plus. Ainsi, le passé nous engloutit.
Se suicider, mettre fin à la crise existentielle, "en finir", c'est alors se jeter dans la gueule du néant, courir au-devant des Langoliers (1), ces féroces véloces boules à dents qui engloutissent tout ce qui fut et qui n'a plus lieu d'être.

(1) Les Langoliers : téléfilm américain  (USA, 1995) de Tom Holland d'après une nouvelle de Stephen King. Il propose une assez intéressante réflexion sur le temps. Les passagers d'un avion, par le grand hasard de la science-fiction, se retrouvent dans le passé où, à leur grand étonnement, ils ne rencontrent personne. Le passé est donc un lieu vide de tout être, un lieu vidé de son être, un lieu sans être et ce qui est sans être est néant.

Patrice Houzeau
le 15 mai 2008


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17 avril 2008

CET HEUREUX TEMPS N'EST PLUS

« CET HEUREUX TEMPS N’ EST PLUS »
(Notes sur Phèdre de Racine, Acte I, scène 1)

   HIPPOLYTE
   Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face
   Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé
   La fille de Minos et de Pasiphaé.
   (Acte I, scène 1, vers 34-36)

« Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face »

Voilà du Racine comme je l’aime : simple et direct comme un trait, un coup d’archet. Quel rythme ! qui découpe l’alexandrin en deux propositions lesquelles sont découpées en deux séquences rythmiques (4 + 2) :

« Cet heureux temps / n’est plus / Tout a changé / de face »

Que « tout change de face » est dans l’ordre des choses. L’ordre n’est jamais que l’incessante réorganisation du désordre. La tragédie vient de ce que nous, pauvres humains, nous ne nous adaptons pas tout à fait. Nous résistons aux changements. Nous répugnons aux ordres nouveaux. C’est aussi, cette résistance, notre noblesse.

« Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé »

La mer, cet ailleurs absolu, ce négatif de la terre, n’est jamais très loin des esprits en proie. Cependant tout est domaine des dieux, juridiction du pur subjectif. Les humains sont ceux qui tentent d’établir des lois en dépit de l’insupportable subjectivité des dieux, lesquels sont grand pourvoyeurs de généalogies et donc de périphrases.
Les dieux, c’est qu’ils sont insupportables comme des esthètes. On ne saurait faire confiance aux dieux, ces enfants des hommes.
D'ailleurs, Racine ne leur fait pas l'honneur d'une majuscule aux "dieux". De bien petites choses, allez, que les dieux, des caprices, des outils de tragédie. Bah ! de même que "les sujets sont plus grands que leurs tâches" (1), les êtres humains sont plus grands que leurs dieux.

Phèdre est d’abord désignée par sa généalogie, comme si Hippolyte ne pouvait ici dire son nom qu’en rappelant que Phèdre est la fille d’un homme, Minos, célèbre pour son goût de l’ordre et ses talents de législateur, est la fille d’une femme, Pasiphaé, fille du Soleil, une victime des manœuvres de Poséïdon, qui la fit tomber amoureuse d’un taureau blanc, et donc une victime de Vénus acharnée à détruire les enfants du Soleil.
L’ordre est humain, et c’est l’arbitraire des dieux qui est cause d’inhumanité. Phèdre est ainsi rendue ambivalente par sa périphrase elle-même : elle est à la fois la fille de l’ordre humain et la proie de l’arbitraire « fatum », cette malédiction avec laquelle les dieux prétendent gouverner les humains.

« HIPPOLYTE
   Si je la haïssais, je ne la fuirais pas. »
   (I,1, vers 56)

L’art de la litote est un art laconique.
A ne pas trop en dire on se fait comprendre.
C’est de la sœur des fils de Pallas, les Pallantides, que Thésée massacra, - car c’est un grand massacreur que Thésée -, c’est d’Aricie que Hippolyte semble être tombé amoureux.
Aricie, que Théramène, au vers 53, présente sous les traits de « l’aimable sœur des cruels Pallantides ».
Théramène lui pose donc la question à celui qui « s’est applaudi quand il s’est connu » (cf vers 71-72 : « Dans un âge plus mûr moi-même parvenu / Je me suis applaudi quand je me suis connu » - c’est qu’il se rêve, l’Hippolyte !) :

« Il n’en faut point douter : vous aimez, vous brûlez ;
   Vous périssez d’un mal que vous dissimulez.
   La charmante Aricie a-t-elle su vous plaire ? »
   (I,1, vers 135-137)

La répétition du pronom « vous » (« vous aimez, vous brûlez » ; « vous périssez » ; « vous dissimulez ») tend à obliger Hippolyte à répondre.

« Vous périssez d’un mal que vous dissimulez »

Phèdre est une pièce à dissimulations puisqu’il y a des choses à dissimuler : l’amour pour une fille en dépit de l’ordre du père ; l’amour pour un beau-fils en dépit des liens conjugaux. Dans les deux cas, Thésée, père et époux, serait le sacrifié de ces amours inavouables. L’ordre sera pourtant maintenu : Hippolyte et Phèdre mourront. Thésée vivra. Et, pour rester père, il adoptera même Aricie :

« Que, malgré les complots d’une injuste famille,
   Son amante aujourd’hui me tienne lieu de fille. »
   (Thésèe, V,7, vers 1653-1654)

A l’interrogation de Théramène, Hippolyte ne répond pas :

« Théramène, je pars, et vais chercher mon père. »

La paronomase (rapprochement de deux paronymes) entre la forme « pars » et le mot « père » est assez signifiante : Hippolyte est celui qui se voue au départ ; il est aussi celui qui est marqué par la figure du père, comme le souligne le discours qu’il tient à Théramène :

« Attaché près de moi par un zèle sincère,
   Tu me contais alors l’histoire de mon père.
   Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,
   S’échauffait au récit de ses nobles exploits,
   Quand tu me dépeignais ce héros intrépide »
   (I,1, vers 73-77)

« Attaché près de moi par un zèle sincère »

Le « zèle » est attachant. Il attache les zélateurs à leur objet. D’où de grands sectaires chez les grands zélateurs. De grands affectifs aussi. L’épithète « sincère » rend acceptable ce « zèle » du « gouverneur d’Hippolyte » (c’est ainsi qu’il est présenté dans la didascalie initiale).

« Tu me contais l’histoire de mon père »

Le « gouverneur » est un transmetteur, un passeur. Son rôle ici fut de mythifier la figure du père : Thésée, ce père absent, dont il est question dès la première réplique de la pièce, dès les premiers mots prononcés sur la scène par Hippolyte :

« Depuis plus de six mois éloigné de mon père,
   J’ignore le destin d’une tête si chère ;
   J’ignore jusqu’aux lieux qui le peuvent cacher. »
   (I,1, vers 5-7)

C’est d’ailleurs pour obéir au père, « ce héros intrépide », que Hippolyte prétend ne pas se laisser séduire par Aricie :

« Quand même ma fierté pourrait s’être adoucie,
   Aurais-je pour vainqueur dû choisir Aricie ?
   Ne souviendrait-il plus à mes sens égarés
   De l’obstacle éternel qui nous a séparés ?
   Mon père la réprouve ; et, par des lois sévères,
   Il défend de donner des neveux à ses frères :
   D’une tige coupable il craint un rejeton ;
   Il veut avec leur sœur ensevelir leur nom,
   Et que, jusqu’au tombeau soumise à sa tutelle,
   Jamais les feux d’hymen ne s’allument pour elle.
   Dois-je épouser ses droits contre un père irrité ? »
   (I,1, vers 101- 111)

Ce père, pourtant, n’est pas exempt de reproches :

« Mais, quand tu récitais des faits moins glorieux,
   Sa foi partout offerte et reçue en cent lieux,
   Hélène à ses parents dans Sparte dérobée,
   Salamine témoin des pleurs de Péribée,
   Tant d’autres, dont les noms lui sont même échappés,
   Trop crédules esprits que sa flamme a trompés ;
   Ariane au rocher contant ses injustices,
   Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ;
   Tu sais comme, à regret écoutant ce discours,
   Je te pressais souvent d’en abréger le cours »
   (I,1, vers 83-92)

C’est qu’il est volage, Thésée, qui séduisit Hélène de Sparte, et aussi Péribée, la fille du roi de Salamine, et la propre sœur de Phèdre, Ariane, qu’il abandonna sur l’île de Naxos, comme il en a abandonnées bien d’autres, comme il en a tant oubliées.

A cela, Hippolyte trouve pourtant des excuses :

« Dans mes lâches soupirs d’autant plus méprisable,
   Qu’un long amas d’honneurs rend Thésée excusable,
   Qu’aucuns monstres par moi domptés jusqu’aujourd’hui
   Ne m’ont acquis le droit de faillir comme lui ! »
   (I,1, vers 97-100)

Le père, pourtant absent, pourtant volage, continue d’imposer sa loi au fils. C’est que la raison d’Etat semble imposer cette obéissance. Ainsi, l’amour d’Hippolyte pour Aricie se résume dans la bouche du fils à de « lâches soupirs » qu’il se fait un devoir d’étouffer.

-

(1) Je l'ai entendu cela, hier, mercredi 16 avril 2008, sur France Culture, alors que je faisais la vaisselle, que "les sujets sont plus plus grands que leurs tâches". D'après ce que j'ai compris, ce serait une citation de Milton Friedman. Ou ai-je mal entendu ?

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 avril 2008

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05 avril 2008

NOTES SUR PHEDRE ACTE II Scène 6

NOTES SUR PHEDRE DE RACINE (Acte II, scène 6)

THERAMENE
Cependant un bruit sourd veut que le roi respire :
On prétend que Thésée a paru dans l’Epire.
Mais moi qui l’y cherchai, seigneur, je sais trop bien…
(vers 729-731, Acte II, scène 6)

Le « bruit sourd » de la rumeur et cette respiration du roi - font résonner cette réapparition probable de Thésée comme un événement d’autant plus étrange que Théramène n’y croit pas.

Pulsation de l’absent sous la peau du poème
Si les poèmes ont une peau douteux qu’c’est
Car les poèmes ne sont pas des poulets, non
Ce ne sont que signes sur le vide d’un suaire

HIPPOLYTE
Théramène, fuyons. Ma surprise est extrême.
Je ne puis sans horreur me regarder moi-même.
Phèdre… Mais non, grands dieux ! qu’en un profond oubli
Cet horrible secret demeure enseveli !
(vers 716-720, Acte II, scène 6)

Hippolyte, face à « cet horrible secret » du désir de Phèdre, se couvre de honte, - comme pourrait se couvrir de honte une jeune fille trop désirée, et c’est qu’on l’aimerait plus brute, l’Hippolyte car, après tout, il y a de quoi s’en moquer, de cette marâtre amoureuse convoitant son beau-fils ! – et il se refuse, Hippolyte à en expliciter la cause. Le désir de Phèdre devient inexprimable, inaudible. Pour Hippolyte, la seule solution se trouve dans la fuite.

THERAMENE
Est-ce Phèdre qui fuit ou plutôt qu’on entraîne ?
Pourquoi, seigneur, pourquoi ces marques de douleur ?
Je vous vois sans épée, interdit, sans couleur !
(vers 714-716)

Le projet de fuite énoncé par Hippolyte au vers 717 fait écho à cette autre fuite à laquelle assiste Théramène en arrivant sur scène alors qu’après le terrible aveu de Phèdre (scène 5), celle-ci est emmenée par Oenone hors de la vue de son beau-fils stupéfait :

OENONE
             Que faites-vous, madame ! justes Dieux !
Mais on vient : évitez des témoins odieux.
Venez, rentrez, fuyez une honte certaine.
(vers 711-713, Acte II, scène 5)

Hippolyte rejoint par Théramène semble médusé, désarmé (cf « je vous vois sans épée »), défait (« sans couleur »), blessé (« pourquoi ces marques de douleur »). Il semble ainsi que le guerrier vient de subir un rude assaut. C’est d’ailleurs au chef de guerre, au prince, que Théramène s’adresse du vers 721 au vers 724 :

THERAMENE
Si vous voulez partir, la voile est préparée.
Mais Athènes, seigneur, s’est déjà déclarée ;
Ses chefs ont pris les voiles de toutes les tribus :
Votre frère l’emporte, et Phèdre a le dessus.

Le piège déjà sur Hippolyte. « Phèdre a le dessus » : Hippolyte sera donc obligé de partir. Cela ne fait aucun doute. S’il part tout de suite, il part la tête haute, de son propre chef. S’il attend, il risque d’être chassé…

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 avril 2008

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18 février 2008

INTERROGATION D'ARICIE

INTERROGATION D'ARICIE

"Croirai-je qu'un mortel, avant sa dernière heure,
  Peut pénétrer des morts la profonde demeure ?
  Quel charme l'attirait sur ces bords redoutés ?"
  (Racine, Phèdre, vers 389 à 391)

Dans la Phèdre de Racine Acte II
Des vers 389 à 391 Aricie semble
Douter que lui Thésée ait décidé
De son propre chef de "pénétrer"
Au royaume des ombres comme s'il
S'était suicidé le roi d'Athènes
Thésée et Aricie de s'interroger
Sur la puissance du "charme" qui
- Quel est donc ce sortilège ? -
Amena Thésée à se rendre au lieu
Où se forme l'empire des ombres.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 fécrier 2008 

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DU MINOTAURE II

DU MINOTAURE II

"Et la Crète fumant du sang du Minotaure"
  (Racine, Phèdre, vers 82)

Le Minotaure on s'en souvient : bête de fable, maudit bestiau, un monstre que la légende situe en l'île de Crète.
Fatal ce monstre mi-homme mi-taureau.
Il me rappelle ce personnage du très beau Satyricon de Federico Fellini (1969), un peplum somptueux, solaire, et profond comme la tragédie, et comme la mémoire aussi, avec ce vent qui souffle tout au long du film, liant les scènes entre elles, rappelant que le vent souffle sur toute chose, efface toute chose, à la manière de cette fresque qui constitue les dernières images du film (me semble-t-il) et qui présente des personnages que le temps a conservés jusqu'à nous cependant que, lentement, ils semblent, inéluctablement sans doute, s'effacer.
Vous vous souvenez sans doute de cette magnifique séquence qui le montre, le monstre, portant pour couvre-chef une tête de taureau de combat et affrontant ceux qui s'aventurent - ou que l'on aventure dans le Labyrinthe, pour le spectacle de ce qui semble s'apparenter à une corrida sur le mode antique, d'une Grèce archaïque, sans âge même au point d'en devenir fantasmatique, archétypale.
Dans le Labyrinthe donc, il n'en faisait, en combat singulier, qu'une bouchée, de son adversaire. D'ailleurs, dans la fable, c'est rien moins qu'anthropophage qu'il est le rejeton des batifolages - curieux tout de même, ces accouplements des humains avec des animaux - ici il s'agit de Pasiphaé fricotant avec un taureau blanc d'une beauté merveilleuse que Poséïdon avait envoyé sur terre pour se venger du roi Minos, l'époux de ladite Pasiphaé.
Donc,
le cocu du dieu, Minos, enferma le monstre dans ce lieu où l'on ne peut jamais savoir où l'on est, dans ce lieu que seul sans doute maîtrise le Minotaure, c'est-à-dire la mort violente qui attend sa proie au tournant d'une des voies illusoires, d'une des apories du Labyrinthe.
Assez mangeur d'humains, le Minotaure.
Ainsi, Athènes, la grande cité grecque, devait fournir chaque année la bête en chair fraîche : Sept jeunes hommes, sept jeunes filles.
Le Minotaure enfin fut fracassé par Thésée, le père d'Hippolyte, lequel est le beau-fils de Phèdre, laquelle est la fille de Pasiphaé, et donc la demi-soeur du Minotaure. Dieux du ciel et d'ailleurs, quel dédale !

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 février 2008

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02 février 2008

QUÊTE

QUÊTE

"Puisque j'ai commencé de rompre le silence"
(Racine, Phèdre, Acte II, scène 2, vers 526)

La tragédie est un acte de rupture du silence.
J'ai presque envie d'écrire "un pacte de rupture" tant cet acte est concerté, précisé dans l'ordre des mouvements de ce monde.
Révélant ce qui est tu, le locuteur, - ici Hippolyte déclarant sa flamme à Aricie -, enclenche la mécanique tragique.
Mais sans cette rupture, le locuteur est bien prêt de perdre la maîtrise de lui-même :

"Puisque j'ai commencé de rompre le silence,
  Madame, il faut poursuivre ; il faut vous informer
  D'un secret que mon coeur ne peut plus renfermer."
  (vers 526 - 528)

La répétition de la forme impersonnelle "il faut", en même temps qu'elle retarde le moment de l'aveu, souligne la nécessité dans laquelle se trouve Hippolyte de dévoiler ses sentiments. C'est qu'il est miné, éprouvé (cf vers 541 "contre vous, contre moi, vainement je m'éprouve") par cet amour dont il évoque si bien et si simplement le caractère obsessionnel :

"Depuis près de six mois, honteux, désespéré,
  Portant partout le trait dont je suis déchiré,
  Contre vous, contre moi, vainement je m'éprouve :
  Présente je vous fuis, absente je vous trouve ;
  Dans le fond des forêts votre image me suit ;
  La lumière du jour, les ombres de la nuit,
  Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite ;
  Tout vous livre à l'envi le rebelle hippolyte."
  (vers 539 - 546)

Pourtant, cette langue si claire, si franche, lui semble comme "étrangère" à lui-même :

"Songez que je vous parle une langue étrangère"
  (vers 558)

Ainsi, cette langue de l'obsession amoureuse, en exprimant le désarroi d'Hippolyte devant cet amour qui l'occupe tout entier (c'est-à-dire qui prend possession de lui), exprime aussi cette quête de l'homme qui cherche à se comprendre lui-même, de l'homme en proie au songe existentiel :

"Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus"
  (vers 548)

Quelle formidable expression de cette quête d'identité qui a tant fait couler d'encre et qui est ici si briévement, si intensément, évoquée.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 février 2008

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25 janvier 2008

MONOSYLLABES

MONOSYLLABES

"Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis."
  (Racine, Phèdre, Acte IV, scène 1, vers 1004)

C'est le roi Thésée qui dit cela : cet alexandrin monosyllabique, cet émiettement des certitudes, cette perte des repères.
En quelques syllabes, le roi est nu.
Un humain ordinaire, dépositaire de l'humaine condition.

Ceci dit, le travail du poète est justement de mettre de l'ordre dans ce désarroi.
Il est en effet assez remarquable que les tragédies de Racine soient aussi impeccables dans cette mise en évidence du désordre des passions.

"Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur."
  (Racine, Phèdre, Acte IV, scène 2, vers 1112)

J'ai souvent attribué ce vers à la bouche de Phèdre et m'aperçois maintenant, à ma grande confusion, que c'est Hippolyte qui les prononce, ces douze syllabes, à la scène 2 de l'acte IV, dans une tirade où il tente de se défendre des accusations paternelles. Le roi Thésée l'accuse en effet de convoiter Phèdre, c'est-à-dire l'épouse du roi.
Je me suis donc souvent trompé. Il est vrai que je n'avais lu Phèdre depuis longtemps, les coutumiers encombrements humains, - et ma sottise me portant toujours à autre chose -, m'ayant souvent éloigné de ce qui pourtant devrait constituer l'essentiel de ma vie.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 janvier 2008

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24 janvier 2008

DU MYSTERE DE LA MORT DE THESEE

DU MYSTERE DE LA MORT DE THESEE

Du mystère de la mort de Thésée dont à la scène 1 de l'Acte II, Ismène dit qu'on l'a vu, le royal époux de Phèdre, descendre aux enfers où :

"Il a vu le Cocyte (1) et les rivages sombres,
  Et s'est montré vivant aux infernales ombres ;
  Mais qu'il n'a pu sortir de ce triste séjour,
  Et repasser les bords qu'on passe sans retour."
  (Racine, Phèdre, Acte II, scène 1, vers 385 - 388)

Voilà le genre de vers qui m'incline à voir dans le grand classique Racine un prodigieux compositeur baroque.
De la musique que c'est, ces vers-là ! Basés sur une rythmique impeccable :

"Il a vu / le Cocy- / -te et les riva- / -ges sombres
  Et s'est montré / vivant / aux inferna- / -les ombres
  Mais qu'il n'a pu / sortir / de ce tris- / -te séjour
  Et repasser / les bords / qu'on pas- / -se sans retour.
"

Rythmique impeccable et une clarté de sens (que j'apparente volontiers à la clarté des lignes de Purcell ou de Rameau) et cette grande finesse encore dans l'art des sonorités.
Ainsi cette rime "rivages sombres / infernales ombres" et ce relais aussi des sons ("sombres" / "montré" / "ombres"), de ces sons qui semblent faire gronder le vers :

"Et s'est montré vivant aux infernales ombres"

Au milieu éclate le son [i] du mot "vivant".

Ampleur du rythme qui prend un tour solennel pour évoquer le mystère des morts, comme on pourrait aussi évoquer la tragédie d'Orphée qui n'a pu sortir Eurydice des Enfers.
On le sait, Orphée ne devait en aucun cas porter le regard sur Eurydice. C'est de cette seule condition que dépendait le retour de l'être aimé dans le monde des vivants. Hélas...
C'est que la nature des Enfers est d'échapper au regard.
Comme Dieu d'ailleurs.
On peut bien figurer quelque représentation de Dieu (en Père éternel) avec ses anges ailés, ses saints à auréole, il n'en reste pas moins vrai que Dieu est incontemplable.
On peut bien imagier Pluton et tous les cercles de l'enfer possibles et imaginables, nul ne peut prétendre avoir réellement porté le regard sur l'Être diabolique incarné, et tous ces Boucs ignobles, ces géants anthropophages à peau rouge, ces séducteurs à tout crin et à fine barbiche ne sont jamais que des vignettes sans rapport avec la réalité du Mal, lequel se moque bien de toutes ces mômeries.
Thésée, descendu vivant au royaume des ombres, se condamnait à y demeurer sans espoir d'en sortir puisqu'il "n'a pu sortir de ce triste séjour" nous précise Ismène.
C'est qu'il en avait déjà trop vu peut-être.

Dans un grand souci de musique, l'on appréciera la répétition du verbe "passer" au vers 387 :

"Et repasser les bords qu'on passe sans retour." (2)

Répétition qui, soulignant la régularité du rythme de ces vers consacrés à l'hypothétique et énigmatique "mort de Thésée", leur donne aussi une conclusion aussi précise, aussi élégante que le dernier accord d'un clavecin, le dernier trait d'une viole.

Notes :
(1) Cocyte : il s'agit, comme l'Achéron, d'un fleuve des Enfers.
(2) Ce vers trouvera son écho au vers 623 (II, 5) :
"On ne voit point deux fois le rivage des morts"

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 janvier 2008

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