19 février 2008
"UN CADAVRE DANS LA BIBLIOTHEQUE"
« UN CADAVRE DANS LA BIBLIOTHEQUE »
Agatha Christie : « Un cadavre dans la bibliothèque » (The Body in the Library) - Edition « Club des Masques » (4ème trimestre 1977)
L’une de mes préférées, cette couverture, c’est-à-dire une de celles qui fascina le plus l’adolescent que je fus, dans ces longues rues du Pas-de-Calais où je courais chez le libraire du coin, quelques pièces de monnaie en poche, me procurer une de ces merveilles : une édition « Club des Masques » des romans d’Agatha Christie ou encore un San-Antonio du « Fleuve Noir » (les couvertures des Sanas étaient pas piquées des hannetons non plus à cette époque des années 70).
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Fascinante, cette couverture, car résolument morbide avec ce pied de femme comme l’attestent la finesse du dessin et les ongles peints, ce bracelet de cheville dénoué, rompu, indiquant donc que quelque chose s’est passé, que quelque chose, effectivement, a dû se rompre.
Fatale rupture, forcément, puisque l’on comprend, au premier coup d’œil, que ce pied est celui d’un cadavre, celui probablement du « Cadavre dans la Bibliothèque » (incroyable titre qui lie la mort violente à la fiction, le corps des romans policiers au corpus des livres d’une bibliothèque de maison de maître, - on ne pense pas une minute qu’il pourrait s’agir d’une bibliothèque publique, les romans d’Agatha Christie sont trop jaloux de l’indépendance de la sphère privée pour situer des actions dans de banals lieux publics).
D’ailleurs, la couleur de ce pied, qui repose, semble-t-il, sur quelque fourrure d’animal à poil long, fantasme de luxe soyeux, est sans équivoque. De teint cadavérique, il est ce pied, pas livide non, mais bizarrement bis, comme empoisonné, comme intoxiqué. Du reste, si on n’a pas compris tout de suite, une mouche s’y promène, sur ce pied, la mouche des morts, pas de doute. A y regarder de plus près, il y en a même deux, de mouches. Pas de doute, la morte est bien morte !
Donc, il s’agit d’une femme, - on peut la supposer jeune et jolie évidemment, ce genre de morbide fantasmerie fait partie du jeu de séduction mené par l’éditeur -, il s’agit aussi de luxe, mais quelque peu ostentatoire, surfait même, avec ce pendentif fantaisie, cette verroterie de fausses perles qui tombent en pluie le long de la partie haute de l’image, ce clinquant très « années folles », telles que l’on nous les représente souvent, du bracelet de cheville dénoué, des ongles de pied peints d’un rouge chair, - entre nous assez vulgaire -, cette fourrure étalée qui renvoie immédiatement à l’image ici induite, implicite, de la fille nue dans un manteau de fourrure.
Il s’agit de luxe, certes, mais tout à fait déplacé, incongru dans ce lieu de réflexion, de calme, de lecture des journaux et d’ouverture du courrier, dans ce lieu masculin aussi, où l’on se retire après le dîner, où l’on discute entre hommes du même monde, du même « Club », fumant la pipe, buvant du whisky en évoquant l’histoire de l’Angleterre, la situation internationale ou de vieilles amitiés du temps des Indes ou du College (l’adaptation en français de ce roman date de 1946, c’est-à-dire d’une époque où, après la Seconde Guerre, l’Angleterre tentait de renouer avec sa splendeur passée).
Un lieu d’hommes ? Une fille nue ? Bon sang ! Mais c’est bien sûr ! Il y a quelque vice là-dessous…
Cependant, le client intrigué par l’étrange image, tournant le volume, et lisant la quatrième de couverture, comprendra illico que c’est un poil plus compliqué :
« - Madame, Madame ! Il y a un cadavre dans la bibliothèque !
Puis, avec un sanglot nerveux, la femme de chambre sortit.
Mrs. BANTRY se dressa sur son séant.
Son rêve prenait-il un tour extravagant, ou Mary s’était-elle vraiment précipitée dans la pièce en criant cette phrase incroyable, fantastique : «Madame, il y a un cadavre dans la bibliothèque» ?
- C’est impossible, prononça tout haut Mrs. BANTRY, j’ai dû rêver !
Mais elle était convaincue de n’être point le sujet de son imagination, Mary, cette femme si pondérée, avait réellement proféré des paroles étranges. »
(Agatha Christie, Un cadavre dans la Bibliothèque, quatrième de couverture de l’édition du « Club des Masques », texte français de Louis Postif).
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 février 2008
12 février 2008
"TEMOIN INDESIRABLE"
« TEMOIN INDESIRABLE »
Agatha Christie : Témoin indésirable (ordeal by innocence).
L’édition « Club des Masques » est ici datée du 3ème trimestre 1981.
La dominante de la couverture est le vert. Le vert du gazon anglais - ou des tapis de billard - (les romans d’Agatha Christie sont l’exemple type de ce fameux roman à énigmes qui caractérise encore une grande partie de la production britannique en matière d’histoires policières) ; le vert émeraude aussi du manche du poignard, ancien semble-t-il le poignard, ancien et précieux, comme hérité d’une autre époque, d’une autre temporalité, comme s’il s’agissait de préciser que le meurtre – ou les meurtres - dont il sera question dans le roman n’ont rien à voir avec les sordides crapuleries qui constituent l’essentiel des faits divers et que l’on trouve, non sans un vague dégoût, dans les journaux.
Porteur d’une autre classe, d’un autre style donc, accessoire de tragédie, de crime théâtralisé, de drame shakespearien, ce poignard dont la lame ensanglantée,- et qui semble particulièrement solide -, est fichée dans le gazon, traçant ainsi une trajectoire d’autant plus étrange qu’elle est liée à la présence d’une tasse brisée, elle aussi de style ancien – si l’on en croit le liseré doré qui en cercle le bord et cette couleur crème aux motifs pastel. Tasse brisée porteur des traces d’un liquide (thé ou café, à moins que ce ne soit quelque tisane) et dans laquelle on a bu – nulle trace de liquide répandu sur ce gazon.
Les trois morceaux de cette tasse brisée (serait-ce un tea-time murder ?) tracent eux aussi une droite coupant la diagonale du poignard de telle manière que l’on pourrait y voir une croix, celle d’une tombe, mais mal assurée, comme une croix de bois que le vent aurait déstabilisée.
En tout cas le signe que quelque chose ou quelqu’un a été barré d’une croix, a été stoppé net dans la course du temps, laissé au néant du passé.
Deux petites plumes – dans le style des plumes que l’on trouve à l’intérieur des édredons – volettent autour de ce poignard et de cette tasse comme si le crime venait d’avoir lieu, comme s’il s’agissait de rattacher la scène à une temporalité accessible, vérifiable - et non plus seulement fantasmée -, fût-elle aussi étrange que ce gazon anglais, ou ce tapis de jeu, qui semble s’enfoncer dans une nuit sans fin aussi sûrement qu’une lame de poignard s’enfonce dans la chair.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 février 2008
10 février 2008
UNE MYSTERIEUSE AFFAIRE DE STYLE
UNE MYSTERIEUSE AFFAIRE DE STYLE
Sous le nom de l'auteur (AGATHA CHRISTIE) en capitales noires sur fond blanc, un long trait noir puis le titre ("la mystérieuse affaire de styles"). On ne peut plus sobre.
Ce titre me fut fort épatant car j'y pressentis ce que la dévorante lecture de bon nombre de volumes de la grande Agatha me confirma : il s'agissait de mettre en oeuvre non pas un nouveau style d'écriture, mais d'évoquer un monde singulier de personnages hantés par un savoir-vivre dont on ne saurait dire s'il fut jamais, ou s'il n'était, somme toute, que l'alibi d'une nostalgie de vie bourgeoise, d'une vie presque "hors du temps", d'un certain "style" justement, qui nous semble, - en tout cas qui me semble, à moi -, relever d'une temporalité fantasmatique.
Puis l'image :
Le point d'exclamation d'un champignon que l'on ne peut supposer qu'atrocement vénéneux.
Champignon sorti de terre, cueilli à dessein donc, comme l'attestent les restes de son déracinement. N'évoque-t-il pas quelque crâne déterré, ce pied terreux évocateur d'humus et de la vie secrète des éléments ? Quant à ces semblances de racines, n'ont-elles pas l'air mortes et pourtant étendant sur le réel la puissance invisible de ce que les baroques appelaient "l'empire des ombres" ?
Coincée sous le pied du champignon, comme placée sous sa dépendance, comme sous condition, la gueule ouverte d'une enveloppe défraîchie, qui semble vomir une liasse de documents : papiers blancs, lettres ou testaments, la transmission du patrimoine étant une des obsessions de cette classe bourgeoise dans laquelle la romancière infusa ses crimes baroques, bizarres, biscornus, et d'une parfaite invraisemblance.
La couleur d'une feuille rose - serait-ce une lettre d'amour ? - répond à la menace rouge du champignon lequel, pesant de tout son poids sur l'enveloppe, paraît lui ouvrir la gueule de telle manière qu'il semble que soit ouverte la gueule d'un poisson - poissons et champignons ayant en commun un potentiel toxique certain - et provoquer ainsi la découverte de documents capitaux dans l'élucidation du mystère que l'image promet au lecteur.
Champignon et enveloppe, l'un écrasant l'autre jusqu'à la rejeter, cette enveloppe révélatrice, dans le bas de l'image, où elle semble posée sur le bois d'un meuble sans contour, un bois qui s'effacerait sous l'influence de sa propre couleur, ce marron, cette terre de Sienne sans fond, qui en devient dès lors abstraite et palpable comme l'étrangeté d'une atmosphère.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 février 2008
PREFACE AUX IMAGES ETRANGES
PREFACE AUX IMAGES ETRANGES
Dans les années 70, on trouvait partout en France les romans policiers du Club des Masques (Les Maîtres du roman Policier, de l'Aventure et du Mystère).
Cette collection publiée depuis des lustres par la Librairie des Champs-Elysées fascina l'adolescent intrigué que j'étais alors que les Trente Glorieuses continuaient encore, - la crise mondiale consécutive aux chocs pétroliers n'ayant pas encore provoqué tous ses dégats -, de briller de mille feux en multipliant les signes de leur puissance de production.
Les rayons "livres" des supermarchés étalaient, étalaient tant et plus, et là-dedans, on trouvait des colonnes entières de dizaines de titres de la collection "Club des Masques" dont l'intérêt était grand de publier les traductions françaises des romans de l'énigmatique et formidable Agatha Christie.
C'était en soi fort appréciable.
Mais surtout, ce qui aimanta l'oeil, ce fut cette série de couvertures jamais signées, redoutablement kitsch et terriblement incitatrices à l'achat des désormais volumes mystérieux.
Nostalgie quarantenaire ?
Peut-être. Il se fait, en tout cas, que depuis quelques années, je collectionne, pour leurs images étranges, ces éditions des années 70, avec une prédilection pour les titres de la Dame Christie et, accessoirement, pour ceux d'Exbrayat (auteur de romans comico-policiers ultra-secondaires, créateur de l'inénarrable Imogène, celtique extravagante interprétée à la télé par Dominique Lavanant, grand trouveur de titres évocateurs tels que : "Amour et sparadrap" ; "Le temps se gâte à Zakopane" ; "Un joli petit coin pour mourir" ; "Ces sacrées Florentines" ; "Chant funèbre pour un gitan" ; "Le quintette de Bergame" et sale le riz et jette le rat...).
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 février 2008



