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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

06 janvier 2007

"DUR THALER"

« DUR THALER »

NOTES SUR LE POEME MARIANNE DE PAUL CELAN

Fliederlos ist dein Haar, dein Antlitz aus Spiegelglas.
   
(Paul Celan, Marianne, in Choix de poèmes réunis par l’auteur, Poésie/Gallimard, p.27, édition bilingue établie par Jean-Pierre Lefebvre)

« Ta chevelure est sans lilas, ton beau visage : de miroir. ».
   
(Traduction : Jean-Pierre Lefebvre)

Il s’agit donc d’une chevelure sans apprêt particulier. La beauté désignée par ce qui semble le plus naturel, fait du visage un miroir. Une nudité explicite. Un piège à référents.

Ainsi, qu’y voit-on ?

Von Auge zu Aug zieht die Wolke, wie Sodom nach Babel :

« D’un oeil à l’autre oeil le nuage passe, comme Sodome vers Babel : »

Rien d’autre qu’une impression, celle des nuages passant entre deux cités, entre deux états, l’état de péché (Sodome) et l’état de connaissance (Babel). « Piège à référents » disions-nous. Effectivement, le texte poétique, ici, ne peut faire l’économie de la référence, de l’intertextualité, des racines religieuses, du cosmopolitisme d’avant la Seconde Guerre Mondiale (Paul Celan est né en 1920 : entre 1926 et 1938, il a été successivement élève dans une école allemande (1926-1927), une école hébraïque (1927-1930) puis un lycée roumain).

Plus tard, dans le présent absolu du poème, le corps de la jeune femme est comparé à un roseau :

Geliebte, auch du bist das Schilf und wir alle der Regen ;

« Toi aussi, aimée, tu es le roseau et nous sommes la pluie; »

Le poème tend ainsi au cantique, au blason :

ein Wein ohnegleichen dein Leib, …
ein Kahn im Getreide dein Herz, …

„ton corps est un vin sans pareil,…“
»ton cœur est une barque dans le blé,… »

Autant de comparaisons qui rappellent l’Ancien Testament, les temps antéchristiques.
Cependant, l’ironie dénonce le faux naturel du cantique :

ein Wein ohnegleichen dein Leib, und wir bechern zu zehnt ;
ein Kahn im Getreide dein Herz, wir rudern ihn nachtwärts;

« ton corps est un vin sans pareil, et nous pintons à dix;
ton cœur est une barque dans le blé, nous, rameurs, la poussons vers la nuit ; »

Dans ses notes, Jean-Pierre Lefebvre remarque que le terme « bechern » est « familier et fortement ironique (Der Becher désigne le godet). »

L’ironie va même ici jusqu’à la parodie, la farce :

ein Krügeln Bläue, so hüpfest du leicht über uns, und wir schlafen…

„cruchette de bleu, tu sautilles légère au-dessus de nous, et nous, nous dormons…

Dès lors, la beauté est mise à mal, L’Ancien Testament moqué, parodié, déprécié, et c’est une morte que le narrateur, accompagné des témoins de l’approche de « la centurie » (légionnaires romains ou soldats du Reich) « porte à la tombe sans cesser de trinquer » :

Vorm Zelt zieht die Hundertschaft auf, und wir tragen dich zechend zu Grabe.

« Devant la tente s’approche la centurie, et nous te portons à  la tombe sans cesser de trinquer. »

Enterré donc, le miroir du monde ; ne reste que « le dur thaler des rêves » (« der harte Taler der Traüme») avec lequel les survivants s’apprêtent à payer chacun de leurs jours.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 janvier 2007

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11 avril 2006

"Fremdblütig im Herzen der Nacht"

"FREMDBLÜTIG IM HERZEN DER NACHT"
Notes sur la poésie de Christine Lavant (cf Les Etoiles de la faim, anthologie de poèmes traduits par Christine et Nils Gascuel, Ed. Orphée La Différence, p.84-85)

Double exil de la poétesse, comme est double le sens des mots familiers et amers que Christine Lavant, cette princesse pauvre, employa dans la composition de ses textes :

Fremdblütig im Herzen der Nacht,
Etrangère dans le coeur de la nuit,

Sèche malgré la pluie, sèche comme reste sèche la poussière sous la pluie, si fine et éparse qu'elle passe à travers la pluie, fantôme passe-muraille :

staubtrocken unter dem Regen,
sèche comme poussière sous la pluie,

Et simple poussière, divisée dans le temps et l'espace, il ne lui reste que la colère pour s'affirmer, que la colère contre ce vent dont elle est la marionnette, l'épileptique fantoche :

stürze ich zornig dem Wind entgegen,
der mich fallsüchtig macht,
je me précipite à la rencontre du vent
qui me rend épileptique,

D'autant plus marionnette, pauvre chose, que le vent lui vole le souffle :

Auch den Atem mir raubt
me dérobe aussi le souffle

D'autant plus marionnette que les éléments de sa fantasque dramaturgie, aux allures parfois de manuscrit occulte, de grimoire, volent au vent, feuilles du saule familier et amer.
Familier le paysage.
Amers les fantômes y demeurant :

und noch knapp vor der Stirne die Weide entlaubt,
die so heimisch nach Bitterkeit schmeckt.
et juste devant mon front effeuille le saule
dont l'amertume a si fort goût de chez-soi

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 avril 2006

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"Das Brot mit den Irren teilen"

"DAS BROT MIT DEN IRREN TEILEN"
Notes sur la poésie de Christine Lavant.

Horch ! das ist die leere Bettlerschale,
halb aus Lehm noch, aber halb schon Stein,
und sie trommelt dir bei jedem Mahle
Hungerlieder zwischen Brot und Wein.

Ecoute ! voici la coupelle vide du mendiant,
à moitié d'argile encor, à moitié de pierre déjà,
qui tambourine pour toi à chaque pas
des chants de faim entre pain et vin.

Ainsi commence le choix de poèmes traduits par Christine et Nils Gascuel pour leur anthologie consacrée à la poétesse Christine Lavant (Les Etoiles de la faim, Orphée La Différence).
Ainsi commence la complainte de Christine, dans le remuement d'un tambour, - "la coupelle vide du mendiant", "die leere Bettlerschale" -, et la petite énigme d'une opposition entre ce qui est encore vif à peu près (l'argile, "Lehm") et ce qui est déjà à peu près mort (la pierre, "Stein").
Ainsi commence la complainte de Christine par l'évocation des "chants de la faim entre pain et vin" ("Hungerlieder zwischen Brot und Wein").

Le pain ! On creva pour ce pain-là !

Les cailloux qu'un pauvre brise ;
Les vieilles pierres d'églises,
Les galets, fils des déluges,
Pains couchés aux vallées grises !
    (Arthur Rimbaud, Fêtes de la Faim, vers 11 à 14)

On creva pour ce pain-là ! On s'hallucina ! on s'assassina ! On s'agglutina aux grilles pour ce pain-là ! Le pain des pauvres ou celui des lépreux que l'on marquait d'une croix de farine blanche. Ils allèrent demander du pain et revinrent, les yeux fous, les cheveux collés de sueur avec au bout de leurs piques, les têtes des seigneurs !
Après, comment voulez-vous ne pas recracher l'hostie ?
Ou se faire la compagne des fous :

Ich will das Brot mit den Irren teilen,
täglich ein Stück von dem grossen Ensetzen,
auch die Glocke im Herzen,
    (Les Etoiles de la faim, p.48-49)

Je veux partager le pain des fous,
prendre chaque jour un grand morceau d'horreur
et m'accorder à la cloche de ces coeurs

Evidemment qu'elle aurait pu devenir folle, Christine, elle qui, en 1933, après une tentative de suicide, décide de se faire interner dans un établissement psychiatrique (cf Les Etoiles de la faim, notice biographique, p.120).
Elle l'a donc pris avec les fous,  ce pain et ce "grand morceau d'horreur quotidien" ("täglich ein Stück von dem grossen Entsetzen"), elle qui a vécu au son des cloches sans doute, celles de la foi et celles des heures, indiquées, signalées, et ces cloches encore, fêlées, déraisonnées où elle discerne cependant ce mirage des îles du Nord, vision dans l'eau, bande de sable où viennent crier les oiseaux :

auch die Glocke im Herzen,
dort, wo die Taube nistet
und ihre winzige Zuflucht hat
in der Wildnis über den Wassern.

et m'accorder à la cloche de ces coeurs
où niche une colombe
qui y trouve l'infime refuge
d'un désert au-dessus des eaux
   
(ibid. p.48-49)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 avril 2006

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11 janvier 2006

"LE CRIME DU LOUP"

"LE CRIME DU LOUP"
Notes sur un poème de Christine Lavant (
Autriche, 1915-1973)

Er hat angezündet den Faden,
Er hat eingefädelt das Licht,
jetzt vernäht Er den wölfischen Schaden
im furchtbaren Neumond-Gesicht
beim Jammer der ganz armen Seelen.
           (Christine Lavant, Les étoiles de la faim, Orphée La Différence, p.70)

Il a allumé le fil,
Il a enfilé la lumière,
maintenant Il recoud le crime du loup
dans le terrible visage de la nouvelle lune
sous les lamentations des très pauvres âmes.
          
(traduction : Christine et Nils Gascuel, op. cit. p.71)

"le crime du loup" : ce qui est criminel et non-humain, naturel si l'on considère que la nature se nourrit de meurtres. Très belle énigme que ce vers (voulant taper "énigme", une fois sur deux j'écris "énigma"...).

Le chiasme sémantique des deux premiers vers ("Il a allumé le fil, Il a enfilé la lumière") semble rendre compte d'une image très connotée : le fil qui "s'allume", devient visible, se réalise dans la perception, pourrait être cette frontière symbolique entre la nuit et le jour, entre le temps des ténèbres et le temps des clartés, cette frontière qui marque aussi le moment où l'on cesse de jeûner pour se rassembler et se nourrir.
Le pronom sujet ("Er") sans référent explicite, - seule la majuscule ici signale la seigneurie -, est l'acteur d'un acte étrange : "recoudre le crime du loup" comme s'il s'agissait de refaire une virginité, coudre ensemble les lèvres d'une vulve afin de respecter un rituel, celui du "terrible visage de la nouvelle lune" ("im furchtbaren Neumond-Gesicht") : la défloration.
"Recoudre" signifie donc effacer les conséquences d'un acte et préparer la célébration d'un nouveau rituel.
Dans la terrible figure du cercle.
La magie nocturne du cercle.
La sorcellerie lunaire.
D'ailleurs, les âmes ne sont-elles pas en enfer !
"Sous les lamentations des très pauvres âmes" ("beim jammer der ganz armen Seelen".).

Les images évoquées par la rêverie de Christine Lavant, - puisque la poésie est cet exercice complexe de l'évocation de l'irrévocable fuite des images mentales, vaisseaux chargés de sens -, les images de bon nombre de ces textes font penser à l'occultisme, aux rituels de magie noire mais aussi aux rituels de certaines croyances, - l'infibulation par exemple - ; cependant, Christine Lavant, comme Baudelaire, ne fut pas plus sataniste, je pense, que moi-même ou mon chien : elle utilise plutôt cette imagerie inquiétante,- troublante pour les uns, malsaine pour les autres -, pour exprimer l'angoisse, son angoisse devant la difficulté d'être (Christine Lavant a souffert de crises de dépression récurrentes) :

(...) Ich durchschaue nichts mehr,
denn dir Erzspinnen fallen jetzt über mich her,
um mich neu in das Nacht-Netz zu weben.
                 (Christine Lavant, ibidem)

(...) Je ne devine plus rien,
car les araignées tombent maintenant sur moi
pour me tisser à nouveau dans la toile de la nuit.
                
(trad : Christine et Nils Gascuel)

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 11 janvier 2006 

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07 janvier 2006

Notes sur "les Etoiles de la faim"

NOTES SUR LES ETOILES DE LA FAIM DE CHRISTINE LAVANT

Der Heiland lässt vom Baum nicht ab,
Sein Heil gehört der ganzen Welt
und wechselt auch mein Taumel-Gehn
in einen steilen Kreuzweg um.
                (cf Les Etoiles de la faim, Orphée La Différence, p.66)

Le Sauveur ne quittera point l'arbre,
son salut s'adresse au monde entier
même si l'ivresse de ma marche
devait tourner au raide chemin de croix.
               
(traduction : Christine et Nils Gascuel, op. cit. p.67)

"L'ivresse de la marche" qui se change en "raide chemin de croix".
La joie, l'euphorie changée en douleur, en tourment.
Métamorphose de la souffrante. La femme maîtresse des signes.
L'amante et la perdue.
D'autre part, quel est cet arbre où se tient le Sauveur ?
Un point de vue surélevé ? Un ancrage naturel ?
Un centre du monde puisque c'est de ce lieu que le Sauveur appartient au monde. Urbi et orbi :

Sein Heil gehört der ganzen Welt

Ailleurs :

Soll ich den fürchten, der mich sucht,
weil seine Schritte knöchern klappern ?
Mein Mund ist sowieso verflucht
zu Zauberspruch und irrem Plappern.
                (Christine Lavant, op. cit. p. 38)

Dois-je avoir peur de celui qui me cherche,
Des pas claquants de ce squelette ?
Ma bouche, hélas ! est condamnée
A la formule magique, au babil fou.
               
(Traduction : Christine et Nils Gascuel, p.39)

La "parole magique" n'est jamais qu'un "babil fou", un enfantillage.
Elle n'est en aucun cas une arme face à ce "squelette aux pas claquants", ce nous-même une fois que les insectes sarcophages nous auront nettoyés de toute chair, ce "squelette" avec lequel nous avons rendez-vous et qui nous suit pas à pas et dont nous entendons claquer, craquer, grincer les articulations dans chacune de nos paroles, dans chacun de nos gestes.
La souffrante le sait mieux encore.
L'ésotérisme, l'hermétisme, la poésie, cette mise en oeuvre par le langage des forces de l'inconscient, ne peuvent rien contre l'approche de la mort.
Les poèmes de Christine Lavant sont tissés des mots du désarroi, des fils tendus à se rompre de l'angoisse.

D'où cette esquisse amère :

Mein Herz ist längst ein Pfifferling,
die Augen sind zwei Stachelbeeren.
            (Christine Lavant, ibidem)

Mon coeur n'est plus qu'un fifrelin
et mes yeux sont deux baies piquantes.
            
(Trad : Christine et Nils Gascuel, ibidem)

Les poèmes de Christine Lavant : une prédiction, celle de la souffrance comme Révélation.
Les "Etoiles de la faim" constituent un bon titre pour une anthologie : étoiles de la tête qui tourne, avant la syncope, l'évanouissement ; étoiles aussi comme autant de signes d'une volonté de donner un sens à la souffrance.

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 7 janvier 2006

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16 septembre 2005

ANGOISSE

ANGOISSE

Christine Lavant a écrit dans Le Cri du Paon (Der Pfauenschrei, 1962) :

Die Krebsfurcht hockt im Kindelbaum
und isst von Früh und Spät zugleich. (1)

"Une angoisse cancéreuse perche dans l'arbre
et se nourrit de Tôt et de Tard en même temps."
(traduction : Christine et Nils Gascuel)

L'angoisse est un phénomène spatio-temporel où le passé et le futur, le lieu quitté et le lieu à venir, se font soudain présents, si présents et si aigus que la conscience tente de les repousser.
Lorsque cette présence des fantômes du temps et de l'espace est trop forte, alors la conscience tente d'échapper à elle-même par la syncope, la folie ou le suicide.
Une autre tentative de la conscience pour fuir ce "cancer" de l'angoisse qui "perche dans l'arbre", comme un oiseau de malheur ou un enfant fautif, réside sans doute dans l'art et certainement dans l'exercice de la pensée.
La pensée occidentale est une volonté de maîtriser le masque tragique de l'angoisse en l'analysant, en s'en moquant, en l'affrontant ou même en le portant au besoin comme le firent les tragédiens grecs (2) :

Jetzt ist es spät und früh zugleich
man müsste sich auf das besinnen,
was früher war une später kommt
und ständig brennt im Brunnenherd. (1)

"A présent il est tard et tôt en même temps
on ferait bien de réfléchir
à ce qui fut et ce qui va venir
et brûle constamment au puits de feu."(1)

On ne saurait pas mieux décrire l'actuelle situation internationale.

Notes : (1) Christine Lavant, Les étoiles de la faim, anthologie présentée et traduite par Christine et Nils Gascuel, collection Orphée, éditions de La Différence, 1993, p.66-67).
             (2) Le mot "tragédie", étymologiquement, signifie "le chant du bouc" (du grec tragos, bouc, et ôidê, chant).

             Patrice Houzeau
            Coudekerque-Branche, le 16 septembre 2005
         

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