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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

20 février 2008

"UN CHARME INDEFINISSABLE"

"UN CHARME INDEFINISSABLE"

     "29 oktober
    
Dat onbestemde uur van de dag, wanneer het nog net niet avond is geworden, was hij het liefst. De grauwe huizen verkregen een schmerige charme en de steeds haastig op weg zijnde voorbijgangers vertraagden hun stap om niet uit de toon te vallen tussen de trage, langoureuze schaduwen." (Patrick Bernauw, De witte vrouw, De Boeck, 1997, p. 14)

       "Le 29 octobre
      C'était ce moment imprécis de la journée, juste avant la tombée de la nuit, que je préférais. Les maisons grises prenaient alors un charme indéfinissable ; les passants toujours pressés ralentissaient le pas pour ne pas rompre l'harmonie de ces ombres lentes et langoureuses." (Traduction : A. Vandenbosch, De Boek, p.15)

Ce qui fait le charme d'une phrase, - le mot "charme" est d'ailleurs utilisé dans le texte néerlandais comme dans le texte français -, c'est l'atmosphère qu'elle distille et, lorsqu'il s'agit d'un incipit, d'un début, elle constitue les prémices de l'énigme qu'est tout texte littéraire.
Ainsi, les premières phrases de la nouvelle De witte vrouw (La femme blanche) de Patrick Bernauw illustre ce seuil de l'énigme que toute fiction propose.
Dès les premiers mots, le texte semble proposer un lieu d'être, "ce moment imprécis de la journée" ("Dat onbestemde uur van de dag") qui, soulignant quelque flottement de la conscience, quelque flou dans la marche du temps, semble contredire la précision temporelle : "Le 29 octobre". C'est que, justement, ce flou, ce flottement, n'est possible qu'à la condition qu'il soit ancré dans un emploi du temps, un découpage précis des heures. Ainsi, nous apprenons dès le deuxième paragraphe du texte que le narrateur, à ce "moment imprécis de la journée" est sur son lieu de travail :

"Vanuit het raam van het redactiekantoor van de 'Denderpost', kon ik alleen een paar antieke herenhuizen zien, ..."

"Par la fenêtre de la rédaction du "Courrier de la Dendre", je n'apercevais que quelques anciennes maisons de maître ..."

Toujours est-il que le narrateur, dès ses premiers mots, nous renseigne sur son goût du temps suspendu - ou "flottant" - des heures imprécises d'avant la nuit.
Il lui est cependant difficile de préciser en quoi tient ce goût et, dès lors, l'expression "charme indéfinissable" ("een schmerige charme") lui vient sans doute assez spontanément sous la plume.
"Charme indéfinissable" qu'il rattache immédiatement aux façades des maisons qu'il voit depuis la fenêtre de son bureau.
Lorsque nous pensons aux cités du Nord de l'Europe, il nous vient assez facilement à l'esprit des images d'eaux (fleuves, canaux, lacs, bords de mer), mais aussi des alignements de maisons, hautes, propres, bourgeoises.
Rien de moins hanté que ces paysages là, si rationnels, si pensés par une humanité attentive aux débordements des eaux, aux tempêtes, aux catastrophes naturelles.
Et pourtant, ce sont dans ces pays du Nord (Pays-Bas et Belgique) qu'on travaillé les maîtres des énigmes et des rébus picturaux (Bosch, Breughel) et au XXème siècle Paul Delvaux et René Magritte. C'est là aussi qu'ont écrit Jean Ray, - l'importance du thème de la Maison chez Jean Ray est évidente depuis Malpertuis, mais on le retrouve, ce thème, dans bon nombre de ses contes -, et le fascinant Michel de Ghelderode (dont on ferait bien de remonter quelques pièces, car je le tiens pour un des plus grands parmi les dramaturges qui ont dramaturgé depuis qu'il y a des dramaturgeurs !) ; c'est aussi, ce Nord, l'une des patries du "réalisme magique" (magischer Realismus) dont on peut trouver la marque dans le très beau film Un soir, un train (André Delvaux, 1968).
Et d'ailleurs, dans ce premier paragraphe du récit de Bernauw, il est assez notable que, à ce "moment imprécis", "les passants pressés" - et peut-être aussi pressés de rentrer chez eux - "ralentissaient le pas pour ne pas rompre l'harmonie de ces ombres lentes et langoureuses" ("en de steeds haastig op weg zijnde voorbijgangers vertraagden hun stap om niet uit de toon te vallen tussen de trage, langoureuze schaduwen").
Ce sont donc les "ombres" qui mènent alors le bal ; ce sont elles qui décident du rythme des vivants.
L'énigme, soyons en assurés, ne tardera plus maintenant à déployer quelque arcane, quelques signes...

Patrice Houzeau
Hondeghm, le 20 février 2008

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03 octobre 2007

DE LA SIMPLICITE EN POESIE

DE LA SIMPLICITE EN POESIE

“Hond die onder aarde dwaalt
  zacht gras als een vacht.” (1)

« Un chien qui erre sous la terre
   
l’herbe douce comme un pelage. » (2)

L’herbe se nourrit. Elle est assez carnassière savez-vous, l’herbe tendre ? « douce comme un pelage », l’herbe qui puise ses forces aux entrailles de la terre.
Ainsi les morts se mêlent-ils au vivant.
Ce sont des vers d’Anneke Brassinga. On ne peut pas mieux dire la simplicité d’être lucide, car être lucide, c’est avant tout être simplement, sans violon, sans pathos. Au monde, puisqu’il faut bien être à quelque chose, mais alors par pure ironie du sort, sans complicité.

“De groene weiden
 
door grauw schuim geschrobd.
  Drijvende dweilen
 
in het rond.”(3)

« Les prés verts
   
frottés d’écume grise.
   
Des serpillières dérivent
   
En rond » (2)

C’est ce que nous apprécions dans la poésie d’Anneke Brassinga, la frappante simplicité des images, leur trivialité presque. Voici les linges d’écume grise qui couvrent la mer comparés à des serpillières.
A moins d’être particulièrement fat, ou hypocrite, c’est avec ces images que nous vivons, ce sont elles que nous remuons muettes dans nos mâchoires, caramels sans lyrisme, speculoos qui accompagne le café que nous prenons, attendant notre train :

“Woorden, bekend, in bewaring
  rollen als kiezels tussen de tanden
 
klikken en zeggen : niets
 
dat licht geeft in de kelder,
 
niets zien wij van bovenaf.” (4)

« des mots familiers roulent,
 
enchaînés, graviers entre les dents,
 
sonnent et prononcent :
 
rien qui éclaire dans la cave.
 
On ne voit rien de là-haut. » (2)

A moins d’être particulièrement fat, ou hypocrite, comment penser que cette rivière des mots qui coule de page en page puisse faire autre chose que nous renvoyer à nous-même, à notre pauvre humanité ? Que l’on tente de « s’élever », et nous perdons contact avec cet être « obscur » et que nous pressentons comme étant nous-mêmes.
Que l’on tente de s’élever, et l’on voit que l’on ne voit rien :

“niets zien wij van bovenaf.
 
Een jodelende Tiroler
  s
hopt het verder.” (4)

« On ne voit rien de là-haut.
   
Les vocalises d’un Tyrolien
   
en feraient plus. » (2)

Comme l’ironie va bien à la simplicité ; c’est le gant d’une personne qui vous rend visite en vous regardant, un demi-sourire aux lèvres, et l’œil brillant un peu de ce qu’elle va vous dire.

Références :

(1)   Anneke Brassinga, Nabestaan, in descendance, édition bilingue, traduction de Patrick Burgaud, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, 1993, p.46

(2)   Traduction : Patrick Burgaud.

(3)   Anneke Brassinga, Over zee, op. cit., p.50

(4)   Anneke Brassinga, Het obscure, op. cit., p.52

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 octobre 2007

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12 juin 2006

GEHEVEN GLAS / LEVONS NOS VERRES

GEHEVEN GLAS. LEVONS NOS VERRES.
Notes sur le recueil descendance (Anneke Brassinga, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, 1993).

Les années passent et les visages s'effacent, les ombres s'estompent dans les rideaux de la pluie.
Pour ne plus y penser, fêtons notre anniversaire :

Geheven glas. De jaren stijgen tot
de lippen, boorden van het wrak. (1)

Levons notre verre. Les années montent aux
lèvres, bordages de l'épave.
(1)

Mais cela ne se peut. On ne peut résumer ainsi par quelques verres les années passées. On ne retrouve pas le temps perdu au fond de son verre.
Nul génie dans la bouteille.
Le vers est d'ailleurs rompu. Il y a rejet entre ces "années qui montent" et les lèvres.

Cependant, la fête, la réunion de quelques amis, - cela ne me concerne pas, pour ma part, je suis aussi imperméable à l'amitié que Pinochet doit l'être à la poésie de Pablo Neruda -, permet de nous mettre en lumière, dans la clarté des regards :

Groostste helderheid laat de dingen
schuiven en springen
gestoken door licht zo scherp
dat het laat zien : zich zelf (2)

Dans la clarté la plus absolue les choses
glissent et sautent
piquées par une lumière si acérée
qu'elle montre : elle-même
(2)

La lumière donc, aveuglante, la surface brillante d'une eau en plein soleil, blanche de soleil, tatouée de soleil, mais l'on peut peut-être y voir "glisser" et "sauter" des poissons, des "choses" piquées par une "lumière acérée", "si acérée" (zo scherp).
Nous ne voyons pas les choses telles qu'elles sont.
Nous n'en voyons que la lumière qui les couvre.
En ce sens, nous ne sommes jamais que les prisonniers d'une "cage de lumière" (Lichtkooi) et la phrase peut bien dérouler complément d'agent ("par une lumière si acérée") et proposition relative ("qu'elle montre"), ce n'est jamais qu'à elle-même qu'elle renvoie (zich zelf).

Limités dans l'espace, nous le sommes aussi dans le temps :

Geen ster verschijnt
in duizeling van dagen
geen schijn van eeuwigheid. (2)

Aucune étoile n'apparaît
dans le vertige des jours,
pas un soupçon d'éternité.
(2)

Au bout de ce "vertige des jours" (duizeling van dagen), rien.
Dans l'espace, à part la lumière et ses mirages d'univers, et son trompe-l'oeil à l'infini, rien.
"Pas un soupçon d'éternité".
Du coup, le bref poème se finit là, sur ce mot trombone : "éternité", eeuwigheid.
T'as qu'à croire !

Que reste-t-il donc à célèbrer ?
Les instants de bonheur paisible puisque l'évolution de l'espèce humaine nous a permis d'accéder à la maîtrise de langages assez complexes pour poétiser tout ce qu'on trouve :

"k hoor mijn geliefde pruimen eten
terwijl de wind door de bomen boldert,
vruchten schudt. (3)

J'entends mon bien-aîmé sucer des prunes
alors que le vent trousse les arbres,
secoue les fruits
(3)

D'ailleurs, l'infini miraculeux, l'espace des pochettes de disques psychédéliques (4) et des effarements contemplatifs n'est jamais très loin et si pompeux soit-il lorsqu'il est traité par des faiseurs de phrases sur le néant, le vide, le mal, le bien, l'homme, la femme, l'amour universel (du ver de terre à Adolf Hitler sans doute), elle devient, cette évocation des espaces infinis, épatante lorsqu'elle est faite avec humour :

(...) ; paarsbefloerste kometen
leggen eieren in het gras. (3)

"des comètes
voilées de mauve pondent dans l'herbe."
(3)

D'ailleurs, il faut bien se dire que :

Man of slak, maakt het een pruim uit ? (3)

Homme ou limace, la prune s'en moque. (3)

Et à part çà, quoi encore ?
L'art qui permet de fixer ces "choses" qui "sautent et glissent" dans l'absolu aveuglement où nous nous mouvons :

Dat zijn pas gloielampen,
oogst in de hand van vuur
die penseelt. Er is geen schil. (5)

ça au moins c'est des gueules,
récolte au creux de la main d'un feu
au pinceau. Il n'y a pas de peau.
(5)

"Pas de peau" (geen schil), pas de peau donc pour occulter la vérité non des "choses" - on s'en fout après tout des "choses" - mais de la peinture puisque nous savons, depuis que le peintre Maurice Denis en a fait la remarque, qu'il faut

"se rappeler qu'un tableau -avant d'être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote - est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées." (6)

Notes :
(1) Anneke Brassiga, Op Jaren, "Aux années qui restent" in descendance traduit du néerlandais par Patrick Burgaud, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, 1993.
(2) Anneke Brassinga, Lichtkooi, "Cage de lumière", op. cit. p.61.
(3) Anneke Brassinga, Geen bliksem, zeker niet in dit onweer, "Pas d'éclair, certainement pas dans cet orage", op. cit. p.43.
(4) Du rock planant : on s'en fiche bien des espaces, des astres et des hallucinations, ce qui compte dans un disque de Pink Floyd, c'est le jeu de guitare de David Gilmour, la batterie de Nick Mason, les claviers de Rick Wright ; le reste n'est que marketing, poudre aux yeux, herbe à vaches qu'elles soient psychédéliques ou pas.
(5) Anneke Brassinga, Appels van Cézanne, "Pommes de Cézanne", op. cit. p. 43.
(6) Maurice Denis, cité in La génération symboliste de Pierre-Louis Mathieu, Editions Skira.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 juin 2006

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14 janvier 2006

LA MALFAMILIERE

LA MALFAMILIERE
Notes sur "Kust" d'Anneke Brassinga

Article précédemment publié dans la livraison n°3 (année 2003) de la revue Estracelle publiée par La Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais.

Les Pays-Bas sont en affaire avec la mer.
Composer un texte dont le titre est kust (Côte) n'est donc pas surprenant de la part d'une Néerlandaise mais nous verrons tantôt que cette côte est bien étrange, une Mer du Nord dans un tableau surréaliste.

Le premier mot des deux strophes de cinq vers qui constituent le poème est d'ailleurs le mot zee : la mer.
Après tout, on va souvent sur la côte "pour voir la mer". Ici nul enchantement ; une périphrase au rythme de houle :

        De zee, de grijs bewegende
        La mer, la mouvante grise

Mouvement gris. La mer comme la morne plaine du Waterloo de Victor Hugo.
Le rejet de la forme ligt judicieusement traduite par gît plombe le rythme.
Mer morne, quasi morte, d'autant plus morne qu'elle est pleine de pluie, ce qui la rend étrange (vreemd) :

        De zee, de grijs bewegende
        ligt vreemd verregend.
        La mer, la mouvante grise
        gît, étrangement souillée de pluie.

En néerlandais, le terme vreemd, adjectif et adverbe, signifie "étrange" autant qu' "étranger".
C'est donc une étrangère qui est ici évoquée : la matière révélée par une simple constatation. Il pleuvait sur la mer ce jour-là. Rien de plus simple et pourtant, par sa trivialité même, cela suffit à provoquer cet accident de la conscience qu'est la découverte de la matière en soi. Malaise pressenti. Les choses sont plus étranges que ce qu'elles ont l'air d'être. Les choses ne sont pas ce qu'elles sont.

Second thème de cette strophe : la terre (het land).

        Onvast het land, gebogen
        naar het verdjwinpunt.
        La terre est indécise, courbée
        vers l'horizon.

Mer dépouillée, terre "indécise" (onvast), instable. Terre sur laquelle il est donc difficile d'être. Terre "courbée" (gebogen) vers sa disparition. Le verbe "verdwijnen" signifie disparaître. L'horizon (verdwijnpunt) est donc un point de fuite où le réel s'abolit.

Le cinquième vers de cette strophe, une notation :

        De wind slaat vuisten op het zand
        Le vent frappe le sable du poing.

La perception des éléments de cette "marine" est comme troublée.
Deux verbes seulement sont utilisés ("liggen" : être étendu ; "slaan" : frapper) et éloignent la description de la contemplation béate, de l'investissement affectif tel qu'on peut le reconnaître chez Baudelaire par exemple :

        Homme libre, toujours tu chériras la mer !

Par son antilyrisme, la description rend plus étrange et dans le même mouvement plus concrète cette eau étonnament longue que l'on appelle "la mer".
Cette mer, en effet, semble avoir la gueule de bois et le vent agit comme un homme ivre.

        Geef je hand.
        Donne-moi la main.

Un impératif au début de la seconde strophe.
Un besoin de se rassurer, de reprendre contact avec l'humain et de rompre ainsi avec le vertige de la matière en soi qui, nous le savons depuis Sartre, nous flanque la nausée.
Ce retour à l'autre, à la solidarité des vivants, est suivi d'une double interrogation :

        Laten reuzen sich nooit zien
        of zijn wij blind ?
        Les géants ne se montrent-ils jamais
        Ou bien sommes-nous aveugles ?

De l'horizontalité de la "mouvante grise" on passe à la verticalité des "géants" dont l'absence est regrettée.
Elle donnerait une autre dimension à la morne marine.
Les géants sont des figures du mythe, un outil de domestication du réel, un moyen d'éviter la matière en soi.
L'action, la puissance de Neptune peut-être, des divinités de la mer qui, comme toutes les figures de légende, sont vouées à l'invisible, créatures de syllabes propres à hanter palais et récits, "hors d'atteinte comme canaux de Mars" (onaanraakbaar als kanalen op Mars, écrit Anneke Brassinga à propos d'Ophélie dans Landgoed, in descendance, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, 1993).
Mais, peut-être, notre nature humainement limitée nous empêche d'accéder aux visions que nous pressentons :

        zijn wij blind ?
        sommes-nous aveugles ?

Si cela est, si je ne puis voir ce qui est pourtant là, je ne suis donc jamais qu' "un panier vide, avec des trous " :

                    ...Een lege
        mand, met gaten.

La métaphore est âpre et peut renvoyer le lecteur à l'acte d'accusation de L'Oeuvre au Noir :

       "On ne rit pas (...), ni encore moins des sacs percés aux deux bouts et juchés sur des échasses, répandant sur le monde un sale vent de paroles et dans leur gésier digérant la terre". (Marguerite Yourcenar, L'Oeuvre au Noir, p.291, folio, 2001).

La dernière proposition du texte prend pour thème l'autre, celui (ou celle) qui est présent :

                     ...Je ogen
        gaan als duiven, bang.
                     ...Tes yeux
        fuient comme deux pigeons, effrayés.

Mais lui aussi se dérobe comprenant sans doute ce qui se trame dans cette consternation du réel.
L'ironie de la comparaison "tes yeux comme deux pigeons" indique que la narratrice n'est pas dupe de la tentation contemplative des "belles âmes" que nous sommes si souvent et si sottement.
Mais je m'en voudrais de finir sur une note amère. Malgré cette désolation du paysage marin et cette solitude pressentie par la narratrice, ce "vague écoeurement" qu'évoque Marguerite Yourcenar à propos des juges de Zénon (opus cité, p.391), il se dégage une ironie douce-amère de ce texte, un humour qui confine au surréalisme.
Cet humour est souvent à l'oeuvre dans les textes de cet auteur et j'en veux pour exemple ces deux vers qui peuvent, à mon sens, rappeler Apollinaire :

        Twee koeien in de andere wereld
        herkauwen hun voortbestaan
        Deux vaches dans l'autre monde
        ruminent leur vie éternelle
                   (Landgoed, opus cité, p.33)

Le texte d' Anneke Brassinga figure dans le recueil Descendance publié par la Maison de la Poésie Nord Pas-de-Calais en 1993 dans une traduction de Patrick Burgaud. Les citations du texte original ainsi que celles de sa traduction apparaissent en caractères gras.
Enfin je rappelle l'adresse de l'excellente Maison de la Poésie Nord Pas-de-Calais :

MAISON DE LA POESIE NORD/PAS-DE-CALAIS
DOMAINE DE BELLENVILLE
37, rue François Galvaire
62660 BEUVRY

tel : 03 21 65 50 28
fax : 03 21 61 10 14

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 14 janvier 2006

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01 octobre 2005

HET STRAND ; LA PLAGE

HET STRAND ; LA PLAGE
Deux brèves annotations sur ni gagnants, ni perdants de Lut de Block
(Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, édition bilingue flamand/français dans une traduction de Liliane Wouters, novembre 2000)

Het strand, veel meeuwen, en een zee
van tijd. (p.38)

La plage, beaucoup de mouettes, un océan
de temps. (p.39)

Le paysage marin des côtes du Nord nominalise la phrase puisqu'il s'agit de décrire un univers qui indéfiniment renvoie à lui-même : d'une dune à l'autre, d'une mouette à sa pareille, - tournois de cris dans le ciel-, d'une vague à l'autre, si régulière qu'elle semble mimer le temps.

Hier sta ik dan : entre deux mers
midden in het draaikolk van het leven.
(p.52)

Me voilà donc ici : entre deux mers
au centre du tourbillon de la vie.
(p.53)

La mer amène l'image du "tourbillon", cette énergie pure qui semble concentrer soudain le temps et l'espace, ce "tourbillon de la vie", cette toupie, rengaine manège où nous roulons, malgré nous, à volonté, jusqu'à ce que la mort nous sépare.

               Patrice Houzeau
               Hondeghem, le 1er octobre 2005

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27 septembre 2005

La poésie n'est pas aux cieux

LA POÉSIE N'EST PAS AUX CIEUX
Notes sur Ni gagnants, ni perdants de Lut de Block

La poésie n'est pas aux cieux, avec les anges joufflus ou les anges gardiens ; elle est irrémédiablement sur terre, avec les hommes de plus ou moins bonne volonté ; elle est dans l'ordre des choses humaines :

Ik heb je niet begraven, vader,
ik sleep je jaren op mijn rug.

Je ne t'ai pas enterré, père,
je t'ai traîné sur le dos pendant des années.

Ainsi commence le recueil Ni gagnants, ni perdants que Lut de Block publia dans la collection de poésie européenne de la Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais (édition bilingue flamand/français dans une traduction de Liliane Wouters, novembre 2000).

Et, ayant affaire avec les choses humaines, la poésie se souvient des scènes de l'enfance. Evoquant la mère, la maman dans la lumière de l'aube, l'auteur écrit :

Ze baadde zich in tegenlicht,
ik lag haar stiekem te begluren.

Ze kleedde zich in koelen kleren van de dag. (1)

Elle se présentait à contre-jour,
et je restais à l'épier sournoisement

Enfilant les vêtement froids de l'aube.

Oui, décidément, la poésie est une terrienne et puisque les mots ne sont jamais que les outils que nous fabriquons pour pouvoir continuer à remuer les lèvres et à produire ce que nous pensons être du sens, -et qui n'est peut-être pas plus intelligible que le bruissement des feuillages dans la tempête -, nous constatons avec une amère ironie :

Vaders vallen altijd ruggelings
in zwarte gaten. Hoe kan je die
hiaten vullen ? (2)

Les pères tombent toujours sur le dos
dans des trous noirs. Comment pouvoir
combler cette lacune ?

Mais de cette ironie, cet humour froid comme la brume, le brouillard où s'enlisent les rues de nos villes du Nord, mais de cette lame bien aiguisée surgissent des phrases claires et tranchantes comme les lames des outils agricoles :

Aarde, goed dat je bij me ligt.
Soms hou ik hout vast, dan weer steen
waarin een hart klopt. De dood is een reëel gemis. (3)

Terre, il est bon de te sentir tout contre moi.
Tantôt je tiens du bois et tantôt de la pierre
dans laquelle un coeur bat. La mort est un manque réel
. (4)

Et ce qui sur la terre vient à manquer, n'est pas au ciel mais dans le ventre des mots.

Notes : (1) : Lut de Block, Vader ("Père") in Ni gagnants, ni perdants, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, novembre 2000, p.12-13.
(2) Lut de Block, Landziek ("Mal de terre"), op. cit., p.24-25.
(3) Lut de Block, Tumulus Newgrange, op. cit., p.36-37.
(4) Les passages en italiques sont extraits de la traduction de Lilane Wouters.

                      Patrice Houzeau
                      Hondeghem, le 27 septembre 2005.

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10 août 2005

"Les arbres font le jour"

Bomen maken de dag, les arbres font le jour, écrit Anneke Brassinga dans Voor nu en altijd, Maintenant et pour toujours. (1)

Les arbres font le jour. L'espace est ainsi déterminé par les objets, par cet être spécifique qui est la dénomination de l'être, la nomination des objets précisant ainsi ce qui constitue l'espace dans lequel ils apparaissent. Nommer quelque chose c'est donner un nom à l'être en soi des objets reconnus, nommer quelque chose c'est ainsi se référer au "nom de l'être" selon l'expression que nous devons, en ce sens, à Jean-Pierre Lalloz.(2)
Ici, dans le poème, l'espace est déterminé par la présence des arbres.

Le "jour" et les "arbres" sont tangibles, certes, mais cette détermination nominative constitue non seulement le tangible, l'expérience objective, mais aussi ce qui relève du sujet :

Een rode vloer, een boom
in dromen en herfst
zwaaiend voor het raam.
(3)

Un carrelage rouge, un arbre
dans les rêves et l'automne
qui se balance à la fenêtre.
(4)

Le carrelage ici symbolise la maison et, plus précisément, l'espace de la maison où l'on passe, que l'on franchit alors que l'on vient de l'extérieur.
D'ailleurs, pour les habitants invisibles de la maison, pour les "demeurants" qui ne sont pas des fantômes mais le souvenir de ceux qui furent, - les anciens, les prédécesseurs -, nous venons tous de l'extérieur, de l'étranger, du hors-lieu.
Vivants dans la maison, nous y rêvons et "l'arbre" constitue cette espèce d'espace sans espace du rêve : Een boom in dromen , un arbre dans les rêves.
Vivants dans la maison, nous y passons les saisons, l'automne qui se balance à la fenêtre.
Le terme générique "automne" inscrit ici la temporalité dans l'espace volontairement étroit de la strophe et de la "fenêtre".
L'espace est donc constitué par le tangible carrelage, d'autant plus tangible qu'il est connoté par la couleur rouge, l'arbre du rêve et la temporalité des saisons.
L'espace est donc constitué par le présent de vérité générale, le présent d'atemporalité puisque tout le temps n'est plus le temps, puisque tout le temps tue le temps, et ainsi , pour maintenant et pour toujours (Voor nu en altijd), les arbres font le jour (Bomen maken de dag).
L'espace est donc constitué par le participe présent "se balançant" (zwaaiend) et cette économie de l'expression qui donne aux vers d'Anneke Brassinga leur force symbolique, la puissance des blasons.

Les mots, cette poussière d'encre sur le sable des forêts, les mots sont dotés du grand pouvoir des géomètres. Ils délimitent un espace que nous nous approprions et que, consciemment, inconsciemment, nous connotons. C'est cette connotation que nous appelons lecture. C'est cette explicitation de la connotation que nous appelons écriture.

Notes :
(1) : Voor nu en altijd in descendance (Anneke Brassinga, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, p.36-37, édition bilingue, traduction : Patrick Burgaud).
(2) : D'après des notes prises lors des cours donnés par Jean-Pierre Lalloz au Lycée Condorcet de Lens en 1982-83.
(3) : Huis in descendance (op. cit. p. 28-29).
(4) : traduction : Patrick Burgaud.

                       Patrice Houzeau
                       Hondeghem, le 10 août 2005

                     

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13 juillet 2005

DE L'ECLAIR

Les poèmes d'Anneke Brassinga s'apparentent à des miniatures : collections des signes du quotidien.
Ainsi de l'éclair :

De bliksem heeft mij niet geraakt
vandaag, hij was een weiland verder
dat is niet ver.

L'éclair ne m'a pas atteinte
aujourd'hui, il est tombé dans le pré d'à côté.
Ce n'est pas loin
.

L'éclair, cette mort foudroyante toujours possible, ne tombe jamais très loin.
L'actualité de 2005 est pleine de ces éclairs, de ces bombes de Bagdad, qui dit-on, aujourd'hui, mercredi 13 juillet, ont tué 24 enfants qui, parmi d'autres, étaient réunis à l'occasion d'une distribution de friandises organisée par l'armée américaine (!), de ces bombes de Londres, de ces bombes que nous prévoyons et qui cependant nous frapperont par surprise.
Entre les éclairs, les morts subites, les morts violentes, le lieu d'être :

                Mijn huis nog onder
de hemel met de laatste muggen,
eerste ganzen die vluchten.

                Ma maison encore sous
le ciel et les derniers moustiques,
les premières oies s'en vont
.

Le poème situe ainsi le lieu d'être, entre la fin de l'été et le début de l'automne, au moment des derniers orages, au moment où l'on se plaît à contempler les franges de lumière et les rapides tombées du soir.

Mais les notations du quotidien ne sont pas sans leçon. Le poème est une analyse stylisée. Il relève autant de l'observation minutieuse que de la rêverie.
Par exemple, il apparaît que les mûres les plus sucrées / sont de l'autre côté du fossé, invisibles et que semble plus verte l'herbe des ailleurs.
C'est dans cet invisible que prennent source les rêves qui nous animent : étoiles inaccessibles, fortunes improbables, saisons et châteaux, exemption du temps et de la lourdeur de se sentir être mortel, de plus en plus proche de l'éclair.

Zolang ik opblijf zal ik dromen
van gemis, vliegkunst, eeuwigheid.

Tant que j'aurai les yeux ouverts je rêverai
de manque, d'ailes, d'éternité.

Ironie. La concrétisation des désirs annihile le désir.
L'annihilation de tout désir s'appelle la mort.
Le monde ouvert des désirs se trouve alors brutalement clos, à jamais.
En ce sens, dans la mort tout est trop proche :

In dood is alles te nabij.

Il arrive que nous soyons étrangement encombrés de ce monde.

Les vers d'Anneke Brassinga qui figurent en caractères gras dans ce texte sont tirés du poème Buiten, herfst (Extérieur, automne) publié dans le recueil descendance (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, 1993, édition bilingue dans une traduction du néerlandais par Patrick Burgaud, p.40-41).

                        Patrice Houzeau
                        Hondeghem, le 13 juillet 2005

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22 mai 2005

Soleil masque

De zon speelt aan mijn voeten als een ernstig kind.
Le soleil joue à mes pieds comme un enfant sérieux.
Ik draag het donzen masker van
Je porte le masque duveteux
de eerste lentewind.
de la première brise printanière.
                           (Paul Rodenko, Februarizon, cité dans Contact-Noord 4, p.84)

Le jeu donc est sérieux, surtout s'il est solaire.
Chroniqueur de février, le narrateur brouille les pistes en portant "le masque duveteux" ( het donzen masker ) du soleil troublé de brumes et "de la première brise printanière" ( de eeste lentewind).
Double jeu du masque.
Pour ce soleil de février, il n'est donc pas étonnant qu'
une fois encore, le monde s'entr'ouvre comme une chambrette de gamine
Weer gaat de wereld als een meisjeskamer open ( Paul Rodenko, op. cité).

                          Patrice Houzeau
                          Hondeghem, le 22 mai 2005

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20 mai 2005

Nero: de grote Shimboem (strip 86)

Ce qui est intéressant tout de même, c'est le naturel qu'affiche Nero dans ses avonturen.
Ainsi, strip 86 (cf Marc Sleen, De Avonturen van Nero, de grote Schimboem, Standaard Uitgeverij), ainsi donc, strip 86, le voilà plongé dans la noirceur très occulte d'une geheime sekte du Japon, geheime sekte où l'on n'hésite pas à condamner à l'hara-kiri (pas tant que ça) les membres déficients de l'ordre, et le voilà, notre Nero qui, tout naturellement, s'adresse au Grand Maître de cet Ordre tambourinant :

- Ben  jij die grote onnozelaar die Petoetje en Petatje gevangen houdt ?!? Dan zal jij me eens zeggen waar ze gebleven zijn of 't zal hier gaan stinken !

Je cite en bleu cette apostrophe de Nero au Grand Maître et j'en profite pour rappeler que Marc Sleen est un des plus grands auteurs de la bande dessinée belge et que la poésie du Petit coffre canari par exemple, reste, pour moi, sans égale.

Mais revenons à nos cases, comme disait le Docteur Schweitzer : à ce naturel néronien donc, le Grand Maître à la ceinture dorée rétorque par quelques phylactères onomatopéïques très éloquents où l'on peut voir le Néro coupé en morceaux, - le Sabre du Grand Maître -, ou encore Nero figurant un noeud humain très serré complexe façon contorsionniste malgré lui.

                                              Patrice Houzeau
                                              Hondeghem, le 20 mai 2005

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