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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

11 janvier 2009

LA MARQUE DU TEMPS !

LA MARQUE DU TEMPS !
(Note sur By the pricking of my thumbs… d’Agatha Christie, traduit par Claire Durivaux, Librairie des Champs-Elysées, collection “Club des Masques”)

p.133 (cf chapitre X, Une conférence et ses suites) : « La marque du temps ! pensa-t-il, comme il nous déforme… » : C’est Tommy Beresford qui se dit cela, à l’évocation de sa tante Ada dont il se souvient, qu’il revoit telle qu’elle apparaît dans son souvenir :

« Il revit sa tante avec son menton légèrement poilu, son sourire sardonique, ses yeux pleins de malice et ses cheveux gris fer. » (Mon petit doigt m’a dit, p.133)

C’est que Tommy est soudain face à cette vérité que l’autre vous échappe toujours puisqu’il relève d’une diachronie étrangère, d’une histoire qui ne croise la nôtre que par hasard, ou convention :

« - Ma tante Ada ?
   - Le plus joli brin de fille que j’aie connu.
Tommy dissimula tant bien que mal son incrédulité devant un tel jugement. Tante Ada… jolie ! ». (Mon petit doigt m’a dit, p.133)

Il y a ainsi pour Tommy deux tantes Ada :
-          Celle dont il se souvient, et qui vient de mourir, « il y a seulement trois semaines » (Mon petit doigt m’a dit, p.134).
-          Celle qui fut une jolie jeune fille dans le regard de quelqu’un d’autre : « Sir Josiah Penn reprit en soupirant :
          « C’était romantique… vraiment romantique. Ce soir-là, j’aurais aimé lui demander de m’épouser,… ». (Mon petit doigt m’a dit, p.133)

Où est donc la vérité de cette personne nommée Ada ? Dans la jeune fille comme dans la vieille femme. Dans le devenir donc. Devenir qui nous échappe toujours de telle sorte qu’au moment où nous demandons : « - Et qu’est-ce qu’il devient ? », la réponse ne peut porter que sur ce qu’il est déjà devenu ou sur ce qu’il est en passe de devenir et non sur ce qu’il est vraiment. C'est ainsi que l'autre pour nous est ce qu'il est devenu ou ce qu'il devient : l'autre est donc diachronique jusqu'au moment où il n'est plus que ce qu'il est devenu : un mort.

C’est cette insaisissabilité du devenir que souligne Sir Josiah Penn :

« Plus tard, j’ai entendu un type faire allusion à elle comme à la femme la plus laide qu’il ait jamais rencontrée. Sur le moment, cela m’a donné un choc et puis, j’ai pensé qu’il était sans doute préférable que je ne l’aie point revue. » (Mon petit doigt m’a dit, p.134)

Il est donc que le devenir multiplie les apparaîtres de cet être aussi insaisissable que nous-même.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 janvier 2009

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NE PLUS SE RAPPELER

NE PLUS SE RAPPELER
(Note sur By the pricking of my thumbs… d’Agatha Christie, traduit par Claire Durivaux, Librairie des Champs-Elysées, collection “Club des Masques”)

P.117 (cf chapitre IX, Une matinée à Market Basing) : « Je ne me rappelle plus ce que je suis venue chercher ici. » C’est Tuppence qui se dit cela. Drôle d’aveu pour une héroïne de roman policier ! Ne plus se rappeler, c’est littéralement se couper du passé dans lequel sont censées se trouver causes et sources des crimes, causes parfois enfouies, secrètes, occultées, refoulées, causes de ces morts que le génie de la langue définit justement comme « non naturelles », c’est-à-dire culturelles, dépendant non pas de la violence naturelle des vivants entre eux, mais de codifications complexes, de représentations singulières, de stratégies bizarres et de brutales tactiques mises en œuvre par des esprits enclins par eux-mêmes, influencés par leur propre volonté au passage à cet acte de rupture absolue qu’est le meurtre.

Tuppence donc ne se souvient plus de ce qu’elle fait là. « Ne plus se rappeler ce que l’on est venu chercher revient à se retrouver devant l’inextricable des affaires du présent ; c’est, au lieu de suivre le fil de sa propre histoire, « s’empêtrer » dans un nœud d’un tas d’histoires complexes et dérisoires dont on ne sait plus se dépêtrer :

« Je commence à bien connaître les aventures sentimentales du coin depuis le XVIIIème siècle, mais où cela me mène-t-il ? Je ne me rappelle plus ce que je suis venue chercher ici. Me voilà empêtrée dans des histoires d’où je ne vois pas comment sortir. » (Mon petit doigt m’a dit, p.117)

Les diachronies du monde s’unissent ainsi pour étouffer le récit, pour empêcher l’histoire de se poursuivre. Ce qui semble prouver que le romancier est celui qui développe une fiction en en créant le passé, le présent et le futur. Ecrire, c’est créer du passé, que le présent de la lecture actualise et que l’histoire de la littérature souligne, reprend, commente, oublie.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 janvier 2009

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LA MONTRE ET LE SERMON

LA MONTRE ET LE SERMON
(Note sur By the pricking of my thumbs… d’Agatha Christie, traduit par Claire Durivaux, Librairie des Champs-Elysées, collection “Club des Masques”)

P.125 (cf chapitre IX, Une matinée à Market Basing)  : « l’esprit en paix » : c’est ce qui doit caractériser sans doute l’homme d’église qui a « son sermon à terminer » cependant que Tuppence, l’héroïne du roman, doit se plier à la corvée d’une invitation à honorer :

« Il repartit vers le presbytère d’une démarche plus légère et Tuppence, consultant sa montre, se rendit à l’invitation de Miss Bligh. Une corvée. » (Mon petit doigt m’a dit, p.125)

La montre et le sermon à terminer : le temps est ce qui s’accomplit en chacun de nos gestes, de nos engagements, de nos occupations. C’est ainsi que, par respect des conventions, par souci des usages de ce monde, nous nous rendons nous-mêmes corvéables. Nous traversons des diachronies occupationnelles, les nôtres, c’est-à-dire les miennes et celles de mes semblables préoccupés eux aussi du bon usage de ce temps que nous nous partageons.
Servitude absolument nécessaire si l’on ne veut pas finir avec les loups.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 janvier 2009

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27 décembre 2008

"JOURNAUX DU TEMPS"

« JOURNAUX DU TEMPS »

« - Vous l’aurez probablement lu dans les journaux du temps. » (Agatha Christie traduit par Claire Durivaux, Mon petit doigt m’a dit, Club des Masques, p.109).

Comprendre : dans les journaux de ce temps-là, de cette époque-là à laquelle nous nous référons maintenant. Quand bien même il s’agit là d’une traduction littérale un peu désuète, la généricité du complément de nom « du temps » est formidable. Voici que les journaux ne sont plus seulement datés, mais qu’ils relèvent de cette immense masse du passé, cette immense masse qui n’existe que parce que nous y puisons les éléments dont nous sommes la cause.
-          Comment ça, la cause ?
-         Eh oui, la cause, en ce sens que, nous vivants, sommes les contractants de ce temps auquel dont donnons tout son sens.

D’ailleurs, peut-être que les extra-terrestres qui, à ce qu’on dit, circuleraient allègrement et régulièrement au-dessus de nos têtes dans des chars dorés et d’énigmatiques cylindres, ne conçoivent pas le temps de la même façon que nous. D’où, sans doute, cette curieuse absence de communication entre eux et nous.

Et d’abord, d’où vient que nous nous intéressons tant au passé, au point de vouloir faire la liste la plus complète des éléments et des événements qui le composent ? Pour éclairer le présent ? Oui, mais pas seulement, et la réponse se trouve peut-être dans les romans policiers, puisque le passé, qui intéresse tant les enquêteurs, est aussi ce qui est rempli de douleurs : « Vous l’aurez probablement lu dans les journaux du temps. Cela se passait, voyons… il y a environ vingt ans. Une série de meurtre d’enfants. » (Agatha Christie traduit par Claire Durivaux, Mon petit doigt m'a dit, Librairie des Champs-Elysées, collection « Club des Masques », p.109).

Et la douleur est aussi ce qui éprouve la persistance à être. D’où notre fascination et notre volonté de comprendre ce qui a bien pu se passer et comment les gens ont fait avec cette douleur, comment ils s’en sont sortis.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 26 décembre 2008

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21 décembre 2008

"CE QU'ELLE EST DEVENUE"

« CE QU’ELLE EST DEVENUE »
Mon petit doigt m’a dit remix

Le plus joli brin de fille que j’aie connu – un cliquetis de machines à écrire lancées à toute allure – Parfois on se demande brusquement où est une personne… - Etait-ce votre pauvre enfant ? – Vous savez, on perd la notion du réel dans cette maison. (Fragments tirés de Mon petit doigt m’a dit traduction française par Claire Durivaux du roman By the Pricking of my Thumbs d’Agatha Christie, Librairie des Champs-Elysées, collection « Club des Masques »).

Il se mit à évoquer d’anciens visages, « le plus joli brin de fille que j’aie connu » disait-il de celle-là que nul ne connaissait ou ne se rappelait pas comme étant particulièrement jolie tandis que le cliquetis des machines à écrire lancées à toute allure continuait de remplir l’espace, de grignoter le temps dactylographe, d’affirmer la puissance du travail sur la vanité du réel où, toujours, l’on perd tant que parfois, on se demande brusquement où est une personne…, ce qui, dans un roman signé par Agatha Christie peut passer pour un zeste d’ironie, quand on se souvient qu’elle aussi, jeune alors, Agatha, elle avait disparu, s’était éloignée dans un réel dont elle seule eut la clé, - c’était quand déjà ? Dans les années qui suivirent la Première Guerre Mondiale, me semble-t-il ; elle avait donc forcé ses proches, la police, les journaux, le public à « brusquement se demander où était cette personne », elle, Agatha, la créatrice d’énigmes, de maisons biscornues, de maisons périlleuses, dans lesquelles des êtres de papier posent des questions incongrues  - Etait-ce votre pauvre enfant ? -, dans lesquelles on constate que vous savez, on perd la notion du réel dans cette maison.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 décembre 2008

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"ET PUIS..."

« ET PUIS… »

Mon petit doigt m’a dit remix

La plupart du temps, elle parle de choses qu’elle ignore. - une expression triste et froideLa vieille dame à qui appartenait ce tableauOn l’a trouvée étranglée dans « Dingley Copse ». (Fragments tirés de Mon petit doigt m’a dit, traduction française par Claire Durivaux du roman By the Pricking of my Thumbs, Librairie des Champs-Elysées, collection « Club des Masques).

Comme toute grande discuteuse, débatteuse, diseuse, taffieuse, raconteuse, bavardeuse, parleuse, ragoteuse, saliveuse à syllabes, la plupart du temps, elle parle de choses qu’elle ignore. Parfois, une expression triste et froide arrête l’incessant mouvement de ses lèvres en une moue songeuse et lui met du vague aux yeux, à la vieille dame à qui appartenait ce tableau, ce portrait de l’inconnue aux yeux brûlants, aux cheveux corbeau, la vieille dame qui se rappelait que, la petite fille, on l’a trouvée étranglée dans Dingley Copse, évoquant alors, dans ce roman d’Agatha Christie, Mon petit doigt m’a dit, page 109, un meurtrier en série, une « série de meurtre d’enfants », un « cauchemar » que, durant « un mois ou deux », l’on croyait « fini », « et puis… », les points de suspension suivant l’adverbe de temps exprimant la difficulté à dire le dégoût, l’horreur que peut inspirer l’infanticide, cette énigme de la pulsion réitérée du meurtre, du désir de faire souffrir et de trouver à se satisfaire dans la destruction de la conscience de l’autre.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 décembre 2008

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"Sans cesse au passé"

« Sans cesse au passé »

« Mrs Copleigh se référait sans cesse au passé en négligeant l’ordre chronologique, sautant de cinquante ans en arrière au mois écoulé pour remonter, sur-le-champ, aux années qui suivirent la Première Guerre Mondiale. » (Agatha Christie, Mon petit doigt m’a dit, traduction par Claire Durivaux du roman By the Pricking of my Thumbs, Librairie des Champs-Elysées, collection « Club des Masques », 1979, p.101).

Se « référer au passé », est-ce se référer à un ordre chronologique fiable, objectif, ou est-ce reconstituer la vraisemblance d’un ordre chronologique acceptable à partir duquel le débat est possible ? Le débat, cette incessante référence au passé où l’on « saute » allégrement, comme la Mrs Copleigh du roman d’Agatha Christie, dans le vif de la discussion, « de cinquante ans en arrière au mois écoulé pour remonter, sur-le-champ, aux années qui suivirent la Première Guerre Mondiale », le temps se spatialisant, étant parcourable, « étale » et non plus « échelonné » (cf cette phrase de Claude Lévi-Strauss dans Race et Histoire, 1952 : « Le développement des connaissances préhistoriques et archéologiques tend à étaler dans l’espace des formes de civilisation que nous étions portés à imaginer comme échelonnées dans le temps. »), étale donc à la manière d’un jeu de l’oie où, selon la donne, le sujet évoqué, l’on « saute » les années comme l’on « saute » les cases. D’ailleurs, si cela se trouve, le présent abolissant le passé, le « sur-le-champ » anéantissant toute moisson faite, il ne reste jamais que le temps des autres, celui des univers que notre présent, par définition, ne peut abolir, de sorte que, puisqu’il ne reste que les champs des possibles parallèles, il est que, voyageant dans le temps, nous pourrions y constater que tout ce que, dans notre réel, nous tenons pour vrai est faux, puisque divergent, absolument divergent, bouillie d’événements, d’anachronismes, de mutations, d’improbabilités aussi nécessaires aux autres qu’elles semblent absurdes à nous-mêmes.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 décembre 2008

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"ASSEZ DEROUTANTE"

"ASSEZ DEROUTANTE"
Mon petit doigt m'a dit remix

Une question assez déroutante, je l'avoue - Je n'ai même pas pu découvrir son identité. - Il y a quelque chose qui m'intrigue dans ce tableau. - suffisamment de lumière pour éclairer le tapis aux couleurs passées - Oui, oui. Je l'ai aperçue d'une fenêtre. (Fragments tirés de Mon petit doigt m'a dit, traduction française par Claire Durivaux du roman By the Pricking of my Thumbs d'Agatha Christie, Librairie des Champs-Elysées, collection "Club des Masques").

Il avait considéré que cette question au sujet du tableau était assez déroutante. "Je l'avoue" qu'il avait dit en esquissant un pâle sourire. Qui était cette femme en noir, - je n'ai même pas pu découvrir son identité - au teint blanc, aux yeux noirs dans lesquels semblaient à tout jamais passer des éclairs, les signes d'une fièvre peut-être, ou d'une ardeur peu commune, et ce sourire si énigmatique, si magnétique ? Il y a quelque chose qui m'intrigue dans ce tableau pensait-il, se disait-il, se répétait-il, en allumant sa pipe dans la pièce où passait suffisamment de lumière pour éclairer le tapis aux couleurs passées, au paon, - pourquoi pensait-il "paon ocellé", cela avait-il un sens ? -, au paon stylisé rappelant les vieux salons. "Oui, oui. Je l'ai aperçue d'une fenêtre." Se pouvait-il que la morte ne fût point si morte et que la logique fût ainsi prise en défaut ?

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 décembre 2008

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"DEJA VU"

"DEJA VU"
Mon petit doigt m'a dit remix

les cris aigus d'un oiseau affolé - Enlevez-moi ce poulet de dessous les yeux et apportez le café. - car il m'arrive parfois d'avoir l'esprit un peu embrouillé - La fille était une danseuse ou une actrice - Vous et votre tableau "déjà vu" ! (fragments tirés de Mon petit doigt m'a dit, traduction française de Claire Durivaux du roman By the Pricking of my Thumbs d'Agatha Christie, Librairie des Champs-Elysées, Collection Club des Masques).

Sans doute les cris aigus d'un oiseau affolé. Pas un grand mystère. D'ailleurs, la dame était fort calme :"Enlevez-moi ce poulet de dessous les yeux et apportez le café" qu'elle ordonna à la servante au mince sourire qui s'empressa de lui vider les poches (des yeux) afin de la soulager de l'encombrante volaille qui était cause qu'il lui arrivait parfois d'avoir l'esprit un peu embrouillé. Il lui sembla, au détective, qu'il l'avait, ce visage, déjà vu, ce visage, ce tableau, quelque part..., et le visage au mince sourire de secret bien gardé, - "la fille était une danseuse ou une actrice" - s'était superposé, soudain, à l'énigmatique portrait : Vous et votre tableau "déjà vu" ! avait-elle, la dame agacée, froissée peut-être, lancé au détective si songeur.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 décembre 2008

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19 août 2007

PUERILEMENT

PUERILEMENT

A la page 141 de l'édition du Club des Masques de La mystérieuse affaire de Styles d'Agatha Christie (traduit par Marc Logé), Hercule Poirot vient maladroitement de renverser une "table placée près du lit".
Le narrateur, le capitaine Hastings, se montre alors plein de sollicitude et s'empresse de "consoler" le détective "si puérilement vexé et décontenancé".
L'emploi de l'adverbe "puérilement" est assez expressif : l'apparaître de l'intelligence, du génie de la déduction, passerait donc aussi par une faiblesse apparente du héros policier. Maniaquerie, susceptibilité, vanité, puérilité même, autant de traits distinctifs qui seraient incongrus, voire invraisemblables, chez un fonctionnaire de l'Etat, et qui cependant, dans le cadre des romans à énigmes anglo-saxons, attestent du caractère unique de l'enquêteur qui ne peut dès lors que relever de la sphère privée. L'expression "private eye" ("oeil privé") est dans cette perspective assez éclairante.
En outre, ces défauts si simplement humains empêchent de considérer le génial enquêteur comme un "pur esprit" puisqu'il est aussi un corps, une conscience désirante, soumis à l'appréciation, à la sollicitude ou à la désapprobation de son faire-valoir. Ils permettent aussi de maintenir le personnage en deçà de l'acte réel de création, apanage de l'auteur, et en deçà du regard critique du lecteur qui s'amuse ou s'étonne des lubies du héros.
Ainsi, les dernières lignes de la nouvelle Les naufragés des Pendragon que l'on doit à Gilbert Keith Chesterton (in Trois enquêtes du Père Brown, traduit par Yves André, folio 2 Euros, p.104-105) me semblent exemplaires :

"- On dirait que vous avez remarqué un tas de choses pendant ce voyage, s'écria Fanshaw. Nous qui croyions que vous étiez tout à fait distrait.
  - J'avais le mal de mer, dit le Père Brown simplement. Je ne me sentais pas bien du tout. Mais cela ne m'empêche pas de voir les choses.
  Et il ferma les yeux.
  - Pensez-vous que beaucoup d'hommes auraient vu cela ? demanda Flambeau.
  Il ne reçut pas de réponse. Le Père Brown s'était endormi."

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 août 2007
 

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