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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

09 mai 2008

DE L'IMAGE DU FLEUVE

DE L'IMAGE DU FLEUVE
Notes sur le poème du fleuve de André Doms (Edition l'arbre à paroles, collection "le buisson ardent", 2001).

du fleuve : C'est le titre d'un texte de André Doms constitué de 17 fragments poétiques de chacun 9 vers.

Qu'est-ce que cette image "du fleuve" ?

Le mot d'abord s'enfle briévement. Ce "e final" à peine prononcé en fait un quasi-monosyllabe cependant que le son [oe], entre la liquide "l" et la sonore "v" semble, en passant, se donner quelque importance, dos d'une vague qui s'est voulue ample et qui disparaît. (cf "le fleuve est fuite d'échines" dans le fragment 2).
Le fleuve est  une séparation. Il y a un en-deçà et un au-delà du fleuve, une géographie induite. Le fleuve sépare les zones, les quartiers, les villes, les pays, les mondes. Il n'est pas un monde en lui-même mais une temporalité, une rupture du continuum terrestre. En cela, le fleuve est mesure et rythme.
Le fleuve, si vivant dans l'économie des pays, tend à prendre dans la langue poétique qui réïfie toute chose, la sécheresse des symboles (ce qui est tout de même assez curieux). Aussi, le poème  ne nous apprend rien sur  le référent tandis que l'image du fleuve est récurrente dans de nombreuses langues.

page 8, fragment 7 :

"L'arbre interroge l'image
  du fleuve et l'image d'arbres
  qui pleuvent."
  (André Doms)

Le poème de Doms nous présente l'image du fleuve comme étant à interroger (ou qui s'interroge). Image elle-même composée d'une pluie rythmique d'images ; ainsi alternent rythme ternaire et cadence binaire :

"L'ar - / - bre in-ter-ro - / -ge l'i-mage
  du fleu - / - ve et l'i - ma - / - ge d'arbres
  qui pleuvent"

Rythmique précise donc soulignée par le jeu des sonorités. Le chiasme "arbre - image / images - arbres" suggère un effet de miroir défini par le complément de nom "du fleuve" et la proposition subordonnée relative "qui pleuvent". Combinaison d'échos, jeu de miroir : le fleuve est  présenté comme une puissance réfléchissante, réflexive même puisque le texte tend à le "faire parler", ce fleuve :

"                                  Je suis,
  je ne suis pas le fleuve fortuit"
  (André Doms, page 7, fragment 6).

Patrice Houzeau
le 9 mai 2008

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06 mai 2008

EROS AU FLEUVE II

EROS AU FLEUVE II
(Notes sur le texte du fleuve de André Doms, éditions l'arbre à paroles, collection "le buisson ardent")

Page 4, fragment 3 :
Eros se mêlant du fleuve, au fleuve :

"Il me faut un creux de reins,
  un vacarme de gorge, deux feux
  de galets, d'autres fragments
  de toi pour savoir ce peu
  que je pèse aux mains du vent"
  (André Doms)

Le "creux de reins", la "gorge", la présence du corps ("toi") : autant de "fragments" désirés, mêlés à une poignée d'éléments du réel (le "vacarme", les "galets") et soulignés par la nécessité ("il me faut") d'évaluer sa propre présence, "ce peu que je pèse aux mains du vent".

Page 5, fragment 4 :
"l'humble automne" : Aux saisons des qualités d'homme ou aux humains des humeurs de saison. C'est toujours le temps à l'oeuvre. Et cette humilité de fait devant ce qui décroît, ce qui décline, ce qui se "partage" entre la terre et le vent, le temps et l'espace.
Echos encore : "l'humble automne" / "où tu t'étonnes". A vrai dire, seul un bon lecteur, ou mieux, une lecture réïtérée et attentive du poème permet d'en révéler la discrète musique. C'est aussi en cela que la poésie est infiniment précieuse ; de tous les arts littéraires, elle est la plus puissante dans l'art d'évoquer les sons. Un orchestre secret est à l'oeuvre dans chaque poème.

Page 6, fragment 5 :
"l'ancienne horlogerie du fleuve" : Le temps a forme de fleuve. L'image est "ancienne". Ele a traversé les siècles et s'impose dès que le poème, comme l'on pose une équation, pose l'énigme de l'être.
Une trinité dans le verbe "être" :
ce qui fut, ce qui est, ce qui sera ; le père, le fils, le saint-esprit (puisque ce qui sera n'est encore qu'en esprit).
L'homme en être prémonitoire. Après, il met tout en oeuvre pour que ses prédictions soient réalisées.

Page 7, fragment 6 :
"                                  Je suis,
  je ne suis pas le fleuve fortuit"

De deux propositions contraires, l'une au moins n'est pas fausse. Ce que la physique quantique révèle est à l'oeuvre aussi dans la littérature de l'énigme.
La rime est signifiante : "suis" / "fortuit". L'être est à la fois nécessaire et inutile, déterminé et hasardeux, libre et contraint. L'être fortuit est aussi une des manières d'être évident, une de ces évidences de l'être qui vous saisit soudain, vous étonne, vous enthousiasme, vous met mal à l'aise. Et cependant que nous jouons avec le hasard, nous cherchons dans les cieux ce qui nous détermine, nous prédestine, nous administre au-delà de la physique et des préfectures :

"Rêve-t-il aussi qu'il choisit
  son cours ? Ou ne veut-il aucun
  sens à l'épreuve ? Je suis,
  je ne suis pas le fleuve fortuit"
  (André Doms)

Patrice Houzeau
le 6 mai 2008

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05 mai 2008

EROS AU FLEUVE

EROS AU FLEUVE
Notes sur le texte du fleuve de André Doms (édition l'arbre à paroles, collection « le buisson ardent », Maison de la Poésie d'Amay, 2001).

Page 2 :

« Le fleuve prend peur de
   sa géologie trop certaine,
   l'heure se grève,... »
   (André Doms)

Les vers, par l'enjambement qu'ils proposent, soulignent la syntaxe. En français, le complément d'objet de la forme «prend peur» a un air de complément du nom, à en déduire qu'on a toujours peur de quelque chose, que la peur n'est pas sans objet. On m'objectera la subjectivité de ma grammaire. Mais qu'est-ce qu'écrire, sinon rendre sa part la plus belle au sujet, cette part fût-elle largement inconsciente ?
Ainsi, pourquoi ces vers, et non d'autres, m'arrêtent-ils ?

- Pour ce mouvement critique peut-être : la prise de conscience qu'une « géologie » n'est jamais sûre, qu'aucune base n'est jamais si assurée qu'on le croit, quand bien même elle aurait tout l'air d'une science : le mot « géologie » n'est-il pas un mot savant ?

- Pour cette énigme aussi (« l'heure se grève ») puisque j'ai le goût des énigmes, ou plutôt je suis preneur de l'apparence énigmatique. Quel bel apparaître que cet être à part, là, dans le fleuve des pages. Ici, cette « heure » qui « se grève », c'est peut-être qu'elle s'allourdit, se charge d'affects, ou d'eau ?

Page 3 :

« Brève, l'eau tire un ciel
   qui s'accélère »
   (André Doms)

S'il y a un texte caché, une sous-jacence, voici qu'elle affleure : « brève, l'eau ».
C'est un bruissement que cette combinaison labiale (b) / liquide (r) [br] suivie de l'ancien mot eve qui désignait jadis l'eau. Et puis quel écho d'avec la page 2 : « l'heure se grève ».
D'ailleurs, le mot « ève » apparaît lui-même :

« Brève, l'eau tire un ciel
   qui s'accélère. Nos rives
   se resserrent. J'attise l'ève
   à la crête du temps. »
   (André Doms)

Echos. Une discrète musique anime ces vers :
- la consonne « v » : « brève », « rives », « ève »
- et cette assonance : « brève », « ciel », « accélère », « resserrent », « l'ève », « crête » : les sons s'ouvrent et se referment semblant mimer des reflets sur l'eau.

Nous avons, à ces deux brèves, donné pour titre « Eros au fleuve ». C'est que, le désir participe, dès les premiers vers du texte, à cette réflexion « du fleuve » (titre complément de propos) :

« ..., le fleuve est fuite
   d'échines où mon désir
   s'invente aux loups du vent. »
   (André Doms, p.3)

Le poème comme invention du « désir » ? Peut-être. La rêverie, à coup sûr, dans la « fuite » des « échines » sur lesquelles court cette meute des « loups du vent » que personne sans doute ne peut jamais tout à fait maîtriser.

Patrice Houzeau
le 5 mai 2008

 

 

 

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23 août 2007

GRAVES ET FOUS

GRAVES ET FOUS
Notes sur poursuite d'ulysse de André Doms (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie d'Amay, 1999)

p.14

"Rien qu'on nous ait accordé"
 
A lire, on finit parfois par s'abandonner à la mécanique de l'oeil, et ne plus faire attention aux formules employées. On passerait vite au vers suivant sans plus prêter attention à la litote "rien qu'on nous ait accordé". Et pourtant, la figure rappelle un accord ancien, une façon d'avoir tout, un temps qui fut nouveau :

"dans l'aisance de l'air
  ou le printemps des mots"

Je pense à l'été, cette saison dont on voudrait qu'elle étalât toujours plus le temps qui nous est imparti ; je pense à l'été et à cette impression "d'aisance" à laquelle on rattache le temps des jours les plus longs ; cette saison des couples aussi, car comment s'imaginer passer l'été seul, sans chair à ses côtés, sans regard à partager, sans répliques ?
"L'aisance de l'air", c'est aussi sa légèreté, la Dolce Vita, la vie qui semble plus facile, qui semble dégagée des habituelles contingences.
Mais il n'est pas fait que d'images idylliques, ce temps plus léger, il réside aussi dans ce "printemps des mots" que le poète, - après tout, c'est son métier -, suscite.
On a même inventé le "Printemps des Poètes" pour rappeler ce lien entre poésie et renaissance. On a même inventé le "Printemps des Poètes" pour exprimer ce qui nous rend nostalgiques, l'espoir de l'éternel retour du bonheur des choses.

La liberté est ainsi une affaire de durée, de rappel du passé, de suggestion du futur, et ne connaît qu'une seule "allégeance" :

"Seule allégeance
  un amour grave et fou
  pour décrasser les ciels
  raviver le mystère"

Nous avons déjà rencontré ces deux épithètes "grave et fou", au premier fragment (p.7) du poème : "Je gâche / dans le vent grave / et fou".
Ces deux adjectifs définissent donc aussi bien "l'amour" éprouvé (autant ressenti que mis à l'épreuve) que la qualité du "vent" qui, lui aussi, est une épreuve avec laquelle l'homme, qu'il soit poète ou maçon, ne peut que composer.
La métaphore picturale est ici à l'oeuvre puisqu'il s'agit de "décrasser les ciels" (le pluriel du mot "ciel" est le mot "cieux" ; le pluriel "ciels" s'emploie pour désigner les représentations peintes du ciel). Il s'agit donc ici de "décrasser" la représentation, d'en "raviver le mystère" comme on ravive des couleurs passées.
C'est donc qu'il y a quelque chose à voir, qui n'est pas évident, mais qui se devine derrière la patine du temps.
Il s'agit aussi d'élucider, de rendre plus clair "les ciels" et plus vif le "mystère". "Décrasser, raviver" c'est-à-dire rendre "ciels" et "mystère" à un état premier, plus authentique, un état originel des choses, - non pas primitif, mais ontologique peut-être, qui concerne l'être que  nous nous coltinons comme le voyageur finit par se coltiner le sphinx.
L'instrument de cette réinvention du Vrai, - de cette révélation -, est dans le texte désigné comme étant "l'amour fou" que le poème lie simultanément à la gravité. Il s'agit donc de faire "allégeance" comme si un ordre secret, le rituel énigmatique d'une relation, tenait les amoureux dans une finalité connue d'eux seuls, tacite peut-être, "mystérieuse".

Mais c'est sans doute à cette seule condition que l'on peut "marcher à découvert" :

"le coeur qui marche
  à découvert
  et l'espérance
  comme un caillou"

"Marcher à découvert", c'est-à-dire avancer sans peur, le contraire de l'expression "raser les murs".
Notons que ces quatre derniers vers portent tous un accent à la quatrième syllabe, comme si désormais la marche était assurée, sans risque (cf "à découvert"), et porteuse de promesses (cf "l'espérance").
Le fragment se clôt sur la surprenante comparaison "l'espérance comme un caillou", qui lie un terme abstrait et connoté positivement à un terme concret dont le référent évoque plutôt ce qui est peu utile, voire gênant.
C'est que rien de moins intéressé que les amoureux "graves" et "fous". Il n'est pas question ici d'or (philosophal ou non) mais des cailloux du chemin de tous les jours, cette vie ordinaire à laquelle nous nous vouons et qui ne prend son sens que par la présence de l'Autre, aussi "grave et fou" que nous ; ça, nous le savons.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 août 2007

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10 juillet 2007

DU MAL DE L'ÊTRE

DU MAL DE L'ÊTRE
Notes sur Poursuite d'Ulysse de André Doms (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie d'Amay, 1999).

p.13

Le poète manie l'ellipse:

    "Comme si lors de ton départ
      l'heure s'était bloquée"

Ellipse du présentatif "C'est".
A l'octosyllabe "comme si lors de ton départ" succède un hexamètre qui semble en effet "stopper, bloquer" le vers.
Arrêt brusque. Croyance. On raconte, que, lorsque quelqu'un meurt dans une famille, il arrive que, dans une ou l'autre des maisons concernées, si ce n'est celle du défunt, une horloge, ou une pendule, s'arrête.
Comme si le temps avait été compté.
C'est que, sans doute, le temps aussi a ce pouvoir de nous mettre aux arrêts.
Il ne s'agit pas seulement ici d'un objet, mais de la perception que nous avons de notre temps.
Nous savons que, lorsque nous avons un problème à régler, - et la vie toute entière est une succession de problèmes à régler -, nous pouvons mesurer l'importance de ce problème à la façon dont s'écoule le temps qui nous sépare de la nécessaire solution.
Plus notre désir est grand et plus long le temps, plus lent le temps.
C'est, ce "mal de l'être" qui nous définit, dans l'inéluctable temporalité que nous l'éprouvons.
Certains tombent dans le sommeil pour ne plus l'éprouver, cette longueur de temps.
D'autres, au contraire, ne peuvent guère fermer l'oeil et s'installent dans une inconfortable patience, une peu tranquille attente, une étrange solitude.
D'autres tentent la tricherie puisque l'alcool, ça fait passer le temps.
Mais il est vrai que ce passage du temps est une épreuve physique. Une lutte avec l'ange irrémédiable.

    "Et te savoir le temps de mes veines
      l'espace à mes joues
      l'indémontrable       l'indéniable
      contrepoint de neige et de boue
      sur tous nos lieux de plaine"

Ces vers me semblent d'une grande justesse.
Présence fantôme. L'être absent occupe et le temps et l'espace.
C'est ainsi que patiente le narrateur.
La dépossession (le sentiment de perte) ressemble à une possession (la douleur fantôme) "indémontrable" et pourtant "indéniable", aussi indémontrable et indéniable que la "neige" et la "boue" qui semblent ici inscrire le poème dans la temporalité d'une saison.

Quant à l'espace ?
Ce n'est pas la peine de chercher à fuir.
L'espace est hanté.
Les "lieux" ne sont pas prison pourtant, il s'agit de "plaines".
C'est que les villes parfois semblent refermer sur nous leurs ailes de poussière ; nous croyons y étouffer alors même, qu'incapables de rester chez soi, nous éprouvons l'impérieuse nécessité de sortir, de marcher, d'arpenter les rues, pour tenter d'apaiser ce "mal de l'être" qui, littéralement, nous prend à la gorge, nous bat le coeur.
Pour ma petite part, je le sais que bien des personnes la connaissent, cette impression de "lieu hanté."
Après, c'est une question de caractère peut-être ?
C'est-à-dire, en fin de compte, une question de rapport au temps et à l'espace.
Une question de rapport au rythme de l'être même, à ce "contrepoint de neige et de boue" où nous nous situons.

Il semble, en tout état de cause, que le rapport à l'autre, cet être absent, symptomatique de ce "mal de l'être" que révèle la langue, que ce rapport ne change pas s'il était auparavant authentique. C'est ce que l'on appelle, je pense, "fidélité".
Personnellement, je doute d'ailleurs que les brutes, les assassins et les imbéciles puissent connaître ce genre d'épreuve, ce genre de mal, puisque, pour eux, l'autre n'est jamais qu'un outil (de plaisir, de travail, d'intégration sociale,...).
Quand son outil ne marche plus, on le remplace. Et voilà tout.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 juillet 2007 

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24 mai 2007

EST-CE SEULEMENT DU COUPLE ?

EST-CE SEULEMENT DU COUPLE ?
NOTES SUR POURSUITE D'ULYSSE (André Doms, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie d'Amay, 1999)

p.12.

La poésie d'André Doms est un art de la miniature.
Des vers brefs, fort peu d'adjectifs, un texte semé d'espaces pour suppléer à la ponctuation abolie.

"Amants de tes maïs
  rôdeurs des boues d'ici
  nous avons trimballé nos coeurs"

Amants de tes maïs : la légereté de l'allitération semble tisser un lien secret entre "amants" et maïs".
rôdeurs des boues d'ici : le second hémistiche de l'alexandrin "Amants de tes maïs rôdeurs des boues d'ici".
"maïs, boue, trimballé" : terrain connu, familier ; il ne s'agit pas ici d'un "espace poétique" où nous serions censés planer en quête d'on ne sait quelle "inaccessible étoile", mais plutôt des figures familières du réel : les champs, la boue, les chemins de campagne.

"nous avons trimballé nos coeurs
  tant fait l'amour aux plis
  de vents et de voyages"

Est-ce une évocation de la jeunesse ?
Le passé composé pourrait en être l'indice, mais ce qui importe surtout, c'est l'évocation du mouvement : "rôder, trimballer, faire l'amour aux plis de vents et de voyages", autant de signes que le champ lexical du mouvement a partie liée avec le compagnonnage amoureux.
Dès lors, il n'est plus qu'une demeure possible :

"la roue des étoiles
  est notre dernière demeure"

La roue des étoiles : une périphrase peut-être, pour le temps qui passe, l'éternel retour des figures célestes (qui tournent leur roue), le présent de vérité générale de l'être.
Autre périphrase : "la dernière demeure".
C'est ainsi que communément nous nommons le tombeau.
C'est aussi une réponse à la question initiale de cette première partie : Maison    d'où
La demeure, le lieu de l'union des amants, c'est aussi cette terre des voyages, cette terre arpentée, ce chemin fait ensemble.
C'est aussi peut-être l'inscription du trajet dans un temps mythique, celui de "l'or du temps", cette révélation que, puisque l'ensemble des événements n'est jamais qu'une infinie combinaison des mêmes éléments, il n'y aurait pas de raison pour que ces mêmes éléments, se combinant indéfiniment, ne donnent pas lieu à un "éternel retour" des figures.
Cette suite d'évenements que nous appelons "vie consciente" serait ainsi comparable à une infinie partie de cartes où fatalement les mêmes combinaisons finissent par revenir.
Et Ulysse encore refera son Odyssée.
Et Homère encore retracera les signes de la légende.

Bien entendu que j'extrapole, que j'hyperbole, que je conjecture et m'aventure dans le subjectif, mais à quoi bon prendre des notes si ce n'est pas pour aller aux limites du sens ?
Sinon, ne restent que les belles et sages bibliothèques, aux livres bien rangés que l'on ne dérangera que pour des raisons de la plus haute importance (préparer un cours ou passer un examen, briller en société, faire des lectures publiques). C'est dire que la plupart des livres ne quittent guère les étagères, si ce n'est pour finir au grenier ou chez les bouquinistes.
Mais ceci nous éloigne un peu beaucoup du poème.

"Je te suis    je te vois
  par la nuit claire du chariot
  remonter au village où nous allions
  épuiser notre lot"

Porteuse de vision, les deux premières propositions.
S'il y a quelque part une "Alchimie du verbe", pour reprendre l'expression du vagabond Rimbaud, c'est sans doute dans l'évocation de l'absent que l'on peut en trouver trace.

Rime intérieure : "Je te suis" / "par la nuit".
Il ne s'agit plus ici de la nuit qui envahit, qui contamine la matière de son antilumière, et consacre la perte du sens ; il s'agit ici d'une nuit claire du chariot.
Est-ce la constellation qui est ici nommée ?
Une nuit qui donne à voir.
J'y vois une superposition de deux mouvements : le narrateur (où ai-je entendu qu'il n'y avait pas de narrateur en poésie ? Et pourquoi non ?) est d'abord à distance de l'être évoqué (ce fantôme).
Il le voit, cet être, ou il la voit, cette silhouette, "remonter au village" ; vient alors s'ajouter le deuxième mouvement (cf la relative "où nous allions") caractérisé par la première forme du pluriel. Ainsi semble s'imposer au poème la vision d'un couple.

La miniature de cette page 12 se termine par une formule à la fois familière et énigmatique :
"où nous allions" / "épuiser notre lot".
Ce que, subjectivement, j'ai envie de dire, c'est que cela me fait penser au "lot" de l'humaine condition.
L'emploi de ce mot me donne à penser que le narrateur considère peut-être que la condition d'être humain (ce métier d'être vivant) ne peut être appréciée si elle ne s'accomplit pas, si elle ne "s'épuise" pas dans le compagnonnage amoureux.
Est-ce seulement du couple que nous parlons ici ?

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 mai 2007


   

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24 avril 2007

"JE NE SUIS QUE"

NOTES SUR POURSUITE D'ULYSSE D'ANDRE DOMS (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie d'Amay, 1999).

p.11 : "JE NE SUIS QUE"

A première lecture, les mots touchent, par l'aveu du désarroi qu'ils manifestent :

"Après t'avoir laissée partir
  animal hébété
  j'ai beau hurler conjurer injurier
  tremper mes pattes d'encre
  je me fuis dans le silence à venir
  je ne suis que
  ce que tu as laissé"

Le poème n'est pas seul ; il est aussi ce que les hommes sont.
Il rappelle au lecteur qu'il vit dans un monde de références : ces hommes en chute libre dans le film Un soir, un train (André Delvaux) et le commentaire de cette scène qu'en fit mon professeur de philosophie (c'était en 1983, au Lycée Condorcet de Lens ; le professeur était Jean-Pierre Lalloz ; il est à noter que beaucoup de lycéens français ont leur professeur de philosophie puisqu'ils n'en font guère plus d'une année)  : que viennent faire dans le récit ces hommes qui tombent ? Ils semblent tous dire, exprimer cette crainte commune à chaque fils de l'homme : "Ne me laisse pas tomber." (1)

Autre chose : ce témoignage du père d'une assassinée qui la nuit sortait et allait dans son jardin pleurer et crier son désespoir.

Le poème n'est pas seul ; les hommes sont aussi dans ce qu'ils ne sont pas.
Ainsi, la lucide élégance de la métaphore animal hébété / tremper mes pattes.
Le chagrin nous renvoie à la mortalité, à notre condition "d'animal hébété", puisque nous pataugeons alors dans cette mortalité revenue à l'évidence.
Le poème permet de préciser cette position de l'homme au seuil de l'être.
Pourquoi écrire après le malheur ? Pour rendre compte justement de l'être douloureux qui est en l'homme.
Sans les Evangiles, la Passion du Christ serait restée sans doute dans la nuit des légendes.
Et il n'y a pas de plus grand satan que celui qui dénie au fils la parole du père.

Le poème ne rapporte pas les imprécations, ni les hurlements ni les conjurations ni les injures.
Le poème constate l'homme ; il constate que l'homme est aussi ce remuement d'instinct "d'animal hébété", comme s'il était l'enjeu d'une bataille de symboles qui le dépassait.
N'a-t-il pas cette impression qu'un aigle se déploie dans sa poitrine ?
Un aigle paradoxal qui ne semble guère capable de prendre son envol que dans des orages d'une densité effarante.
Un épervier foudroyé dans ce champ de bataille du corps.
N'a-t-il pas cette impression que son regard se fait plus intense, plus profond, plus "creusé" et plus "noir", comme si en lui quelqu'un d'autre regardait, comme si en lui prenait demeure cet être même de la tristesse et de la révolte comme si cet être ne pouvait plus le quitter ? (2)
Est-ce cela cet "ange gardien" dont le film de Scorsese, La dernière Tentation du Christ, nous rappelle qu'il peut aussi s'assimiler à cette torche vivante dans la nuit que l'on appelle Lucifer.
Est-ce cela cette possession, ce corps possédé par l'absence de l'autre ?
Est-ce cela qui arrive parfois à ceux qui décident de partir, et que nous ne reverrons plus ?

Que reste-t-il alors à l'homme, sinon les signes ?
Tremper ses pattes d'encre
Ce qui n'est plus faire sens. Ce qui n'est que se débattre au milieu des éléments de l'écriture.
Le Maître, le Maître sans doute, - et la poésie est un art de la maîtrise -, est celui qui, quoi qu'il puisse arriver, sait dompter les éléments de l'écriture pour faire oeuvre, redonner du sens en commentant le monde, en faisant signe.
Pour l'heure, il n'est encore question que de silence (cf "je me fuis dans le silence à venir"), seul chemin pour "se fuir" et reconnaître humblement que l'on est jamais que ce que les autres ont laissé.
Je ne suis que : Donnons raison à André Doms et louons cette humilité puisqu'en effet, "nous ne sommes que" que ce que l'on peut percevoir de nous.
Cette évidence est ici soulignée par le jeu poétique : le silence typographique qui suit la restriction je ne suis que / ce que tu as laissé impose, nous semble-t-il, la réflexion.

Je ne suis que
ce que tu as laissé

C'est-à-dire que, quoi que je puisse faire maintenant, rien ne pourra plus être apprécié, approuvé, discuté, critiqué par cette conscience absente, et ce n'est jamais que dans un "je ne suis que" qu'il me faut reprendre souffle.
Désarroi. Et puis, tout de même, l'oeuvre, puisque, nous le savons, "rien de ce qu'il y a d'humain ne saurait nous être étranger".

Notes :
(1) Un soir, un train (André Delvaux, 1968): film onirique et très belle réflexion sur la mort, surréaliste au sens noble du terme, - puisque, hélas, la sirène merveilleuse, la lucide ingénue, l'amoureuse folle fut depuis belle lurette dévorée à toutes les sauces par des requins de tout poil et de tout bord.
(2) "Je ne te quitterai plus" ; "je serai toujours à tes côtés" : voilà ce qu'affirme Lucifer ange gardien à Jésus de Nazareth dans La dernière Tentation du Christ (1988) de Martin Scorsese.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 avril 2007



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20 avril 2007

DOULEUR-FANTÔME

NOTES SUR POURSUITE D'ULYSSE D'ANDRE DOMS (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie d'Amay, 1999)

DOULEUR-FANTÔME

p.10 : Où le poète rappelle le lien entre parole et silence :

"Je parle depuis le silence
  que tu fais en moi"

Le silence est sûr lorsque l'autre est parti, car qui peut réellement combler la parole désirée et qui ne peut désormais que manquer ?
Le deuil est un apprentissage de la douleur fantôme.
Je me demande, si entre tant de fonctions, ce n'est pas cela aussi, le langage : l'invention du fantôme, la révélation de la source de douleur, de cette étrange persistance de l'âme, ce silence douloureux de l'être ?
Pour l'expliquer, on invente le fantôme.
Ou, comme Monsieur de Sainte-Colombe de Tous les matins du monde, qui n'a de cesse de devenir ce qu'il est, un musicien, et de jouer, et d'évoquer ombres et regrets jusqu'à ce qu'ils deviennent palpables.
Il y a ainsi dans la poésie d'André Doms une pudeur baroque, une absence d'effets, un refus des inutiles adjectifs, comme si l'essentiel était au coeur même de la langue, dans sa capacité à substantiver, à évoquer la substance du monde.
C'est ainsi que la douleur appelle le revenant, la plaie, le couteau.
Ce qui est alors étonnant, c'est cette relative, - que tu fais en moi -, qui complète le nom "silence" ; relative explicative en ce sens que c'est bien l'absence de l'être qui agit.
L'absence de l'être, c'est-à-dire cette étrange manière d'être qui est d'être absent.
Comme une douleur fantôme.
Comme la nostalgie d'Ulysse.
Comme Pénélope absente à Ulysse.
Où le poète remet sa langue en question :

"Mais des poignées de mots
  disent-ils que le coeur
  a mal de la distance
  ni comme nos pays sont à bout
  sans repos"

Des poignées de mots, est-ce là tout le poème ?
Auquel cas, comment pourrait-il, si fragmentaire, rendre compte de l'être ?
Des poignées de mots, autant dire "des poignées de cerises", petit vademecum de l'abstraction poétique qui ne renvoie qu'à lui-même ; et cet "aboli bibelot d'inanité sonore", que Mallarmé dénonça, ne peut en aucun cas conjurer les fantômes de la douleur, ne peut "dire" que le coeur / a mal de la distance.
C'est de nostalgie qu'il s'agit.
Lorsque nous souffrons de la distance mise entre nous et ce que nous aimons, nous éprouvons "le mal du pays" qui est, nous le savons, une des figures du mal de l'être.
Le deuil éprouve cette capacité à surmonter ce mal de l'être.
Notons que le poète utilise une nouvelle fois la tournure interrogative ("Mais des poignées de mots / disent-ils que le coeur").
Pas de point d'interrogation pourtant.
Puisque nous sommes dans une question purement oratoire.
Le thème de ce passage n'est pas en effet l'impuissance du langage, mais le mal de l'être, l'affirmation d'une fatigue, d'un être-à-bout :

"ni comme nos pays sont à bout
  sans repos"

André Doms est né à Bruxelles.
De quel pays parle-t-il ?
Un pays, plusieurs langues, plusieurs territoires de la langue.
Des limites. Des frontières que les hommes s'imposent.
D'où un épuisement des bonnes volontés.
Flandres ou Wallonie, ce sont toujours des terres où l'on travaille.
Nous savons, - cela est patent maintenant -, que nous vivons une époque de crise.
Un grand tourment. Un grand tourment rampant.
La lucidité nous oblige à dire, - et ceci n'engage que le commentaire -, que nous vivons une époque à générations "paumées", hors-limites.
Générations au pluriel car, franchement, qui peut en prédire la fin, de cette paupérisation des vieilles régions industrielles ?
Qui peut dire comment tournera le vent ?
Et comment finira cette guerre que l'on dit "économique" ?

Le poème tend parfois au proverbe :

"La ronce creuse au lieu d'éclore
  Tout perd le sens hors la lumière"

Le proverbe est un trait d'analyse.
Nous autres humains, qu'est-ce que nous pouvons parler ! Et nos paroles ne sont jamais qu'un infini commentaire du monde.
Borges dit quelque part que les moindres paroles de la rue peuvent suffire à faire de la littérature.
Deux éléments d'analyse donc qui conduisent à cette conclusion : l'homme forge l'homme.
Pas de fleurs dans un terrain laissé à la ronce.
Pas de sens sans ce qui éclaire (la langue).
Le poème, ce piège à revenants, s'arrête quand la nuit, que rien n'éclaire, survient :

"et je fais nuit
  de partout"

La nuit couvre le sens ; la douleur-fantôme de l'être perdu est ainsi comparée à une nuit de ronces et sans repères ; on dirait bien cette "terre gâtée", ce royaume déserté des pays condamnés à mourir car privés de légendes.
La simplicité de l'aveu souligne son authenticité.
Pas de lyrisme. Pas d'emphase.
L'efficacité des vers réside dans leur sobriété.
Leur discrétion.
Leur élégance.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 avril 2007



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22 mars 2007

"Où vais-je l'insensé ?"

NOTES SUR POURSUITE D'ULYSSE d'André Doms (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais)
Le texte d'André Doms figure en caractères gras.

"Où vais-je        l'insensé ?"

Page 9.

Comme quelques notes d'un piano qui, une à une, viennent interrompre le silence, répartis en vers de 4 syllabes, les mots brefs inscrits sur la page :

ailes        venelles
neiges      nuages
rêves      soleils
filaient vers elle

La clarté des syllabes ouvertes intensifie la féminité du pronom elle.
La rime "venelles / elle" ainsi que l'emploi des liquides donnent une grande fluidité à la phrase.
Le mot Chant semble dès lors s'imposer :

Chant de la terre

Le poème, nous le savons, est un Chant.
Ici pourtant, ce n'est pas le poème seul qui est ainsi désigné mais la présence de l'être.
Poursuite d'Ulysse serait ainsi un texte sur la présence de l'être.
Il y a Chant de la terre car il y a quelque chose sur cette terre.
Quelque chose que le voyageur Ulysse cherche à retrouver après la longue bataille des vivants et des morts.
Ce que la philosophie appelle l'étant, cet être au monde dont nous ne pouvons savoir, tant que nous n'en faisons pas subjectivement l'expérience, s'il existe ou pas cependant qu'il persiste en nous comme une légende, une nostalgie.

Liée à la question de l'être, la question du sens, qui prend ici la figure de l'interrogation :

où vais-je        l'insensé ?

Dans le silence, - cet espace blanc qui sépare les syllabes -, on pourrait deviner la forme forte du pronom : Moi.
Celui-ci est "haïssable", on le sait.
Notons l'étrange discrétion - la discrétion n'est-elle pas cette étrangéïsation de l'individu, cette mise à distance respectable de la réalité ? -, notons l'étrange discrétion du narrateur.
De façon remarquable, celui qui pose la question du sens se dit lui-même "insensé".
Celui qui écrit sur la dépossession de l'être fait ici l'ellipse du pronom personnel.

L'aimée s'est échappée de nos frontières

Ce dernier vers du fragment de la page 9 se veut explicitement "poétique".
Conclusion d'un conte ? Morale d'une fable ?
Le mot frontières rattacle le narrateur à sa condition. C'est bien le monde des vivants qui se caractérise par des "frontières".
L'au-delà, c'est bien l'au-delà de quelque chose.
La mort, certes, n'est pas un chemin.
Mais tous les chemins mènent à l'au-delà de toute chose connue.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 mars 2007

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17 mars 2007

"PASSANTE BLONDE ET NOIRE"

NOTES SUR POURSUITE D'ULYSSE D'ANDRE DOMS (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, 1999).
Le texte d'André Doms figure ici en caractères gras.

"PASSANTE BLONDE ET NOIRE"

Page 8

Tu reposes      dit-on
Quand ce serait au bout de mes mots
comment croire ?

Deux phrases. Une reprise de la langue telle que couramment nous la pratiquons, cette oralité qui nous sert à rire et à pleurer, et à travailler aussi, parmi les vivants.
Le verbe "reposer" est ici employé à titre d'euphémisme, celui que nous employons dans les églises où nous n'allons plus guère, celui que nous employons dans les discours que quelques-uns parmi nous font quand on le leur demande, à l'occasion de ces commémorations, de ces réunions, de ces festivals qui permettent de nous compter, de nous compter encore, saison après saison, au nombre des actifs.
Vient ensuite un alexandrin coupé, un alexandrin stoppé :

"Quand ce serait au bout de mes mots / comment croire ?"

Au bout de l'alexandrin : "comment croire ?"
Là encore l'interrogation.
Là encore l'intransitivité.
Croire. La question de la croyance - de la foi peut-être, de la foi sans doute, de la foi quand même - est liée à cette évidence de la mort dans laquelle nous nous mouvons tous, patiemment.
Limite de la vie, limite du langage, limite de la foi. Le deuil pose des limites à l'humain :

Le coeur qui s'arrête
devient inhabitable

La mort tue la maison.
Vivre avec, c'est donc habiter un "coeur".
L'expression pourrait sembler étrange.
Prenons en compte ceci : nous n'existons jamais que dans le regard de l'autre, la conscience de l'autre.
La personne que nous aimons, cet être singulier, est ainsi cette conscience que nous vivons, cette conscience qui nous fait vivre ainsi.
La maison est le lieu de cette mise en jeu quotidienne de la conscience aimée.
Ce que nous reconnaissons comme le lieu de l'affectivité : le "coeur" symbolise aussi cette puissance de la conscience, ce miracle d'exister dans la conscience de l'autre. "Le coeur inhabitable", c'est donc la conscience perdue, la conscience "arrêtée".
Ce coeur était d'ailleurs propriété commune :

Le nôtre battait sa fête
à la noueuse mémoire
du fleuve et de la route

Battre sa fête : on songe à l'expression "la fête bat son plein".
Restent les méandres de la mémoire, le cours du fleuve et la route, lieux de circulation, chemins, liaisons entre les vivants.
Restent les chemins de la mémoire.
"Noueuse" évidemment, c'est-à-dire pleine de crises, de débats, de trajets, de projets, de noeuds qu'il a fallu dénouer, ou trancher.

Tu me précèdes
passante blonde
et noire

L'auteur semble s'adresser à l'être disparu, un coeur arrêté.
Il lui rappelle cette évidence que, si elle est partie avant lui, il la rejoindra un jour ou l'autre, et qu'en fin de compte, elle n'est pas une "morte", mais une "passante blonde".
Idéal de la femme blonde ?
Idéal de la femme dégagée de la temporalité ?
Ce que nous rêvons de la conscience de l'autre, une extra-temporalité, une blondeur infinie, une ombre sans cesse.
Ainsi la passante, la passante sempiternelle est-elle blonde et noire.
Par association d'idées, on songe alors à ce titre, La Négresse blonde de Georges Fourest.
Nous sourions. Nous savons bien sûr que les deux textes ne sont pas comparables.
Il s'agit plutôt ici de l'évidence de l'ombre.
Il s'agit plutôt ici de l'évidence de la lumière.
Nous vivons tous entre ombre et lumière, dans "cette obscure clarté qui tombe des étoiles " (Corneille), entre la nuit et le jour.
Entre la lourdeur de la terre et le vertige de l'air.
Toujours courons-nous vers la lumière et pourtant, notre ombre finit toujours par nous rattraper.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 mars 2007

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