19 septembre 2006
CHEVALIER ERRANT ET CHAT DOMESTIQUE
CHEVALIER ERRANT ET CHAT DOMESTIQUE
La bande dessinée aime à faire discourir les animaux.
Ainsi, Le Pauvre Chevalier de F'murrr (Casterman, 1990) est-il condamné à aller dormir dans la niche du chien, lequel animal lui cède volontiers la place, au "baron maudit":
- "Prends, mon ami, prends ! Je n'en ai pas l'usage."(p.29)
Dans la niche, un chat noir et vif qui reconnaît le proscrit et propose même de l'héberger en excellent français :
- "J'entends cependant que vous régliez votre loyer en caresses et gratouilles habiles" précise au chevalier errant le chat domestique. (p.30)
Les animaux des cases dessinées et des phylactères imitent souvent la société des hommes soulignant que tous sont différents, hommes comme bêtes, et cependant contraints à vivre ensemble.
Du reste, si le Pauvre Chevalier semble entretenir de meilleures relations avec les bêtes qu'avec les hommes, c'est qu'il est réguliérement ravalé au rang de l'animal.
A "l'auberge de l'Elite" par exemple et par ordre de la reine, il n'a droit à d'autre repas que celui de la pâtée du chien et à d'autre lit que la niche.
A son réveil, il constate que son fidèle compagnon, son cheval a été dépecé, dépiauté, débarrassé de sa vie :
- "Dès le début, tu as été à la peine, et de peine en peine, te voici arrivé au bout de tes peines..." dit-il, en guise d'oraison désabusée (p.32).
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 septembre 2006
07 septembre 2006
EXIL LONDONIEN
EXIL LONDONIEN
Notes sur La fille du professeur de Guibert et Sfar, Editions Dupuis, collection Expresso.
Au bas de la page 61 : Liliane et le pharaon s'en vont dans le fog, le smog de Londres. Ils sont comme suspendus dans un vide gris et blanc. Le beau-père de Liliane est donc un pharaon lui aussi. Il s'enfuit de Londres dans un fiacre. Lui itou comme suspendu dans cet apparaître de la ville industrieuse qu'est le brouillard :
- "Adieu, petit roi de la pluie. Rejoins-moi si un jour tu n'en peux plus du triste occident."
C'est ce qu'il lance à son fils à qui il avait d'ailleurs rappelé, page 32, son origine solaire :
- "Oublies-tu que c'est le feu du soleil qui coule dans tes veines ?"
Car ce n'est pas la pluie ni le brouillard qu'il faut aux pharaons, aux seigneurs du temps, mais "le Nil toujours poissonneux" et les mystères des pyramides. Aussi, papa pharaon a-t-il décidé de laisser l'Angleterre à son fils pour rejoindre des "contrées moins civilisées" dit-il avec l'ironie des momies qui, du temps où on ne savait plus quoi en faire, servirent aussi en Europe de combustible.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 septembre 2006
06 septembre 2006
LA JEUNE FILLE SOUS LA PLUIE
LA JEUNE FILLE SOUS LA PLUIE
La jeune fille sous la pluie. Elle est de profil et dit que celui qui l'aime l'aime parce qu'elle ressemble à une morte.
De fait, la couleur noire l'habille presque entièrement, de ses cheveux au bas du fourreau de sa robe.
- "Je dois partir" dit-elle dans la dernière case de la planche (page 33 de l'album La fille du professeur de Guibert et Sfar, Editions Dupuis, collection Expresso).
Elle s'éloigne dans la lumière blanche de la pluie luisante sur le trottoir, les pavés de la rue presque abolis.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 septembre 2006
24 juin 2006
CRACK !
CRACK !
Note sur "Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine" (Hugo Pratt, Les Celtiques, Editions Casterman).
Le silence des noirs et des blancs.
Hugo Pratt avait cette habitude parfois de commencer une histoire par le silence.
Pas de cartouche explicatif, pas tout de suite de phylactères, - ou si peu - ; seule l'onomatopée, au besoin.
Ici, une auto blindée anglaise tandis que Corto allume une cigarette et qu'à la lueur de l'allumette qu'il vient de craquer, il contemple le portrait d'un rebelle irlandais, la tête d'un homme recherché par l'armée d'occupation.
Le combat qui suit se déroule dans un même silence : même la grenade lancée sur l'auto mitrailleuse se passe de détonation.
C'est le célèbre CRACK ! des fusils de Pratt qui rompt le silence tandis que tout semble un rêve, les Anglais de l'auto blindée en patrouille y évoquant des fantômes :
- "Va vers le portail de L'Harpe Mews, Mc Rea..."
- "Que vois-tu ?... Des fantômes ?"
et celle qui vient de tirer, - une Irlandaise à cheveux fous couleur Guiness et taches de rousseur -, est appelée Banshee du nom de cette messagère de l'Autre Monde (le Sidh) qui accompagnait chaque grande famille irlandaise et dont les hurlements annonçaient la mort prochaine.
La Banshee lave aussi dans les rivières le linge ensanglanté.
Rêve sanglant et silencieux donc.
On a parfois attaqué le militarisme supposé de Hugo Pratt.
Certains universitaires en mal de copie s'y seraient même attelé, à cette dénonciation du vilain Hugo Pratt.
Ridicule. Absurde.
Aussi absurde que de reprocher à Dario Argento ses scénes d'épouvante ou à Rabelais son goût des gaudrioles langagières.
D'autant plus que ce goût des "Militaria" est avant tout une esthétique.
Que l'on ne fasse pas les dégoûtés ou les vierges effarouchées : les uniformes des défilés militaires sont à la fois beaux et intéressants, ainsi que les drapeaux des bataillons souvent riches de symboles ; les armes à feu sont aussi de petites merveilles techniques.
D'ailleurs, le noir et le blanc originel des planches d'Hugo Pratt éloigne la complaisance et c'est plus la maîtrise du dessin que l'on admire que les armes à feu en elles-mêmes.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 juin 2006
21 avril 2006
MOI, J'AIME BIEN BOB ET BOBETTE
MOI, J'AIME BIEN BOB ET BOBETTE
Parmi les oeuvrettes que j'affectionne avec mauvais goût (mais on s'en fout), il y a les très belges aventures de Bob et Bobette de Willy Vandersteen (on ne trouve ça en France que sur les marchés aux puces du Nord/Pas-de-Calais et chez certains bouquinistes). Comme les aventures de Nero de l'immense Marc Sleen (lui aussi inédit en France, en tout cas à ma connaissance), les aventures de Bob et Bobette sont joyeusement loufoques, très naïves et purement commerciales, ce qui n'empêche pas la qualité.
Ni l'humour. J'en veux pour preuve ces deux vignettes extraites de l'album La dame de carreau (épisode 101 des aventures de Bob et Bobette, Editions Erasme) :
Eh oui, vous l'avez reconnu, c'est le Général De Gaulle caricaturé et consultant, sur un marché aux puces, un ouvrage intitulé Voyage en Algérie.
C'est sûr ! cela ne vaut pas un film de Godard Jean-Luc ou une installation vidéo d'un jeune artiste germanique et/ou interpellé par les problèmes de la représentation du monde politique par les médias, ce qu'en voit le contribuable ordinaire et ce qu'en sait l'artiste de notre temps, mais que voulez-vous, moi, ce genre d'humour me ravit et j'y trouve bien plus de sens que dans bien des discours sur la culture et les pauvres de nous de consommateurs inconscients, qui achetons des bandes dessinées sans savoir qu'elles constituent le premier pas vers une aliénation au système marchand dont les petits professeurs de nos collèges et lycées auront bien du mal à se relever !
Autre vignette réjouissante, dans le strip 42 (car en plus, Bob et Bobette furent publiés dans la presse dont on se servait pour emballer les poissons, les légumes et le mou pour le chat avant que les fonctionnaires européens ne mettent bon ordre à ce déplorable manque d'hygiène, non mais !) :
Délicieux, n'est ce pas, cette petite image doucement surréaliste, ce petit gag en passant qui n'aurait pas déparé un film de Jacques Tati ou des Marx Brothers ?
Oui, sans doute, cela a dû être fait avant ; possible itou que les aventures de Bob et Bobette soient réalisées dans des studios regroupant plusieurs dessinateurs. Le grand Hergé avait lui aussi son studio : le très bon Bob de Moor y avait même fait ses classes. Et alors ? Moi, en tout cas, cela ne me gêne pas. Il est vrai que je ne crois plus depuis longtemps aux doux contes des petits professeurs de français qui placent l'artiste sur un piédestal, en en faisant une sorte de saint laïc, d'incorruptible créateur et refusant d'admettre que, pour beaucoup d'entre eux, ils ne sont que ce que nous sommes nous-mêmes, des êtres de chair et de sang, avec des faiblesses, des désirs, des frustrations, des problèmes de plomberie et de famille et un compte en banque qu'il faut absolument alimenter si l'on ne veut pas se retrouver à la rue.
Remarque : Bien évidemment, les trois vignettes reproduites ici le sont à titre d'illustration de mes propos et ont pour objectif de montrer que la bande dessinée, et même la bande dessinée de consommation courante, a ses instants de grâce.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 avril 2006
19 avril 2006
"COLERE-DE-DIEU"
"COLERE-DE-DIEU"
Note sur Les yeux d'étain de la ville glauque de François Bourgeon (Editions Casterman)
- "... Je sais que tu me méprises parce que je suis garçonnière et reste féale aux anciens dieux... Mais s'il te plaît... Laisse-moi te suivre."
La donzelle qui s'exprime ainsi à la planche 9 de l'album Les yeux d'étain de la ville glauque de François Bourgeon est blonde, enceinte et porte au cou une pierre bleue. Elle s'adresse à un homme mûr, d'apparence solide. Il porte une lance et répond :
- "Regarde bien ! Regarde cette vague... Tu vois cette vague ?... Elle vient de loin. Elle a pour nom : Colère-de-Dieu. Elle sort tout droit du fond de l'enfer pour y amener ceux qui défient le Tout-Puissant."
C'est donc une lame de fond. Une de ces vagues gigantesques à dépeupler les rivages, à envahir les terres, y semant panique et destruction, une apocalypse liquide. D'ailleurs, mais c'est un autre homme qui parle maintenant, un vieillard, le dessin se passant des indicateurs temporels, d'ailleurs :
- "Elle a fait sept fois le tour des sept mers, avant de se décider à venir libérer ton esprit."
Ouh là ! La jeune fille devrait se méfier, ou l'enfant qui fait la moue tandis que l'imprécateur imprécationne :
- "Ces rochers sont maudits ! Malheur à qui s'en vient y affronter la mer, sans avoir, en droite heure, confié son âme à Dieu."
Et l'on voit, sur d'énormes blocs de roche, une troupe villageoise aux allures médiévales et meute de chiens de chasse lancée à la poursuite d'une fille nue et rousse comme l'abricot, agile et aux abois, grimpant vite et vive ces roches de la dernière heure...
- "Ces rochers sont sacrés !" (Vous remarquerez le parallélisme "Ces rochers sont maudits / Ces rochers sont sacrés") "Pour peu que tu n'insultes pas la mer, ils te seront refuge chaque fois que tu auras à fuir la folie des hommes."
Les rochers constituent donc tantôt une menace, un danger mortel, tantôt un refuge, un sanctuaire.
Ce que disent les deux hommes, - l'homme mûr et le vieillard -, semble relever d'un enseignement, d'une initiation à la toute puissance des éléments :
- "Mes pauvres chiens..." déplore l'homme mûr lorsque la vague engloutit le rocher.
- "Les pauvres gens..." ajoute la jeune fille.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 avril 2006
16 avril 2006
DU PRINCIPE DE TERRITORIALITE
DU PRINCIPE DE TERRITORIALITE
Note sur Le Mystère de la Cité perdue (Claude Dupré, Jean Ache, Editions Hardi, épuisé).
Chez les bouquinistes - ou moins cher souvent - sur ces marchés aux puces où les gens vident leur grenier et liquident pour quelques pièces de vieux albums de bandes dessinées conservés jusqu'ici on ne sait trop pourquoi, il se peut que vous dénichiez un album des aventures de Nic et Mino (Editions Hardi).
C'est le formidable Jean Ache, l'un des pères de la ligne claire, qui, sur 62 pages, comme Hergé, illustrait des "récits inédits" de Claude Dupré. Le tout était prépublié dans les années 60 par le "Journal de Mickey".
C'est épatant de naïveté. Et cela dès le titre : "Le Secret de l'Ile interdite", "Le Mystère de la Cité perdue", "Le Voyageur de l'Espace", "S.O.S de Honolulu" !
A la planche 9 de l'album Le Mystère de la Cité perdue, nous voilà en Amérique du Sud.
Monté sur une mule blanche, un Indien à chapeau évoque la colère divine :
- "C'est toi, vilaine face jaune, qui as jeté un sort sur notre entreprise. La colère de Timankhor sera terrible quand nous arriverons avec un seul de ses fils. Il se vengera sur toi !..."
Ce discours plein de menaces s'adresse à Tao, compagnon de Nic et Mino, dont le passeport nous apprend qu'il est de nationalité chinoise et qu'il exerce la profession de "Disciple de Confucius" : pas question évidemment de Chinois maoïste dans les pages du "Journal de Mickey" et c'est un Chinois d'opérette que nous présente Jean Ache : tête ronde et natte, fine moustache retombant des deux côtés de la bouche, chemise rouge sur laquelle, à hauteur de la poitrine, s'affichent deux cercles bleus. Aux imprécations de l'Indien, Tao répond, comme il se doit, par un proverbe :
- "Je n'irai pas plus loin ! Celui qui se jette dans la tanière du tigre est un fou !"
De toute façon, il n'a pas le choix car, comme le dit l'Indien colérique :
- "Dépêchons-nous. Il ne fait pas bon s'attarder dans la forêt... Des hommes sauvages hantent la montagne. Ceux qui les ont vus disent qu'ils se nourrissent de lézards et de serpents et qu'ils ont les pieds à l'envers..."
Dans les cases suivantes, nous apprenons que l'Indien est une Indienne, "n'écoute pas cette vieille folle", et nous apercevons la silhouette, - elle semble même nous faire signe -, d'un de ces hommes sauvages qui font penser à la légende américaine de "Celui qui a de grands pieds" (le Bigfoot).
Planche 10 : Une main velue saisit un lézard. Nic s'enfuit en faisant ce commentaire :"Le coin me semble malsain ! J'espère ne pas rencontrer d'autres mignons du même genre !"
Pourtant, s'il se nourrit de serpents et de lézards, cela ne veut pas dire qu'il pourrait s'attaquer à un homme : c'est le principe de territorialité qui fait fuir les humains. Demeurer sur le territoire de l'être sauvage, c'est s'exposer à la colère du maître des lieux.
Ainsi, les bergers des Pyrénées ne veulent pas de la réintroduction de l'ours puisque, eux, les bergers, sont devenus les quasi seuls maîtres de ces territoires jadis aux loups et aux ours.
Lorsque les ours étaient chez eux dans les Pyrénées, les bergers composaient avec l'animal, dormant avec leurs troupeaux, s'accompagnant de chiens, s'armant de fusils, rusant pour ne pas se faire surprendre par la bête.
Les sociétés de chasse et les louveteries sont passés par là, ont chassé loups et ours : ne reste que l'homme qui, libéré de la menace, a pris l'habitude de laisser ses troupeaux sans surveillance.
Les bergers des Pyrénées ont raison : il n'y a de place pour l'ours et le troupeau que si l'on accepte de dormir sur place, avec les brebis, c'est-à-dire si l'on accepte de vivre un temps avec les bêtes, loin des hommes.
Les philosophes et les croyants ne cessant de répéter que l'homme n'est pas comparable à l'animal, nous avons fini par nous persuader de notre supériorité et avons de plus en plus de mal à partager nos territoires avec l'animal que nous diabolisons ou évangélisons au gré de nos modes, oubliant que le "brave toutou" est potentiellement dangereux, que le "gros minet" peut vous crever les yeux, que le loup est farouche et, à priori, ne s'attaque pas à l'homme, que nos villes sont peuplées de rats et que, la nuit, on peut observer des renards jusqu'au coeur de nos capitales ; nous n'imaginons d'ailleurs qu'avec peine cette évidence : l'espèce humaine pourrait disparaître de l'univers aussi définitivement qu'ont disparu les dinosaures et tant d'autres, chaque année, dont les noms sont connus des seuls zoologues. Nous avons du mal à l'imaginer et surtout à l'accepter, nous inventant des "éternels retours", des Dieux cachés, des miracles scientifiques, et pourtant, il faudra bien que nous cédions la place aux insectes : c'est ce que nous apprennent les virus.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 avril 2006
DANS LE MUSEE DESERT
DANS LE MUSÉE DÉSERT
Note sur Le Mystère de la grande Pyramide d'Edgar P. Jacobs (Editions Blake et Mortimer)
Dans le gris de la pénombre, les dieux et les déesses de l'ancienne Egypte se font face, singe et tête de lion, - l'homme face au sphinx ? -, pharaons et dieu hippopotame, pirogues et colonnes vers l'infini de la case rectangulaire où, comme l'indique le cartouche, "voici que paraît une silhouette ; elle s'avance lentement en s'éclairant d'une torche électrique" et, en dehors du rose pâle du cartouche, le cône jaune vif est la seule lumière dans le musée désert.
Cela se passe à la page 16 du fort célèbre tome 1 de l'album Le Mystère de la grande Pyramide d'Edgar P. Jacobs.
Quel est ce visiteur de la nuit égyptienne ?
"...C'est Mohamed' Zaim, le gardien-chef qui effectue sa ronde..." nous répond la voix silencieuse du cartouche.
Rassuré(e) ?
Non pas car, tandis qu'il se trouve près du dieu à tête de faucon, le voici qui "s'immobilise soudain...", le gardien-chef, et d'ailleurs, "près de la colossale figure d'Akhnaton (sic), le pharaon maudit, une ombre vient de bouger..."
(Au moment où j'écris ces lignes, j'écoute le très époustouflant album du groupe Ange qui s'intitule Emile Jacotey ; eh oui, je sais, ce n'est pas nouveau mais la pop/rock des années 70 avait une de ces forces ! et de cet album, l'une des plus belles chansons est Jour après Jour ; il y est question aussi de "Pharaon").
"... une ombre vient de bouger..." ; la case semble ainsi suggérer quelque rapport entre le monument colossal de l'énigme d'un visage, masque d'un "pharaon maudit", et l'attitude singulière du gardien-chef qui, case suivante, "murmure rapidement" :
- "Venez vite !... Il est au laboratoire...".
Il s'agit peut-être bien de science alors, de la relation que nous voulons la plus rationnelle possible avec les civilisations disparues et leurs héritages mystérieux.
Malédiction certainement... Akhnaton (Akhénaton ?) n'apparaît pas pour rien car "il n'a pas le temps d'achever sa phrase", le gardien-chef dont le patronyme quasi caricatural ("Mohamed' Zami, Mohamed' Monzami" ?) souligne l'insignifiance face aux dieux tout puissants de l'ancienne Egypte et des secrets de la bande dessinée, "il n'a pas le temps d'achever sa phrase ; une main le saisit à la gorge, tandis qu'une matraque maniée avec force l'abat soudain, avant qu'il ait eu le temps de pousser un cri..."
Et sur fond de sphinx, le lecteur assiste au spectacle d'un homme en imperméable et chapeau levant sa matraque sur le pauvre Mohamed' Zaim pris à la gorge par ce qui pourrait bien être la main du destin !
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 avril 2006
11 mars 2006
EVA
EVA
Note sur l'album Eva de Didier Comès (Casterman Classiques, 2003) (1)
Dans les ombres de l'encre et la lumière blanche du papier, dans cette maison isolée, dans cette campagne sans nom, dans la virtuosité du dessin de Didier Comès, cette maison noire et blanche peuplée d'automates, - mannequins et créatures sophistiquées, serveur aux lèvres fardées, dandy à faux cils, longilignes ambigus, jeune femme longue et brune porteuse de faux ongles et de fume-cigarette, très jeune fille soulevant sa jupe, révélant la fente de son sexe rasé, blonde aux cheveux courts, aux seins pointant sous la veste noire sur laquelle s'affichent des croix de fer et d'autres insignes encore, répugnants tels que ces deux éclairs SS qui font partie depuis longtemps de la panoplie sado-maso comme s'il fallait rappeler rituellement le rapport évident, - le sado-masochisme n'est jamais qu'une redondance -, entre le sexe et la mort, ("le sexe et l'effroi" pour reprendre ce titre fascinant de Pascal Quignard), et d'autres poupées des inquiétudes, petit pirate aux yeux ronds, actrice de cinéma allemand dont on voit la cuisse pleine, visages d'anges et de tourmentes, simulacres qui s'avéreront dangereux, menaçant Neige, la traitant de "salope", l'obligeant à se défendre à coups de marteau dans cette maison silencieuse peuplée d'automates et d'idéogrammes tels qu'en porte l'élégante énigme Eva que l'on peut s'imaginer perverse quand, déguisée en religieuse, en "sister of mercy", "elle" oblige, sous la contrainte d'une arme, Neige aux cheveux clairs à se déshabiller, - et le crayon de Comès alors révèle la beauté du corps de la jeune femme que l'on voit alors de trois-quart profil au moment où elle s'apprête à ôter sa petite culotte qui semble si soyeuse, - l'épithète "petite" étant alors de l'ordre du cliché coquin -, pour la remplacer par un string noir et le crayon de Comès alors montre le ridicule de la concrétisation du fantasme, les deux fesses lourdes débordant le string de la jeune femme que l'on voit alors de dos tandis qu'une joute verbale éclate entre la songeuse Neige et la mystérieuse Eva, âme de cette demeure dont Neige dit qu'elle "distille un élixir vénéneux" qui la "trouble" et la "fascine" et elle pense ces mots dans la page d'après celle où elle fut contrainte, révélant ainsi au lecteur sa curiosité malsaine alors qu'il lui suffirait de franchir la porte pour quitter à tout jamais sans doute cette maison peuplée d'automates et d'idéogrammes sous forme de boucles d'oreille tels qu'en porte l'élégante énigme Eva qui reste muette et fascinante de beauté blanche et noire lorsque son frère Yves lui demande de "promettre au moins de ne pas lui faire de mal", à cette jeune visiteuse du soir qui s'appelle Neige et que l'on a invitée à rester, puisque Neige est peut-être une chance d'échapper à cette campagne sans nom, et ce sera Yves pourtant qui lui fera le plus grand mal, après avoir détruit ses propres créatures, maléfices simulacres, automates pirates et pervers ventriloques, tandis que Neige endormie rêve des gueules ouvertes des mannequins aux yeux fous, et ce sera Yves qui lui fera le plus grand mal comme s'il était possédé par une morte, et je pense alors, composant cette phrase avec le soin de ne pas révéler le fin mot de l'énigme afin que vous ayez envie de découvrir Eva, cet album magnifique de Didier Comès, je pense alors à ces phrases de Rimbaud :"C'est elle, la petite morte, derrière les rosiers. - La jeune maman trépassée descend le perron. - La calèche du cousin crie sur le sable. - Le petit frère - (il est aux Indes !) là, devant le couchant, sur le pré d'oeillets. - Les vieux qu'on a enterrés tout droit dans le rempart aux giroflées." (Enfance II) et cela pourrait être les Illuminations de Rimbaud que, dans la maison peuplée d'automates et de l'énigmatique beauté de sa soeur Eva, le personnage Yves lit au moment où arrive la jeune femme qui s'appelle Neige et que l'on peut voir marcher dans le parc, traverser la muraille d'ombre des arbres, se diriger vers la maison dans l'ombre, héroïne fatale et si claire de cette histoire dessinée et fascinante comme le visage d'une belle étrangère.
Note (1) On se souviendra cependant que Eva fut jadis pré-publié, dans les années 80, par l'excellente, défunte et regrettée revue A SUIVRE.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 mars 2006
21 février 2006
Notes sur "Fable de Venise" de Hugo Pratt
Notes sur Fable de Venise de Hugo Pratt (Editions Casterman)
Il y a des tableaux accrochés au mur. La pièce est sombre ; on y perçoit des tentures, des meubles précieux. Une porte est ouverte qui donne sur une autre pièce, plus lumineuse que celle-ci qu’un homme arpente en fustigeant la folie des chercheurs de fables.
Et qui est Corto Maltese sinon un chercheur de fables ?
Dans Venise dessinée, dans ce crayonné noir et blanc, des silhouettes évoquent forcément le passé puisque ces silhouettes n’appartiennent jamais qu’au temps suspendu des fables.
L’un parle d’une jeune fille : N’est-ce pas qu’elle est belle ?
Corto répond : Oui, elle est peut-être belle…Mais quand tu es près d’elle, tu n’y penses pas.
Affirmation du compagnon :Moi, j’aime cette jeune fille.
Combien de fois la lune court-elle au-dessus de Corto Maltese dans ces vignettes où les personnages remuent à peine les lèvres comme si nous lisions dans leurs pensées, comme si la fable n’était qu’un rêve de Corto et surtout un songe au crayon, une rêverie d’Hugo Pratt ?
La bande dessinée est un art lunaire, un art voué à la solitude du dessin et du temps autre, celui d’une nuit vagabonde alors que le monde suit son cours.
Une femme élégante est appelée, - une case ou l’autre -, à tenir un revolver et à faire feu dans les histoires d’Hugo Pratt. Celle-ci porte un imperméable clair, un chapeau clair sur des cheveux clairs encadrant un visage clair mais un chemisier noir souligne la clarté du cou.
…L’émeraude arabe…Les arabes à Venise…Le baron Corvo…La cour… Tels sont les termes de l’énigme que Stevani énonce alors qu’il va mourir derrière une porte ouverte par laquelle Corto vient d’arriver.
L’énigme inscrit l’histoire dans une chronologie fabuleuse.
Ce sont les lions de pierre qui intriguent Corto.
Des lions « en marbre ou en pierre mais qui changent leur peau de serpent septentrional entre les brumes de Venise ».
Ce qui est du nord, septentrional, ce qui a affaire avec les brumes.
Ces indicateurs préparent la fin de l’histoire qui se déroulera dans un lieu enfumé.
Cette brume s’oppose d’ailleurs à la ligne si claire du travail d’Hugo Pratt.
Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 21 février 2006


