BLOG LITTERAIRE

Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

14 septembre 2008

DIMANCHE INSOLITE

"DIMANCHE INSOLITE"

Un détail suffit à nous intéresser à une phrase, à nous arrêter l'oeil un bref instant. Ainsi, ici qui commence par la coordination "car", ce "dimanche insolite" qui sonne sa petite originalité, sa surconnotation du Jour du Seigneur différent soudain des autres :

"Car, ce qui arriva pendant que nous, les quatre-vingt-trois d'ici piétinions à sept heures du matin dans un dimanche insolite, ce fut le fameux procureur royal." (Jean Giono, Un roi sans divertissement, folio, p.124)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 septembre 2008

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11 septembre 2008

POLITIQUE DU MATIN

POLITIQUE DU MATIN

Nos vies n'ont aucune valeur. Chaque jour, d'entre nous certains disparaissent sans que cela puisse réellement nous émouvoir. Nous ne sommes pas plus qu'un soldat en sursis sur un champ de bataille.
Nos vies n'ont aucune valeur. Et la culture, dont nous gargarisons à n'en plus finir, n'est jamais que l'habit d'un bavard arlequin, n'est jamais que le rêve d'un chien.

Seul le politique nous donne de l'importance. Car nous faisons et défaisons les princes qui nous gouvernent, les princes qui nous gouvernent sont prêts à tout pour nous plaire.
Les Royal et les Sarkozy n'ont de valeur que parce que nous avons ce pouvoir de les faire autant que de les défaire. Aussi profitons-en, faisons et défaisons ces princes méprisables qui ne sont là que parce que nous le décidons.
C'est ainsi que nous prenons alors une importance capitale et que le plus sot de nos éditorialistes, le plus ignorant de nos professeurs, le plus borné de nos policiers devient, par la grâce du politique, un être d'une puissance extraordinaire.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 septembre 2008
 

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08 septembre 2008

DE LA POETIQUE DEGUISEE

DE LA POETIQUE DEGUISEE

« Ne se pourrait-il pas qu’elle fût, comme chez Joyce ou T.S. Eliot, une poétique déguisée ? » (Lucien Dällenbach, Claude Simon, Les Contemporains, Seuil, 1988, p.138)

« De là à inférer que le roman tend à réaliser sa thématique au niveau proprement esthétique et à se présenter comme un cosmos où la mise en œuvre de l’analogie, tout admirable qu’elle est, ne constitue qu’une pièce parmi d’autres, fût-elle la pièce maîtresse, il n’y a qu’un pas qu’une relecture du livre dans cette optique nous invite bientôt à franchir. »
(Lucien Dällenbach, opus cité, p.138)

Toute littérature se fonde-t-elle sur
Une poétique déguisée peut-être c’est
Qu’il y en a de l’arrière-monde c’est
Que ça grouille derrière les mots les
Phrases les nominatives injonctives &
Les autres péremptoires c’est qu’il y
En a qui battent des palpitants aussi
Des figures des nausées des sueurs et
Tout un tas de gens variés avec leurs
Histoires de cœur d’argent les soucis
Des sous avec cette sainte ardeur des
Reproductions goût des propagations &
Des salives à y cogiter cosmique dans
Le roman qu’on est rendu d’où longues
Phrases périodes ruptures séquences &
Glissements rythmiques sémantiques on
En fait du tintouin et le greffier il
En devient animal pas croyable rempli
De magie le matou spatial le matou et
Sidéral le matou et itou le toutou de
N’être que clebs il n’en est pas rien
Pour autant formidable l’animal ô ami
Du genre humain le carnivore le chien
Que l’on rabaisse alors au niveau des
Plus consensuels humanistes et que du
Coup quand il grogne quand il mord et
Qu’il blesse et qu’il égorge le chien
On comprend plus on s’étonne c’est si
Féroce alors la nature si inhumain si
Violent c’est faut dire c’qui est que
L’on ne dit plus c’qui est on ment et
Avec de fort beaux mensonges encore !

-
Note : C'est ce qu'il a pigé absolu &

Démontré Claude Simon que éberlués on

En était des histoires à en perdre la

Vie & tomber de son cheval tout droit

dans la boue celle que les chiens ont

mangé dans la nuit à nous autres.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 septembre 2008

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07 septembre 2008

DE L'ÊTRE A ÊTRE

DE L’ÊTRE A ÊTRE

  « Il ne suffit donc pas de dire que Simon est un écrivain d’origine. Ce qui importe en lui, ce n’est ni l’archéologue, ni le paléologue ; c’est qu’il maintient la littérature à l’état naissant. »
(Lucien Dällenbach, Claude Simon, Les Contemporains, Seuil, 1988, p.99).

« à l’état naissant » : comme si le signe était toujours sur le point de donner à être et, cependant, n’était jamais autre chose qu’une machine à faire sens, à produire du concept sans référent (ce qui est le propre des formules magiques, des biographies, et de tout ce qui prétendrait transformer le monde par la seule économie des signes). Cette industrie de la production intensive du sens tend à prouver, par l’importance qu’elle se donne, que faire sens et être sont des synonymes absolus, et qu’il n’y a pas d’être hors du sens. C’est que nous sommes de bien grands seigneurs, nous qui donnons du sens à ce qui n’en a pas et qui n’est jamais que pur phénomène, qu’illusion du hasard et nécessité de la nécessité.
Ainsi, les œuvres sont-elles condamnées à n’être que de l’être à être. C’est dans cette condamnation que se trouvent et notre fascination, et notre désenchantement.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 septembre 2008

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27 août 2008

NON, ERIC CLAPTON N'EST PAS DIEU !

NON, ERIC CLAPTON N'EST PAS DIEU !

Charlie Mensuel (n°9, décembre 1982 (1) , p.71) :

C'est un dessin de Martin Veyron, en noir et blanc avec la trame apparente des gris imprimés et l'article de J.M.B. (Jean-Marie de Busscher) qui va avec nous apprend que ce dessin constitue la "page de garde d'Un-Nègre-Blanc-Le-Cul-Entre-Deux-Chaises" (Martin Veyron, Albin-Michel éditeur), titre évocateur autant que décasyllabique.
"Une créature de rêve" sur ce dessin, nue et métissée à se prénommer Mélissa dans une chanson de Julien Clerc ("Mélissa métisse d'Ibissa a les seins tout pointus"), pense à voix haute en commentant l'affirmation de son amant hors-champ (il est allé chercher ses cigarettes, changer de disque, ou "après l'amour pisser sagaie", suivant en cela l'octosyllabique conseil du Serge Gainsbourg tendance "rasta") :
- "Finalement, c'est assez monotone le reggae !
- S'il n'y avait que le reggae !
"
commente la mignonne à l'honneur alors, la dénudée délurée dépitée, de la rubrique Bon Chic Bon Genre qu'animèrent Jean-Marie de Busscher, Jeanne Folly, Arthur Martin et Claire Obscur (ça ne s'invente pas).
A part ça ?
Eh bien, non, Eric Clapton n'est pas Dieu !
Eric Clapton est un (excellent) guitariste.
D'ailleurs, que Dieu jouât de la guitare, voilà qui en épaterait plus d'un.

(1) Déjà... Comme dirait Achille Talon, "il y en a qui volent des jours la nuit, c'est pas possible autrement!"

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 août 2008

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25 août 2008

DU PRINCE BELLIGERANT

DU PRINCE BELLIGERANT

Le Prince qui laisserait ses commandants envoyer au devant d'un ennemi aguerri et déterminé de jeunes soldats à peine sortis des classes (quand bien même elles auraient duré cinq ou six mois) ne se montrerait guère plus avisé que ces commandants inconséquents.
Le Prince qui, tirant la leçon des dix hommes qu'il a dû mettre en terre, comprendrait que, face à un ennemi aguerri et déterminé, ce qui importe, si on tient vraiment à le vaincre, c'est d'isoler les groupes mobiles constituant la guerilla de cet ennemi ; c'est, pour cela, de faire appel à des forces spéciales, et, si besoin est, à des mercenaires ; c'est de tarir la source d'approvisionnement en armes et en argent de cette guerilla, c'est enfin de comprendre que, aussi bien armé soit-on, on ne peut gagner une guerre sur un terrain qui n'est pas le nôtre en multipliant des démonstrations de force aussi inutiles que coûteuses.
La guerilla est patiente. Elle sait que, si elle réussit à perdurer, viendra le temps où elle verra passer le corps de son ennemi. Elle sait aussi qu'un ennemi surpuissant ne peut pourtant qu'occuper des places fortes tandis qu'elle, la guerrilla, se donne pour objectif de rendre des plus périlleuses les voies de communications entre ces places fortes, de s'infiltrer le plus souvent possible aux abords de ces places fortes, de mener une guerre d'usure sans attaquer de front mais en blessant de manière à démoraliser l'ennemi, à le convaincre que rien n'est acquis et que ce qu'il croit gagné n'est que l'apparence de la victoire.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 août 2008 

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TABLE RONDE A L'OEIL

TABLE RONDE A L'OEIL

TABLE_RONDE_A_L_OEIL_dessin_encre_sur_papier_Auteur_Patrice_Houzeau_fait___Hazebrouck_en_1999

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 août 2008

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A BRISER LE COEUR

A BRISER LE CŒUR

La chanson Vitrier que chante Olivia Ruiz sur l’album La femme chocolat (2005) est belle à briser le cœur comme verre, au moins le temps d'une chanson, car le coeur brisé, fêlé, éraflé des chansons se répare fort vite.
Elle commence par quelques sons grinçants d’outils, de cloches au vent, de pas, que basse et piano raisonnent rapidement afin que puisse s’installer la mélodie :

« Les mains sales
   Et le corps lassé
   De porter
   De porte en porte
   De gueuler
   D’une voix trop forte
   A en briser le verre
   Vent glacial
   Ou pluie mesquine
   Tandis que la
   Bourgeoise bouquine
   Un livre sur
   La condition des hommes
   Il rôde sous ses fenêtres
   En se disant peut-être
   Gueulant de tout son être »
   (Chet / Jérôme Rébotier)

Voilà pour vous amener à entendre l’appel jeté par une voix de gamine : « Vitrier ! Vitrier ! »
Il y a aussi dans la chanson cette bastringue-rengaine qui semble souffler un de ces vents de bourrasque (on dirait bien qu’il y souffle aussi du mini-moog ou bien qu’il y chante de la scie musicale) à rappeler que le temps des « bleus réglementaires » et des « casquettes de travers » des « artisans ouvriers » (« c’est ce qui le rendait fier ») est terminé, ce temps des travailleurs manuels (comme on disait dans les années 70), ce temps des « prolos » et des « cœurs à l’ouvrage » parce que, de toute façon, il n’y avait guère d’autre manière alors d’être un homme que de travailler, et il y a aussi cette fin à pleurer de la chanson où la voix de la gamine se fait fantôme désolé en contrepoint de la voix d’Olivia Ruiz qui évoque la fin du « pauvre vieux » qui « déraille », qui, tandis que « ses os se brisent comme du verre », « parle de réparer du vitrail et de chanter aux cieux » :

« Vitrier ! Vitrier ! »

Et puis le souffle emmène tout au bout de tout, dans un grand vent de cuivres jusqu’à la note tenue là-haut, puis qui finit par finir.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 août 2008

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RUE DES TENEBRES

RUE DES TENEBRES
(En écoutant La Villa Strangiato du groupe Rush, qui date de 1978, sur l'album Hemispheres, et qui commence gentiment par une guitare sèche bien classique d'une nuit rêvée d'Espagne pour vite en arriver à l’improvisation électrique d’un hard rock progressif qui fait plaisir.)


« ça gueule dans la rue noire au bout de laquelle l’eau du fleuve frémit contre
      les berges.
  Ce mégot jeté d’une fenêtre fait une étoile. »
(Robert Desnos, Au bout du monde in Fortunes, Poésie/Gallimard, p.113)

C’est que « ça gueule ». Constat : il y a de l’étant gueulant ; l’étant est bruyant, gueulard ; grande gueule, l’étant, comme un parti pris.
C’est que « ça gueule dans la rue noire » : le monde, traversé de rues noires – on les voit du train, les rues noires ; là-dedans, il y a de tout, l’humanité ordinaire, insupportable quand on y pense, exigeante, consciente, fébrile et douloureuse, et nombreuse de plus en plus, à en promettre des luttes, à en causer des conflits.
C’est que « ça gueule dans la rue noire au bout de laquelle » : passerelle, ce « au bout de laquelle » qui met en relation la narration et la « rue noire » pour arriver à cette « eau du fleuve » qui « frémit contre les berges » : quel étrange paysage, étrange comme une chanson, étrange comme un ailleurs suggéré par quelques accords, étrange, cette rue des ténèbres qui mène au fleuve, cette preuve du temps qui ne revient jamais, de l’apparence du même et de la mutation tout le temps de tout.
Apparence du même en effet :
« Ce mégot jeté d’une fenêtre fait une étoile. »
Voilà qui renvoie à l’ensemble de tous les mégots jetés par la fenêtre et qui sont aussi innombrables que les étoiles qui se fichent bien de nous dans le ciel provisoire que le dieu ironique d’une équation improbable fera quelque jour disparaître d’un claquement de.
Rien n’est aussi sûr que notre disparition.
Le reste, c’est de la politique.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 août 2008

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21 août 2008

JE VOIS

JE VOIS
(Racine, Phèdre)

La tragédie est dans le regard :
Oenone annonce : « On vient ; je vois Thésée. » (vers 909)
Phèdre réagit : « Ah ! je vois Hippolyte : / Dans ses yeux insolents, je vois ma perte écrite. » (vers 909-910, Acte III, Scène 3)

La répétition du groupe verbal « je vois » souligne que c’est par le regard, dans le regard, que se joue la tragédie.
C’est qu’elle est représentation, mise en scène des forces qui agitent les corps, des pulsions que l’alexandrin concentre.
C’est le roi Thésée qui s’avance, mais c’est Hippolyte (il est en effet présent) que Phèdre voit, et plus exactement, ce qu’elle voit, c’est un regard, le regard qu’elle suppose à Hippolyte, les « yeux insolents » du beau-fils aimé plus qu’il ne faut.
La tragédie est dans le regard. Elle est aussi crise des hypothèses. Accomplissement des prédictions, la tragédie relève autant de la puissance du Bouc que de la parole de Cassandre que nul ne veut entendre et qui se vérifie soudain :

« OENONE
   Mais, ne me trompez point, vous est-il cher encore ?
   De quel œil voyez-vous ce prince audacieux ?

   PHEDRE
   Je le vois comme un monstre effroyable à mes yeux. »
   (vers 882-884)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 août 2008

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