11 mai 2008
DU CINEMA COMME COGITO
DU CINEMA COMME COGITO
"C'étaient les visages, Eliot, ces visages maudits, qui semblaient se moquer du spectateur, comme s'ils eussent été vivants." (H.P. Lovecraft, Le Modèle de Pickman in Je suis d'ailleurs, traduction de Yves Rivière, folio SF, p.171)
Le cinéma, art du mouvement perpétuel, tend à chorégraphier la violence. La mise en scène des corps se fait dans une approche paroxystique du vivant. Cependant, le cinéma, parce qu'il est art de la figuration, est un simulacre. "C'est du cinéma !", "Arrête ton cinéma !" : les expressions populaires l'attestent, cette violence n'est pas réelle en soi, elle n'est qu'un faux-semblant. De même que le Cid ou Dom Juan ne sont tout d'abord que des êtres de papier, les héros des salles obscures ne sont jamais que des phénomènes techniques, des dei ex machina, des dieux de la machine.
Un mensonge qui dit la vérité ?
Même pas. Il y a plus de vérité dans une chambre d'hôpital que dans un film. Faudrait-il alors, comme on le fait de vulgaires contrefaçons, brûler les films ?
Surtout pas, car la mise en scène des corps filmés virtualise (1) à ce point le réel qu'elle prouve que nous sommes bien vivants. Le cinéma est un cogito. De même que je puis douter de tout sauf de ce que quelque chose est nommé (2), je puis douter de tout sauf de la fausseté de ce que je vois. L'illusion est irréductible.
C'est d'ailleurs l'illusion qui nous motive. L'illusion du projet. L'illusion de la satisfaction du désir. En cela, le cinéma est d'une préciosité radicale car il participe de l'être spectaculaire qui nous conditionne totalement jusqu'à la liberté que nous prenons de le critiquer.
(1) Cependant que, par antiphrase, celui qui fait des films est appelé "réalisateur".
(2) de ce que quelque chose est nommé : et non pas "de ce quelque chose qui est nommé". Je puis toujours douter du référent mais pas du signe que j'emploie pour le désigner. La vérité est ce que dit la langue que j'emploie. De là cette épouvante que je puis tout à fait maîtriser une ou même plusieurs langues et pourtant ne pas agir moralement. L'histoire de l'Allemagne nous donne l'exemple le plus frappant d'une nation qui ayant atteint un haut niveau de civilisation a failli disparaître en ayant choisi la dictature contre la démocratie, en ayant promu une langue (celle des nazis) contre toutes les autres. La leçon de la prédominance de l'économique sur le culturel n'a pourtant pas été retenue par tous, et ils sont encore nombreux, les bons apôtres qui s'imaginent que l'on doit farcir les têtes de littérature et de philosophie avant que les corps qui soutiennent ces têtes puissent apprendre à se nourrir correctement par l'exercice d'un métier. On peut reprocher beaucoup de choses aux Etats-Unis d'Amérique, et au libéralisme en général, mais, parce que la pratique libérale est avant tout une application critique (un exercice constant de la démocratie en même temps qu'un outil de résolution des crises), il nous semble que le modèle libéral reste le seul à permettre la pluralité des langues, et non pas leur confusion dans un modèle républicain, certes, mais terriblement réducteur.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 mai 2008
20 avril 2007
EMPLOIS DE SERVICE
EMPLOIS DE SERVICE
Je viens de revoir, sur TPS, le très mélancolique autant qu'amusé Baisers volés de François Truffaud (1968). L'on y voit Antoine Doinel (joué par l'étonnant Jean-Pierre Léaud) y faire l'apprentissage de la vie sociale par le biais de ses premiers boulots.
Ce qui est épatant, c'est qu'actuellement, de doctes analystes ne cessent de nous répéter qu'une partie des emplois perdus dans le secteur industriel sera compensée par de massives créations de postes dans le secteur tertiaire. De nouveaux emplois dits de "service à la personne" devraient, dit-on, émerger et transformer durablement le marché du travail.
Ce qui est épatant, c'est que le film de Truffaud nous montre justement une société, celle des années 60, où ces emplois dits "de service" sont nombreux. En effet, sortant de l'armée, d'où il s'est fait jeter, Antoine Doinel est tout d'abord veilleur de nuit, puis détective privé, et enfin réparateur de postes de télévision. Souvenons-nous aussi qu'il n'y a pas si longtemps, il y avait des pompistes dans les stations-service, des concierges dans les immeubles et même des gardiens dans les cimetières (ce qui, entre nous, serait bien utile aujourd'hui où croix gammées et autres saloperies ont un peu trop tendance à y fleurir, dans les cimetières...).
Donc, ce que l'on nous annonce comme une révolution (à tel point que les mêmes doctes analystes semblent parfois s'alarmer de l'inadéquation du système scolaire aux nouvelles donnes du marché) était autrefois monnaie courante.
On nous dit aussi que ces "nouveaux emplois" seront certes abondants mais mal payés. Là non plus, rien de nouveau : si la France des années 60 connaissait le plein emploi, elle connaissait aussi les petits salaires, et la chasse à la rentabilité et à l'accroissement des marges bénéficiaires sévissait déjà.
Pour ce qui est du film, eh bien, il faut le guetter sur les programmes et le voir, pour sa légéreté, pour Claude Jade qui joue le rôle de Christine, la très patiente fiancée d'Antoine, pour Daniel Ceccaldi, le papa de Christine, qui n'a jamais l'air de trop s'en faire comme s'il savait déjà ce que nous, spectateurs, nous pressentons : que cela se finira quand même par un mariage, même si ce n'est pas encore pour ce coup-là...
Il faut le voir pour la magnifique Delphine Seyrig et cette petite morale laissée d'une voix toujours un peu voilée et claire comme une mèche de cheveux : "Quand un monsieur, ouvrant la porte d'une salle de bain, et y découvrant une femme nue, referme aussitôt la porte et dit Excusez-moi, Madame, il fait preuve de politesse ; si ce même monsieur, ouvrant la porte de la salle de bain, et y découvrant une femme nue, referme la porte en disant Oh pardon, Monsieur..., il fait preuve de tact."
Délicieux, n'est-il pas ?
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 avril 2007
09 février 2007
AFFAIRE DE TEMPS
AFFAIRE DE TEMPS
Dans le film Vatel de Roland Joffé (Fr/GB, 1999), Vattel ne cesse de consulter montres et horloges comme s'il était, outre le Maître d'Hôtel de Condé, l'homme du temps.
Il est difficile d'être un homme de son temps et impossible d'être très longtemps un homme du temps, ce "tempestaire" de l'ordre et du désordre des choses.
La langue française crée ce rapport entre le fleuve du temps et la panique élémentaire.
L'homme du temps est ainsi voué à l'être panique.
Il finit par en crever, enragé de ne pas être plus qu'il n'est, faute de ce temps qui finit toujours par défaire ce qui fut.
- "Ça ne peut être qu'un signe" commente Vatel en constatant que son horloge s'est arrêtée.
Croyance populaire : L'arrêt d'une horloge peut coïncider avec la mort d'une personne, même éloignée, ou annoncer cette mort.
François Vatel, le "Maître des Plaisirs" de Condé, vivait dans la plus grande des préoccupations. L'homme préoccupé ne se divertit pas et ses préoccupations l'occupent tant qu'il ne peut qu'en mourir, qu'en finir (Vatel se suicida car, dit-on, le poisson commandé pour ce qui s'annonçait être un festin, n'arriva pas assez en abondance pour constituer un repas digne d'intérêt ; - une tempête en fut la cause, les bateaux étant fort peu sortis en mer -) ; il peut aussi tirer de ses préoccupations toute sa renommée.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 février 2007
05 novembre 2006
FATUM
Fatum
Chinatown (1974) de Roman Polanski est une tragédie qui repose sur le sang d'une famille, le "fatum" de l'inceste. Les intrigues qui tirent leur source du sang d'une famille sont vouées à la tragédie tandis que la comédie est tournée vers l'extérieur, ouvre la fenêtre, tend à l'hétérogénéité, au mélange des genre, au mélange des sangs.
Les pièces de Racine sont de terribles huis-clos où l'on se bat pour des palais, des territoires, des empires sur des coeurs. Au cinéma, Le Parrain de Coppola (1972) et le Cléopâtre de Mankiewiecz (1963) aboutissent tous les deux à la même conclusion : quand la loi du plus fort se confond avec la loi du clan, l'épilogue tragique est certain.
Quant aux vampires, - autres victimes du fatum du sang -, ils finissent avec un pieu dans le coeur.
Il est à noter que la réalité dépasse la fiction en ce qui concerne ce fatum moderne qu'est la pandémie du sida : les bouleversements sociaux se nourrissant des drames personnels, le sida ne peut être que ressenti, non seulement comme une catastrophe sanitaire, mais aussi comme une charge tragique, une croix à porter.
Patrice Houzeau
22 juin 2006
DE TOMMY A PINKY
DE TOMMY A PINKY
La chaîne Cinéculte (sur TPS) a, cette semaine, - du 19 au 23 juin 2006 -, l'heureuse idée de diffuser un cycle "Opéras rocks".
21 juin : Fête de la musique et, pour moi, - je crains la foule autant que les puces dans les poils de mes chats -, The Wall d'Alan Parker (1982, Angleterre) suivi de Tommy de Ken Russell (1975, Angleterre).
L'occasion de reparler un peu de ce bon vieux rock n' roll, sauce planante si l'on veut mais rock quand même, nom d'un shilom !
Le film consacré à la musique des Who est antérieur à celui consacré aux Pink Floyd et il paraît d'ailleurs plus daté même si l'ironie, l'humour et l'énergie des Who font passer un joyeux moment.
Ironie certes dans cette histoire de sourd-aveugle-muet (Roger Daltrey y est si convaincant dans cette composition inexpressive que j'ai pensé longtemps que l'homme à la tête d'ange ne devait de toute façon pas penser grand chose, - j'avais tort, je le sais ! -) lequel sourd-aveugle-muet autiste devient champion de flipper puis messie-gourou à la faveur d'une sorte de "miracle" qui lui fait recouvrer ouïe, vue, parole pour enfin être brûlé par ceux-là mêmes qui l'adoraient.
Enfin, pas "brûlé" plutôt rejeté, banni. Quant à son palais, son "camp des vacances éternelles", ah ça oui, il brûle.
Lorsque j'ai entendu pour la première fois les célèbres "Feel me, See me, Touch me, etc...", je me suis demandé quelle était cette bondieuserie que les très ironiques Who nous infligeaient soudain. J'ai compris en voyant le film. En écoutant cette chanson dans son contexte, on comprend que cet appel de Tommy, personne dans son entourage, - l'opportuniste "Oncle Franck" et la maman un peu énervée -, ne peut l'entendre et que ces paroles répétées à plusieurs reprises dans le film donnent une touche un peu plus sensible à ce qui n'est pas seulement un plaisant exercice de style (aucun dialogue, toute la narration reposant sur les textes des chansons).
Pour l'amusement, on y voit le regretté Keith Moon, le batteur du groupe, y interpréter un oncle Ernie porté sur la boisson et assez "bidouilleur" (comprenez "pervers"). Par ailleurs, toute la bande son est marquée par cette batterie ultra-rapide de Keith Moon qui fit beaucoup pour l'énergie du groupe (1).
Le film est donc amusant et, comme souvent chez Ken Russell, marqué par un goût du kitsch et du carton-pâte qui porte à sourire autant qu'il peut agacer.
On y entend par ailleurs la formidable Tina Turner dans un rythm n' blues piqué de psychédélisme (The Acid Queen), Elton John dans l'excellent Pindball Wizard et Eric Clapton y jouer un blues à double sens.
Je vous le conseille, ce film, si vous aimez les curiosités et la musique des Who mais, à mon sens, Tommy a surtout eu le mérite de préparer le terrain pour une entreprise bien plus aboutie : l'excellent The Wall d'Alan Parker.
Il y aurait effectivement beaucoup à dire sur ce drame musical basé sur les paroles de l'album The Wall de Pink Floyd.
Comme Ken Russel, Alan Parker a choisi de découper sa narration en séquences brèves marquées par des ellipses et de multiples ruptures de ton.
Les premières scènes de ces deux films se font même écho : on y évoque la mort du père, soldat anglais de la Seconde Guerre Mondiale mort comme on dit "au champ d'honneur", la femme restée seule et le petit garçon orphelin, on y évoque aussi et très ironiquement la lettre de regret de ce "bon vieux Roi Georges" et le courage des pilotes de la célèbre RAF (Royal Air Force). (2)
De plus Tommy et Pinky Floyd, pour des raisons assez semblables, - leur relation au père fantôme ainsi qu'à la mère - tombent tous les deux dans une sorte d'autisme ou de dépression profonde qui les marginalisent complétement. L'image du "Mur" est évidemment parlante en soi.
De cet autisme, ils vont d'ailleurs s'en sortir de façon comparable : en devenant des stars inaccessibles croient-ils : champion de flipper (Tommy), rock star (Pinky) puis, respectivement "gourou" et leader d'extrême-droite.
La trame est donc sensiblement la même et l'on peut sans doute avancer l'idée que The Wall est une réécriture de Tommy.
Réécriture, The Wall, oui, mais aussi réflexion originale sur la solitude de celui qui n'a pas réellement trouvé sa place. Certes, Pinky est riche, Pinky est adulé, mais Pinky "ne se sent pas très bien", "il est resté à l'hôtel" comme le dit son double scénique fascisant qui transforme les fans de rock en Sections d'Assaut à crâne rasé et chemise brune. (3)
La seule solution possible en dehors de l'autodestruction ou de la paranoïa propre aux extrêmismes politiques (l'ennemi est partout, chez les noirs, les juifs, les intellectuels, les homos, etc...) : briser le mur que, depuis l'enfance, Pinky a dressé entre lui et le monde, entre lui et le fantôme de son père, entre lui et les professeurs aux "noirs sarcasmes", entre lui et ses camarades porteurs de masques grossiers, entre lui et les femmes avec lesquelles il ne sait pas, avec lesquelles il ne veut pas réellement vivre. (4)
C'est ce à quoi, - la destruction du "Mur"-, Pinky, dans une séquence de cinéma d'animation fort réussie, est en fin de compte condamné par le morceau The Trial ("Le Procès"), superbe pièce qui ne dément pas la tradition d'originalité et de précision du groupe, l'orchestre de théâtre, les choeurs d'opéra-comique, le texte faussement pompeux constituant un final digne de cette suite de chansons ironiquement désespérées.
Notes : (1) Quand je dis ultra-rapide, c'est en ayant à l'esprit que ce que Keith Moon faisait sur disque, il le faisait aussi sur scène. Rien à voir donc avec les bricolages sonores des studios actuels qui transforment n'importe quel approximatif en flamboyant virtuose.
(2) Les musiciens des Who et des Pink Floyd sont anglais. Leur enfance fut donc pleine des récits du "Blitz" (bombardements de Londres par l'aviation allemande).
(3) A cet égard, le film de Parker est prémonitoire, les années 80 et 90 furent aussi les années de la montée de l'extrême-droite européenne et de l'apparition d'une scène rock skin fasciste et, quoique minoritaire, très virulente.
(4) La sexualité apparaît dans le film sous la forme de séquences animées où les organes génitaux sont représentés par des plantes s'interpénétrant, s'accouplant, se dévorant. Le viol y est aussi évoqué, ainsi que l'adultère.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 juin 2006
16 juin 2006
NOTE SUR "L'ENFANT DU PAYS"
NOTE SUR LE FILM L'ENFANT DU PAYS DE RENE FERET (France, 2003).
Je viens de voir L'enfant du pays de René Féret. J'en fus fasciné.
A mon sens, c'est sans doute le plus beau des films de ce réalisateur qui m'a parfois laissé sceptique.
Du vrai cinéma. Oh bien sûr, les acteurs ne jouent pas toujours très juste et les dialogues manquent parfois de naturel mais elle sonne terriblement juste pourtant, cette évocation de ce parcours de l'enfance à la fin de l'adolescence marquée ici par la mort du père et la décision de devenir comédien.
Paul enfant, Paul petit jeune homme, Paul jeune homme : trois points de vue différents, une même unité cependant dans cette suite de séquences qui balaient les années 50 et le début des années 60. Le tiot - le jeune enfant dans le patois du Nord/Pas-de-Calais - bouclé et souriant, le collégien curieux des filles, le jeune homme qui se forge une personnalité de façon maladroite d'abord, - le changement du prénom Paul en "Paul-Marie", plus "bourgeois" en même temps que "Vieille France", l'instabilité scolaire, la nécessaire naïveté - et qui, bien sûr, tente de s'affranchir du père, ce pharaon prosaïque, pour mieux le retrouver dans les semaines qui précèdent sa mort ; autant de personnages différents pour un même regard porté sans juger sur les figures du passé.
L'une des grandes qualités de ce film est son rythme rapide. L'on passe d'une séquence à l'autre, d'une décennie à l'autre sans sensation de hiatus ou de maladresse. L'on passe ainsi des scènes filmées en noir et blanc aux scènes en couleur sans que cela apparaisse comme une ficelle, une recette à faire du nostalgique.
Le film, en effet, réussit à nous intéresser, à nous émouvoir même, sans pour autant forcer la note, sans pour autant être impudique. Pourtant on est loin du chromo, du pastel des "jours heureux" ; sont évoqués ainsi les échecs professionnels du père et ses accès de violence, la pétomanie de l'épatant grand-père peloteur de petites bonnes, la mort du petit frère que l'on n'a pas connu, - et qui s'appelait Paul lui aussi -, les amitiés singulières de l'adolescence, la mort du camarade, les dettes, le cancer, quelques jeunes femmes dénudées, - cela devient rare au cinéma comme si soudain on voulait "cacher ce sein que nous ne saurions voir" sans éprouver illico je ne sais quel sentiment de culpabilité (la nudité au cinéma n'est pornographique que dans les films pornographiques justement ; en dehors, elle est un élément narratif au même titre que l'évocation du jazz, des toutous de l'enfance ou de l'oncle boucher à Saint-Amand).
Sont évoqués ainsi un climat du Nord, celui de paysages liés aux noms de Béthune, Douai, Lille, Etaples, maisons de briques rouges, dunes sans grand soleil, - plutôt le vent -, enfants crasseux et braillards, un accent aussi, sans forcer, pas très joli, qui ne chante pas comme l'accent supposé des pantins provençaux de Pagnol, qui n'est d'ailleurs pas uniforme, cet accent, - le "chtimi" est inconnu dans les Flandres et l'on vous y regarderait comme un très mal élevé pas fréquentable si jamais vous veniez à dire "ti" plutôt que "toi" et "mi" plutôt que "moi" - et qui est surtout absent des habitudes de ces riches familles du Nord, industriels si nombreux dans les années 50 et 60 et qui peu à peu sont devenus de plus en plus rares, se délocalisant à Paris ou plus loin encore, menacés par des conseils d'administration de plus en plus hétérogènes, des cotations boursières de plus en plus soumises au bon vouloir d'investisseurs étrangers, des appêtits et des pressions politiques de plus en plus féroces jusqu'à cette catastrophe actuelle : il n'y a plus de patron à aller voir et dont on connaissait le père et dont on connaît le fils, il n'y a plus que des petits messieurs en costume-cravate qui sortent des grandes écoles et qui s'en mettent plein les poches grâce à la bourse en vous méprisant beaucoup.
Mais je m'égare là. Il est vrai que c'est tout de même mon pays d'abord, ce Nord dont je ne m'éloigne jamais (comme beaucoup de gens du Nord, l'idée de quitter ma maison pour partir en vacances, - surtout si c'est à l'étranger - me semble plutôt incongrue et même vaguement ridicule) et que j'ai si bien reconnu dans le film de Féret.
Pas de sentimentalisme inutile, d'affectivité superflue. Il faut être démago et hypocrite comme un chanteur de variétés pour affirmer sans rougir que les gens du Nord ont "dans le coeur le soleil qui manque à leur décor" ou trouver quelque noblesse aux "corons" (quartiers d'habitats miniers ; les taux d'alcoolisation chronique et d'inceste y étaient si élevés qu'ils ne furent pratiquement jamais publiés) ; les habitants du Nord de la France, comme ceux de tous les anciens bassins industriels d'ailleurs (Wallonie, Lorraine,...), sont tout simplement habitués aux flux migratoires importants et ne se formalisent guère de la présence d'ouvriers algériens, marocains, tunisiens, turcs ou de chauffeurs routiers polonais ou russes.
On s'en fiche que les gens ne soient pas d'ici, du moment qu'ils travaillent.
Pas de niaiserie donc dans ce film de René Féret que je vous recommande donc pour sa sobriété et le refus d'ennuyer le spectateur avec une thèse.
Vous apprécierez donc, je pense, ce refus du connecteur logique entre les séquences ; l'ellipse, l'asyndète allégeant le propos, elle nous paraît drôlement intéressante, cette évocation d'un passé qui ailleurs paraît si complaisante.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 juin 2006
05 juin 2006
"JUS DE BROUILLARD"
"JUS DE BROUILLARD"
NOTES SUR L'ÉTRANGE NOËL DE MONSIEUR JACK DE TIM BURTON ET HENRY SELICK
Fog juice : L'étonnant et très causant épouvantail Jack se prend pour le Père Noël - pour lui, le terrible "Perce-oreilles" - et s'apprête, lui, le roi d'Halloween à remplir la mission d'aller conduire le traîneau à joujoux à travers l'espace. Pour le freiner dans son projet, son amoureuse, la rousse et cousue-main Sally, grande bringue rapiécée de partout et pourtant assez jolie, répand du "jus de brouillard" ("Fog juice") dans l'univers ironique d'Halloween. En vain, puisque ce royaume de la nuit et des esprits est plein d'êtres phosphorescents, luminescents et tout à fait inquiétants.
Cadeau : Le premier cadeau offert par Jack au premier gamin visité est une tête coupée qui rappelle les têtes réduites de l'histoire de l'anthropologie. Ce n'est pourtant pas par malice que Jack agit ainsi mais avec la meilleure des mauvaises volontés possibles chez le plus terrible des épouvantails animés. Lorsqu'il comprendra que la communauté des vivants refuse ses épouvantables cadeaux et tente même de l'annihiler, il en sera fort affecté, le prince d'Halloween et des ténèbres burlesques.
Chien fantôme : Le compagnon de Monsieur Jack est un chien fantôme ("Ghost dog"), un petit chien véloce flamme blanche qui file dans l'air à la façon d'un feu follet. Il a l'air très ironique que n'ont jamais les chiens.
Marionnettes virtuelles : Ce film de Tim Burton et de Henry Selick est une épatante comédie musicale, une espèce de "danse macabre" pour marionnettes dessinées et parfaitement burlesques évoluant dans l'univers parallèle d'une drôle d'onironie comme l'aurait pu dire Lucien Meys (1). Sorcières, vampires, goules et gueules, monstres divers et avariés, démons et squelettes y chantent et dansent des couplets féroces et drôles.
Musique : Puisqu'il s'agit d'un conte musical pour enfants moqueurs, la musique y joue un rôle capital. Les paroles des chansons rosses et la musique sont de Danny Elfman. Elle est épatante, cette musique et pleine de clins d'oeils, notamment au Dies Irae du Requiem de Mozart. Ironique, je vous dis !
Note (1) : Lucien Meys fut peintre et dessinateur. Cet ami de l'écrivain Orlando de Rudder publia jadis un fort bel album de bande dessinée basé sur le comique du non-sens, Au beau pays d'Onironie.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 juin 2006
29 mai 2006
DE L'EAU MALEFIQUE
DE L'EAU MALEFIQUE
Je viens de voir sur TF1 la version américaine du célébre film Ring.
Ce qui m'a frappé, c'est sa parenté thématique avec Dark Water. Il s'agit dans les deux cas d'une histoire présentée sous forme d'énigmes récurrentes (des habits revenants dans Dark Water, une vidéo tueuse dans Ring) et basée sur les manifestations d'une petite fille disparue et a priori morte noyée.
On sait que Ring a été d'abord un roman d'épouvante avant d'être un succés au cinéma avec sa version japonaise d'abord, puis sa version américaine.
Dark Water et Ring sont donc avant tout des produits de la culture nipponne et j'ai donc été surpris par la récurrence de ce mythe de l'eau maléfique associée à la petite fille (qu'elle soit innocente, - Dark Water, ou porteuse de mal, - Ring).
Il me faudrait donc me renseigner sur la façon dont la thématique de l'eau est abordée dans les contes et légendes japonais, et aussi dans les traditions religieuses : y-a-t-il au Japon croyance en un esprit de l'eau ou en des démons de l'eau ?.
Il me faudrait même me renseigner sur la valeur sémantique des mots japonais qui relèvent du champ lexical de l'eau.
A défaut, toute analyse à partir de l'anglais ou du français ne serait que pure hypothèse et même hors sujet puisque l'on n'étudie bien un mythe que dans sa langue d'origine.
Les orthodoxes reprochent ainsi aux catholiques de s'être éloignés des origines du christianisme puisque l'Eglise de Rome se fonde sur le texte latin et non sur le texte grec qui lui est pourtant antérieur.
Les élèves des écoles coraniques apprennent les versets du Coran par coeur. Le livre saint de l'Islam est rédigé en arabe littéraire. Le nombre d'élèves comprenant l'arabe littéraire est tout à fait relatif et dépend du pays d'origine. S'ils ne comprennent pas, tant pis. On ne traduit pas le message du prophète en dialecte.
Dans le très curieux film Stigmata, - où il pleut beaucoup aussi, et parfois d'une singulière manière, me semble-t-il -, la jeune stigmatisée, lors de ses transes mystiques, rédige des textes en araméen, c'est-à-dire la langue maternelle de Jésus-Christ. Il est d'ailleurs suggéré dans le film que ces écrits en araméen existent bel et bien et seraient soigneusement occultés par le Vatican puisque, nous dit-on, le message "christique" serait quelque peu différent de celui des Evangiles.
J'y crois pas.
Dans la scène finale de l'excellent Suspiria de Dario Argento, la mort de la sorcière grecque provoque l'effacement immédiat de toutes les inscriptions, de toutes les formules magiques en grec archaïque qui couvraient les murs de ce couloir secret dans lequel l'héroïne a finalement fini par arriver.
J'y crois pas non plus.
Donc, en ce qui concerne cette problématique de l'eau maléfique associée à la figure de la petite fille, les réponses se trouvent dans le puits de la langue japonaise, évidemment.
Ceci dit, je remarque que les mythes européens associent aussi la féminité à l'élément aquatique.
Deux exemples : tout d'abord, les Sirènes qui par leurs voix mélodieuses invitaient les marins grecs à les suivre, pour mieux les perdre, bien sûr.
Et la célèbre Lorelei, qui elle aussi fascine pour perdre ses victimes, - des teutons rhénans -, à tout jamais.
Mais les Sirènes et la Lorelei sont censées être des jeunes femmes, ou en tout cas des jeunes filles, et non des fillettes pré-pubères.
C'est que, dans le cas de Dark Water (où l'hypothèse du crime sadique est en fin de compte écartée) comme dans Ring (où la petite Samara est plus bourreau que victime), il n'est pas question de déviance sexuelle ou de refoulement du désir.
Le mythe japonais semble donc plus ancré dans une approche énigmatique de la réalité que le mythe européen. Mais là encore, c'est par l'approche linguistique que l'on pourra sans doute mieux appréhender l'intelligence de ces deux films.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 29 mai 2006
11 avril 2006
LA MORT AUSSI EST UNE HISTOIRE BELGE
LA MORT AUSSI EST UNE HISTOIRE BELGE
Notes sur le film Madame Edouard de Nadine Monfils (France, 2004)
L'action est à Bruxelles dont on voit la place De Brouckère dès les premiers plans.
Un commissaire joué par Michel Blanc avec un chien du nom de Babelutte, friandise collante.
Il a un adjoint catastrophique du nom de Bornéo qui a déjà flanqué le feu au bureau en renversant la machine à café sur la photocopieuse. On a connu ça avec Gaston Lagaffe du dessinateur André Franquin.
Il y a un cadavre dans le cimetière (eh non, ce n'est pas une plaisanterie !), un cadavre de femme, et sans sépulture encore, alors qu'on avait rendez-vous avec un homme dans la nuit des monuments funéraires et des amours clandestines.
Mais ça, c'est un monde, sais-tu !
En face du cimetière, il y a une maison de retraite, comme ça les pensionnaires ont une vue imprenable sur l'avenir c'est le commissaire qui fait cette remarque. Il a de l'humour, et, de plus, il fait du tricot. Apparemment d'ailleurs, il n'est pas marié et il semble bien qu'il vit avec sa maman. Ce n'est pas vraiment l'Inspecteur Harry, le commissaire, là.
Et toi, t'as rien trouvé ?
Non, rien à part des anges sans tête...
Cela, c'est un exemple du doux surréalisme de certaines répliques.
Le commissaire donc prend ses repas avec sa maman, Ginette (jouée par Annie Cordy) qui aime les gadgets et cuisine beaucoup de choux de Bruxelles puisque, n'est-ce pas, il a fallu quand même en acheter des choux de Bruxelles pour avoir en cadeau la magnifique cocotte "Safari" qui trône au milieu de la table ; elle aime aussi "son gamin" et ne tarde pas à découvrir un orteil humain dans la gueule du toutou.
L'orteil appartient au cadavre dont il fut précédemment question et, pour l'heure, un apparent psychopathe danse sur un air de piano après avoir dit des folies funèbres au dit cadavre de jeune femme.
Le commissaire intervient et interpelle le danseur d'entre les tombes.
C'est un jeune homme avec une tête à faire de la publicité pour la cassonade Graeffe.
On y évoque Magritte et Delvaux. On y découvre un cadavre avec un bras en moins, comme une Vénus bruxelloise.
En parlant de Vénus, il y en a bien une, dans le film, de spécialiste de l'amour, - d'ailleurs, elle boit -, mais plutôt dans le genre sauterelle blonde arpenteuse de trottoirs : c'est Dominique Lavanant qui s'y est collée, au rôle de la pute alcoolo, et elle est marrante.
On y boit donc, de la bière, de la "Mort Subite" et de la Kriek qui sont des bières assez acides.
Le personnage qui donne son nom au film, Madame Edouard, c'est un travelo interprété par Didier Bourdon.
Elle aussi boit de la bière, habituée qu'elle est du bistro "La Mort Subite" d'où une jeune fille qui y louait une chambre a disparu.
C'est d'ailleurs la fille que l'on trouva morte dans le cimetière avec un bras en moins et une tête de circonstances.
La fille de Madame Edouard débarque à Bruxelles, après tant d'années, sans savoir que son père vit en femme.
Le chien du commissaire fait penser au basset des épisodes de la série Colombo années 70.
On trouve un autre cadavre :"intoxiqué au cyanure" comme l'autre, tandis qu'au bistro, un nain revendeur essaye de fourguer des babioles bruxelloises aux clients exaspérés.
On y découvre itou un signe cabalistique (AGLA) puis un troisième cadavre.
On pense à voir ce film de Nadine Monfils au loufoque Les Oreilles entre les Dents de Patrick Schulmann (France, 1986), on y retrouve la même atmosphère déjantée, le goût du gag, le même humour un peu potache.
Détail pittoresque : chaque corps est découvert non loin d'une tombe d'un peintre local.
Ce n'est pas le même à chaque fois comme si, mais cela on le comprendra plus tard, l'assassin avait voulu indiquer un rapport existant entre la jeune fille morte et le peintre choisi.
Le film baigne dans une ambiance faussement bon enfant où l'on emploie des belgicismes à tout va ("Mais s'il vous plaît !", "On se voit tantôt" ; "Quel bazaar !" ; "Mais pour qui se prend-on ?" "Je vous laisse à vos carabistouilles" ; etc...), où certaines scènes évoquent effectivement les tableaux de Magritte avec leurs célèbres hommes à chapeau melon, où le chien Babelutte parle tout naturel comme le Milou à Tintin, mais il y est question aussi de morts violentes, d'ambiances qui pourraient facilement tourner au glauque, de messes noires ou grotesques à la James Ensor et zou ! un pendu !
Ce coup-ci, c'est un homme car jusque là, ce n'étaient que des jeunes femmes...
La fille de Madame Edouard s'appelle Marie et elle est étudiante aux Beaux-Arts.
Elle cherche son amie Karine, une jeune artiste peintre, elle la cherche dans Bruxelles tandis que l'on apprend qu'il paraît que le blanc de titane rend les couleurs plus lumineuses vu qu'on en met sur les toiles à peindre dessus.
Par la fenêtre du commissariat de police, on voit passer un curé à vélo portant une croix recouverte de coquilles de moules.
Le pendu aussi a été intoxiqué au cyanure avant d'être suicidé par pendaison.
Voilà le formidable Rufus en habit noir des artistes de music hall.
La secrétaire du commissaire (Josiane Balasko) aime les boucles d'oreille fantaisie tandis que l'on s'approche du dénouement : Karine avec un pistolet (euh non pas la viennoiserie) sur la tempe ; et quant à Marie, il se pourrait bien qu'on lui coupât le bras, à Marie, la fille au travelo, que l'on voit quelques instants peindre avec rage, lançant des éclairs de peinture rouge sur la toile.
Voilà le formidable Rufus, en habit blanc et chemise noire des gens qui habitent de si belles maisons.
Vais-je vous révéler le fin mot de l'histoire ?
C'est ça, compte là-dessus, fiu, et va voir si Tintin a retrouvé l'Oreille cassée !
"Bienvenue chez les morts" annonce la fin du film et cette découverte que la camarde aussi est une histoire belge, férocement belge.
Film sur la "belgitude" certainement que ce Madame Edouard, aux références multiples (peinture, surréalisme, bande dessinée, ligne claire, marché aux puces, bière, mauvais goût, gadgets, le goût du grotesque et du bizarre qui peut aller jusqu'au morbide,...), film sur la "belgitude" donc et sur ce que sans doute, comme tous les particularismes, cette belgitude tente de cacher, c'est qu'en fin de compte, la mort est partout chez elle, aussi à l'aise qu'une pomme dans un tableau.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 avril 2006
08 avril 2006
Et le temps referma ses ailes de dragon
ET LE TEMPS REFERMA SES AILES DE DRAGON
NOTES SUR GANGS OF NEW-YORK DE MARTIN SCORSESE (USA, 2002)
Ambiance religieuse de Gangs of New-York, rituel : les tambours et les fifres en écho à d'antiques batailles, Saint-Michel qui a chassé Satan du Paradis, les couleurs et les sons, la neige de New-York, les longs manteaux des tueurs, les combats de rues, pour les rues, par les rues, l'épreuve, la violence. Ici, la mort est américaine et joue du rock n' roll, et joue du couteau. Martin Scorsese a tué John Wayne et affirmé cette vérité : Les Etats-Unis d'Amérique sont nés d'un bain de sang.
New-York, 1846 : Sur la neige, le sang justement. Une bataille de rue entre deux gangs. Un chef tombe. Son fils,- c'est un môme -, assiste à cette bataille, à l'assassinat du père, la mort ultra-violente de celui que l'on appelle : "The Priest", "Le Prêtre".
La bataille achevée, il y a un triangle noir qui marque dès lors cette zone de New-York que l'on nomme "Five Points" (comme les cinq pointes d'une étoile) ; au centre de l'écran, un homme debout, les bras croisés et un corps que l'on emmène.
16 ans plus tard, l'enfant est devenu homme. Il sort de la maison de redressement et apprend que l'esclavage est aboli.
Les Irlandais débarquent ; aux portes de cet enfer que l'on appelait aussi New-York.
Le film conte l'histoire d'un jeune homme né en enfer et redescendu en enfer tandis que le chef des "Natives", "Le Boucher" (joué par Daniel Day-Lewis), tandis que le maître des "Five Points" prétend mener la ville.
Le jeune homme porte le nom d'un port de la vieille Europe : "Amsterdam" et il est joué par Léonardo Di Caprio.
Le jeune homme veut se venger et déterre un couteau et, comme il l'a vu faire par son père, il invoque Saint-Michel et lui demande de lui donner la victoire.
Gangs of New-York est un western, un film sur la conquête d'un territoire, un film sur la victoire d'un homme sur un autre.
Un western, l'illustration de la théorie d'une histoire qui est avant tout une chronologie de la violence.
On flanque le feu aux maisons pour pouvoir les dévaliser. Les pompiers de New-York étaient alors organisés en sociétés privées, concurrentes et rivales jusqu'à l'échange de coups tandis que les flammes dévorent les bâtiments : 37 brigades amateur alors, nous dit-on dans le film.
Une illustration du libéralisme dans ce qu'il a de plus extrême : Les gens livrés à eux-mêmes finissent par s'entretuer. Cette règle, on a pu la vérifier maintes fois en Amérique du Sud où des crétins diplômés de Chicago ont voulu démontrer le contraire ; comme d'habitude, ils se sont plantés et comme d'habitude, ils ont causé beaucoup de malheur.
Rien à voir évidemment avec les sacrifices des pompiers du 11 septembre 2001.
Entre temps, les Etats-Unis sont devenus la première puissance mondiale et la plus grande des démocraties.
Entre temps, les Etats-Unis ont appris que le rôle de l'administration est de canaliser cette hyper-violence : un Etat administré est un Etat qui se donne comme priorité de canaliser la violence générale contre les abus de la violence spécifique.
Cependant, c'est grâce à l'intérêt particulier, - la volonté et les talents personnels -, que s'enrichit la nation : la difficulté est donc d'allier la nécessité administrative à la nécessaire liberté du talent.
Pour l'heure, - ou plutôt pour les 170 minutes qui constituent le film -, il n'est pas question de la priorité donnée au talent, il est question de "la loi du plus fort".
Ce qui n'empêche pas que l'on fait référence à la volonté divine chaque fois que l'on peut.
Il est vrai que le Christ fut le plus fort de tous.
Chaque soir débarquaient les corps des soldats puisque pendant que les gangs se disputent le contrôle de New-York, les Etats du Sud et les Etats du Nord se disputent des territoires, des villes, des drapeaux : Naissance d'une nation dans le sang de ses générations.
Que le tympanon accompagne les chocs des poings nus.
On recrute en enfer puisque c'est la guerre de Sécession.
C'est aussi une histoire entre "une escamoteuse qui est aussi une tourterelle" et "Le Fils du Prêtre", "Son of Priest", qui est en compte avec "Le Boucher".
Jenny l'escamoteuse est jouée par Cameron Diaz.
Jenny l'escamoteuse est une des seules à ne pas payer "Le Boucher" ; elle s'arrange avec lui autrement...
Gangs of New-York est un film de voyous, de truands : Martin Scorsese a ainsi réalisé une oeuvre qui mêle les deux genres les plus représentatifs du cinéma américain : le western et le film de gangsters.
On entend beaucoup de chansons irlandaises dans ces Five Points sanguinolents.
"Dans la nature, y a rien qui ne se rapproche le plus de la chair de l'homme que la chair de porc". "Le Boucher" est un boucher, il travaille avec Tammany le politicien.
Pour donner le change, on pend parfois trois ou quatre petits malfrats, histoire de faire croire au citoyen que la police corrompue des Five Points fait son travail.
On danse avec une chandelle tandis que le "Gang des Réformateurs" donne un bal.
(Ce qui pour moi n'est pas sans faire penser aux bals des différentes sociétés de Dunkerque au moment du grand rideau de fumée que l'on appelle Le Carnaval et pendant lequel bien des comptes sont réglés).
C'est aussi l'histoire d'un désir amoureux, celui d'un jeune homme qui veut se venger pour une jeune femme que l'on choisit pour être la reine du bal.
Fascination des personnages pour les cicatrices.
"Cela fait tout drôle d'être pris sous l'aile d'un dragon" dit Amsterdam, le protégé du Boucher, qui a aidé à organiser des combats de boxe, l'art sanglant des poings du diable.
Sous l'aile du Dragon, le voilà bien près du coeur.
"Dragon, vous avez dit Dragon, comme c'est celtique..."
L'Amérique urbaine est donc née dans la violence et cette violence est née d'un serpent ailé, celui des légendes d''une nation rêvée.
Lors d'une représentation théâtrale, un Irlandais tente de tuer Le Boucher : N'est-ce pas dans un théâtre que fut assassiné le président Lincoln ?
"Une grande gigue de nègre" : c'est ce qu'il dit, Le Boucher blessé à l'épaule, au spectacle d'un noir dansant au son d'une gigue irlandaise.
Le cinéma donne un sens à la représentation de la violence ; en ce sens et d'ailleurs comme tous les arts, il relève du Diable et du Bon Dieu.
Les rapports humains étant basés sur la symbolisation de la violence, on ne peut donc vivre que par la peur, les spectacles terrifiants.
D'où une violence pour ainsi dire intellectualisée, cynique et sarcastique, comme celle à l'oeuvre dans Orange Mécanique de Stanley Kubrick ou Les Chiens de Paille de Sam Peckinpah.
Mais en dehors des salles de cinéma, qu'est-ce aussi que cette ultra-violence des gangs ?
Celle des gangs du tissu urbain new-yorkais du XIXème siècle mais aussi celle des gangs du temps de la prohibition, cette mafia italo-américaine qui, dit-on, a fait et défait certains présidents, celle des gangs identitaires de la fin du XXème siècle, de plus en plus violents, de plus en plus armés, de plus en plus radicaux.
On apprend aux lycéens que les Etats-Unis contituent l'exemple d'un melting-pot réussi, la création d'une nation constituée de peuples différents aux religions différentes, aux cultures différentes mais unis par un même projet : participer à la constante amélioration de la première démocratie mondiale.
Mais en est-il vraiment ainsi ou n'est-ce qu'une illusion sociologique de plus ?
Le Boucher est un boucher mais aussi un homme qui a basé sa vie sur certains principes : la loi du plus fort certes et donc l'affirmation de soi par la plus grande violence mais il s'est fait aussi une idée de ce qu'est un homme d'honneur.
Il a recueilli Jenny quand elle avait douze ans et ne l'a, dit Jenny, "jamais touchée avant qu'elle ne le lui demande".
Gangs of New-York est un film sur les poignards et sur la trahison ; l'ami jaloux trahit le fils du prêtre.
A la pagode chinoise, on célèbre la victoire de 1846.
La mort et la trahison rôdent, flammes secrètes d'un incendie plus secret où couve un incendie plus rapide que le sang.
A la mesure des ailes du plus vaste des Dragons.
Là où le film est habile comme la main d'une escamoteuse : au moment de la vengeance, le fils du prêtre manque son coup et se fait défigurer par Le Boucher qui l'épargne comme jadis il a lui-même été épargné par Le Prêtre.
Vivant, caché par Jenny. Elle évoque la Californie, l'or de la Californie.
D'autres territoires, d'autres batailles, d'autres gangs.
Mais de cela elle ne parle pas.
Les Irlandais ont maintenant un chef, Amsterdam, et un gang, celui des Dead Rabbits (les "Lapins Morts"). Ils entrent en lutte.
La marionnette du Diable signale le centre de commandement des Enfers, centre qui, comme dans tous les univers métaphysiques, est partout et nulle part.
Il tire, le policier qui a ordre de tuer Le Fils du Prêtre : le voilà crucifié, le cogne larron, et Le Fils du Prêtre de lever une armée d'Irlandais débarqués sous les insultes et les jets de pierres des "Natives".
"Nous prenons le nom de Lapins Morts en souvenir de toutes nos souffrances".
Ce sont aussi les débuts de la politique urbaine américaine qui ne se fera donc plus sans effusion de sang. Il apparaît que l'histoire anglo-saxonne est jonchée de cadavres tandis que la Guerre de Sécession saignait le pays.
Jenny s'apprête à partir en Californie.
Amsterdam lance un défi au Boucher.
L'incendie éclate : Les New-Yorkais se révoltent contre la conscription.
Il fallait toujours plus d'hommes à la Guerre Civile ; on mobilise.
Pour échapper à la conscription, il fallait payer 300 dollars.
C'est ainsi que le loup à l'estomac plein attire sur lui la colère du loup à l'estomac vide.
La scène finale est d'une grande violence qui mêle la Guerre Civile à la révolte des New-Yorkais qui brisent, pillent, lynchent les Noirs qu'ils rencontrent, les rendant directement responsables de cette conscription, de cette mobilisation de noms d'hommes déjà morts à peine appelés.
L'armée intervient et tire. La ville est bombardée cependant que le gang des Lapins Morts et le gang des Natifs s'affrontent.
"On posa une bougie sur chaque mort pour que ses amis puissent le reconnaître dans l'obscurité."
C'est donc dans ces ténèbres du malheur que les êtres humains sont voués à porter des bougies, afin d'éclairer quelques instants ce monde de "sang, de sueur et de larmes".
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 mars 2006
Hondeghem, le 8 avril 2006
