18 février 2008
DU MINOTAURE II
DU MINOTAURE II
"Et la Crète fumant du sang du Minotaure"
(Racine, Phèdre, vers 82)
Le Minotaure on s'en souvient : bête de fable, maudit bestiau, un monstre que la légende situe en l'île de Crète.
Fatal ce monstre mi-homme mi-taureau.
Il me rappelle ce personnage du très beau Satyricon de Federico Fellini (1969), un peplum somptueux, solaire, et profond comme la tragédie, et comme la mémoire aussi, avec ce vent qui souffle tout au long du film, liant les scènes entre elles, rappelant que le vent souffle sur toute chose, efface toute chose, à la manière de cette fresque qui constitue les dernières images du film (me semble-t-il) et qui présente des personnages que le temps a conservés jusqu'à nous cependant que, lentement, ils semblent, inéluctablement sans doute, s'effacer.
Vous vous souvenez sans doute de cette magnifique séquence qui le montre, le monstre, portant pour couvre-chef une tête de taureau de combat et affrontant ceux qui s'aventurent - ou que l'on aventure dans le Labyrinthe, pour le spectacle de ce qui semble s'apparenter à une corrida sur le mode antique, d'une Grèce archaïque, sans âge même au point d'en devenir fantasmatique, archétypale.
Dans le Labyrinthe donc, il n'en faisait, en combat singulier, qu'une bouchée, de son adversaire. D'ailleurs, dans la fable, c'est rien moins qu'anthropophage qu'il est le rejeton des batifolages - curieux tout de même, ces accouplements des humains avec des animaux - ici il s'agit de Pasiphaé fricotant avec un taureau blanc d'une beauté merveilleuse que Poséïdon avait envoyé sur terre pour se venger du roi Minos, l'époux de ladite Pasiphaé.
Donc, le cocu du dieu, Minos, enferma le monstre dans ce lieu où l'on ne peut jamais savoir où l'on est, dans ce lieu que seul sans doute maîtrise le Minotaure, c'est-à-dire la mort violente qui attend sa proie au tournant d'une des voies illusoires, d'une des apories du Labyrinthe.
Assez mangeur d'humains, le Minotaure.
Ainsi, Athènes, la grande cité grecque, devait fournir chaque année la bête en chair fraîche : Sept jeunes hommes, sept jeunes filles.
Le Minotaure enfin fut fracassé par Thésée, le père d'Hippolyte, lequel est le beau-fils de Phèdre, laquelle est la fille de Pasiphaé, et donc la demi-soeur du Minotaure. Dieux du ciel et d'ailleurs, quel dédale !
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 février 2008
02 février 2008
QUÊTE
QUÊTE
"Puisque j'ai commencé de rompre le silence"
(Racine, Phèdre, Acte II, scène 2, vers 526)
La tragédie est un acte de rupture du silence.
J'ai presque envie d'écrire "un pacte de rupture" tant cet acte est concerté, précisé dans l'ordre des mouvements de ce monde.
Révélant ce qui est tu, le locuteur, - ici Hippolyte déclarant sa flamme à Aricie -, enclenche la mécanique tragique.
Mais sans cette rupture, le locuteur est bien prêt de perdre la maîtrise de lui-même :
"Puisque j'ai commencé de rompre le silence,
Madame, il faut poursuivre ; il faut vous informer
D'un secret que mon coeur ne peut plus renfermer."
(vers 526 - 528)
La répétition de la forme impersonnelle "il faut", en même temps qu'elle retarde le moment de l'aveu, souligne la nécessité dans laquelle se trouve Hippolyte de dévoiler ses sentiments. C'est qu'il est miné, éprouvé (cf vers 541 "contre vous, contre moi, vainement je m'éprouve") par cet amour dont il évoque si bien et si simplement le caractère obsessionnel :
"Depuis près de six mois, honteux, désespéré,
Portant partout le trait dont je suis déchiré,
Contre vous, contre moi, vainement je m'éprouve :
Présente je vous fuis, absente je vous trouve ;
Dans le fond des forêts votre image me suit ;
La lumière du jour, les ombres de la nuit,
Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite ;
Tout vous livre à l'envi le rebelle hippolyte."
(vers 539 - 546)
Pourtant, cette langue si claire, si franche, lui semble comme "étrangère" à lui-même :
"Songez que je vous parle une langue étrangère"
(vers 558)
Ainsi, cette langue de l'obsession amoureuse, en exprimant le désarroi d'Hippolyte devant cet amour qui l'occupe tout entier (c'est-à-dire qui prend possession de lui), exprime aussi cette quête de l'homme qui cherche à se comprendre lui-même, de l'homme en proie au songe existentiel :
"Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus"
(vers 548)
Quelle formidable expression de cette quête d'identité qui a tant fait couler d'encre et qui est ici si briévement, si intensément, évoquée.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 février 2008
25 janvier 2008
MONOSYLLABES
MONOSYLLABES
"Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis."
(Racine, Phèdre, Acte IV, scène 1, vers 1004)
C'est le roi Thésée qui dit cela : cet alexandrin monosyllabique, cet émiettement des certitudes, cette perte des repères.
En quelques syllabes, le roi est nu.
Un humain ordinaire, dépositaire de l'humaine condition.
Ceci dit, le travail du poète est justement de mettre de l'ordre dans ce désarroi.
Il est en effet assez remarquable que les tragédies de Racine soient aussi impeccables dans cette mise en évidence du désordre des passions.
"Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur."
(Racine, Phèdre, Acte IV, scène 2, vers 1112)
J'ai souvent attribué ce vers à la bouche de Phèdre et m'aperçois maintenant, à ma grande confusion, que c'est Hippolyte qui les prononce, ces douze syllabes, à la scène 2 de l'acte IV, dans une tirade où il tente de se défendre des accusations paternelles. Le roi Thésée l'accuse en effet de convoiter Phèdre, c'est-à-dire l'épouse du roi.
Je me suis donc souvent trompé. Il est vrai que je n'avais lu Phèdre depuis longtemps, les coutumiers encombrements humains, - et ma sottise me portant toujours à autre chose -, m'ayant souvent éloigné de ce qui pourtant devrait constituer l'essentiel de ma vie.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 janvier 2008
24 janvier 2008
DU MYSTERE DE LA MORT DE THESEE
DU MYSTERE DE LA MORT DE THESEE
Du mystère de la mort de Thésée dont à la scène 1 de l'Acte II, Ismène dit qu'on l'a vu, le royal époux de Phèdre, descendre aux enfers où :
"Il a vu le Cocyte (1) et les rivages sombres,
Et s'est montré vivant aux infernales ombres ;
Mais qu'il n'a pu sortir de ce triste séjour,
Et repasser les bords qu'on passe sans retour."
(Racine, Phèdre, Acte II, scène 1, vers 385 - 388)
Voilà le genre de vers qui m'incline à voir dans le grand classique Racine un prodigieux compositeur baroque.
De la musique que c'est, ces vers-là ! Basés sur une rythmique impeccable :
"Il a vu / le Cocy- / -te et les riva- / -ges sombres
Et s'est montré / vivant / aux inferna- / -les ombres
Mais qu'il n'a pu / sortir / de ce tris- / -te séjour
Et repasser / les bords / qu'on pas- / -se sans retour."
Rythmique impeccable et une clarté de sens (que j'apparente volontiers à la clarté des lignes de Purcell ou de Rameau) et cette grande finesse encore dans l'art des sonorités.
Ainsi cette rime "rivages sombres / infernales ombres" et ce relais aussi des sons ("sombres" / "montré" / "ombres"), de ces sons qui semblent faire gronder le vers :
"Et s'est montré vivant aux infernales ombres"
Au milieu éclate le son [i] du mot "vivant".
Ampleur du rythme qui prend un tour solennel pour évoquer le mystère des morts, comme on pourrait aussi évoquer la tragédie d'Orphée qui n'a pu sortir Eurydice des Enfers.
On le sait, Orphée ne devait en aucun cas porter le regard sur Eurydice. C'est de cette seule condition que dépendait le retour de l'être aimé dans le monde des vivants. Hélas...
C'est que la nature des Enfers est d'échapper au regard.
Comme Dieu d'ailleurs.
On peut bien figurer quelque représentation de Dieu (en Père éternel) avec ses anges ailés, ses saints à auréole, il n'en reste pas moins vrai que Dieu est incontemplable.
On peut bien imagier Pluton et tous les cercles de l'enfer possibles et imaginables, nul ne peut prétendre avoir réellement porté le regard sur l'Être diabolique incarné, et tous ces Boucs ignobles, ces géants anthropophages à peau rouge, ces séducteurs à tout crin et à fine barbiche ne sont jamais que des vignettes sans rapport avec la réalité du Mal, lequel se moque bien de toutes ces mômeries.
Thésée, descendu vivant au royaume des ombres, se condamnait à y demeurer sans espoir d'en sortir puisqu'il "n'a pu sortir de ce triste séjour" nous précise Ismène.
C'est qu'il en avait déjà trop vu peut-être.
Dans un grand souci de musique, l'on appréciera la répétition du verbe "passer" au vers 387 :
"Et repasser les bords qu'on passe sans retour." (2)
Répétition qui, soulignant la régularité du rythme de ces vers consacrés à l'hypothétique et énigmatique "mort de Thésée", leur donne aussi une conclusion aussi précise, aussi élégante que le dernier accord d'un clavecin, le dernier trait d'une viole.
Notes :
(1) Cocyte : il s'agit, comme l'Achéron, d'un fleuve des Enfers.
(2) Ce vers trouvera son écho au vers 623 (II, 5) :
"On ne voit point deux fois le rivage des morts"
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 janvier 2008
23 janvier 2008
MODERNITE
MODERNITE
Les vers de Racine font parfois de ces propositions plastiques qui, à mes yeux, lecteur de ce début de XXIème siècle, peuvent évoquer certaines expérimentations de l'art photographique, ou de ces peintures encore qui semblent les négatifs des rêves :
"Elle approche ; elle voit l'herbe rouge et fumante ;
Elle voit (quel objet pour les yeux d'une amante !)
Hippolyte étendu, sans forme et sans couleur."
(Racine, Phèdre, Acte V, scène 6, vers 1577- 1579)
Il est vrai que les classiques abondent en images et que leurs personnages semblent se mouvoir dans un monde animé d'esprits et d'objets concordants, coïncidents avec les ressorts de l'humaine machine :
"Quel feu mal étouffé dans mon coeur se réveille ?
Quel coup de foudre, ô ciel ! et quel funeste avis !"
(Racine, Phèdre, Acte IV, scène 5, vers 1194- 1195)
Coeur-brasier donc où le feu de la passion couve sous la cendre du désir (euh ! je me laisse aller, là... bon, en tout cas, c'est chaud !), couve et se ranime, comme frappé par la foudre.
Ce qui est assez remarquable aussi, c'est cette ambivalence de l'allitération "f" employée pour évoquer les braises rougeoyantes sous la cendre qui les étouffe (cf "quel feu mal étouffé") mais qui signale aussi la "foudre" qui rallume ce feu couvant.
Intéressante aussi la ponctuation. Je pense souvent que le point d'exclamation semble figurer le trajet rectiligne de la foudre cependant que le point d'interrogation peut évoquer, en tout cas, pour moi, lecteur subjectif (et il n'est de vraie lecture que subjective), le questionnement d'un visage.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 janvier 2008
19 janvier 2008
TRANSFERT
TRANSFERT
"On ne voit point deux fois le rivage des morts"
(Racine, Phèdre, Acte II, scène 5, vers 623, Phédre dixit à Hippolyte)
Présent de vérité générale. Argument qui repose sur l'expérience de notre humaine condition.
Cependant, ce définitif vers 623 est éclairé d'une autre lumière, celle des vers 627- 630 :
"Que dis-je ? Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous.
Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux :
Je le vois, je lui parle ; et mon coeur... je m'égare,
Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare." (1)
Le vif n'est donc si vif que portant la lumière, que reprenant le flambeau de celui qui n'est plus.
Cette révélation de la présence de Thésée en Hippolyte est bien près de déclencher l'amoureuse déclaration de Phèdre pour son beau-fils.
Elle en prend aussitôt conscience et la syntaxe de ses paroles trahissent son trouble. Ainsi, au vers 629 :
"Je le vois, je lui parle ; et mon coeur... je m'égare"
Anacoluthe (rupture de la construction syntaxique) : le sujet "mon coeur" reste sans verbe.
Les paroles trahissent l'émoi de la reine, mais Hippolyte semble ne pas comprendre :
"Je vois de votre amour l'effet prodigieux :
Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux ;
Toujours de son amour votre âme est embrasée."
(vers 631- 633)
dit-il à belle-maman Phèdre, laquelle en profite pour reprendre contenance et même faire preuve d'humour :
"Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée :
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du dieu des Morts déshonorer la couche"
(vers 634- 637)
Thésée en infernal Dom Juan.
La très scolaire note de la page 67 de cette édition 2006 de Phèdre par les Petits Classiques Larousse - présentée, commentée et annotée par Anne Régent et Laurent Susini - nous apprend que "Thésée avait entrepris de séduire et enlever Proserpine, l'épouse de Pluton, dieu des Morts."
Certes, mythologiquement causant, il n'y a pas là motif à rigolade.
Oui, mais moi, ça m'amuse, les turlupinades supposées de Thésée aux Enfers.
D'ailleurs, inter nos, Phèdre y croit-elle vraiment à ce genre de frasque baroque ?
Cet humour ne lui permettrait-elle pas plutôt d'échapper à son propre trouble, de reprendre le fil du discours tragique, cet héroïsme de la parole face à la catastrophe annoncée ?
Du reste, ce n'est pas ce Thésée légendaire, ce Thésée d'opéra-bouffe que Phèdre se plaît à évoquer :
"Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi,
Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi."
(vers 638 - 640)
Figure d'un mari aimant, "fidèle", et qui après l'adjectif "jeune" prend illico les traits d'Hippolyte :
"Il avait votre port, vos yeux, votre langage ;
Cette noble pudeur colorait son visage,
Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
Digne sujet des voeux des filles de Minos."
(vers 641- 644)
On ne peut être plus claire.
La périphrase "les filles de Minos" désigne Ariane et Phèdre elle-même.
Elle révèle la jeunesse de l'inclination amoureuse de Phèdre pour Thésée et constitue déjà un aveu du transfert de cette inclination dans la figure du fils (Hippolyte).
(1) On notera la somptueuse musicalité de ces vers où, dans une cadence ternaire aussi marquée qu'un accompagnement de cordes, les sons - éclats de voix d'une Phèdre en proie à elle-même - se font écho :
"Je le vois, je lui parle ; et mon coeur... je m'égare,
Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare."
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 janvier 2008
29 décembre 2007
PHEDRE : quelques vers de l'Acte II, scène 1
DE QUELQUES VERS DE L'ACTE II, SCENE 1
(Aricie à Ismène à propos d'Hippolyte)
"Tu vois depuis quel temps il évite nos pas,
Et cherche tous les lieux où nous ne sommes pas."
(Racine, Phèdre, Acte II, scène 1, vers 403-404)
C'est le constat que Aricie demande à Ismène, sa confidente.
C'est ainsi que l'autre borne notre chemin.
Nous n'allons pas où nous risquons de nous brûler.
Aussi Hippolyte, qui semble vouloir éviter le regard d'Aricie, est-il considéré comme "insensible" :
"L'insensible Hippolyte est-il connu de toi ?"
(vers 400)
Insensibilité qui se doublerait de mysoginie :
"Sur quel frivole espoir penses-tu qu'il me plaigne,
Et respecte en moi seule un sexe qu'il dédaigne ?"
(vers 401- 402)
Aricie fait ici montre d'humilité qui souligne elle-même qu'elle ne voit pas pourquoi elle serait la "seule" distinguée parmi toutes ces femmes que fuit le bel Hippolyte.
Humilité mais aussi amertume comme pourrait l'indiquer cette rime "plaigne" / "dédaigne" qui, tant par le sens que par la sonorité (la palatale "gn"), semble vouloir faire grimacer la très dépitée Aricie.
Mais le regard, cette clé du sentiment tragique, ne peut mentir, - en tout cas, chez les héros de tragédie -, et Ismène a vu clair dans les yeux du jeune homme :
"Ses yeux, qui vainement voulaient vous éviter,
Déjà pleins de langueur, ne pouvaient vous quitter.
Le nom d'amant peut-être offense son courage ;
Mais il en a les yeux, s'il n'en a le langage."
(vers 411- 414)
Les yeux donc, témoins muets du coeur des hommes, - et de leur propension à la fascination -, que leur "courage", - comprenez ici leur fierté, leur orgueil -, le sentiment de leur identité virile, cette virtu des Anciens - empêche dans l'expression des sentiments.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 29 décembre 2007
04 décembre 2007
DEPART
DEPART
La pièce commence par l'annonce d'un départ, d'une rupture puisque tout départ consiste à rompre avec un lieu et ses visages, consiste à démarrer, à lâcher les amarres, écrivant ces mots, les vers de Rimbaud lui revinrent en mémoire Et les Péninsules démarrées N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants, l'annonce ici faite, au début de la pièce de Racine Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène indiquant qu'il y a quelque réflexion quelque résolution mise en ce départ, qui n'est donc pas un coup de tête mais une décision réfléchie comme s'il fallait déjà, et paradoxalement dès le lever de rideau, quitter la scène (le lecteur se souvenant alors que dans Andromaque, la première scène de la pièce est marquée par l'arrivée d'Oreste) quitter la scène et le lieu figuré (La scène est à Trézène, ville du Péloponnèse annonce la didascalie initiale) en modérant cependant le discours Et quitte le séjour de l'aimable Trézène en l'adoucissant comme pour indiquer dès ces premiers mots que ce ne sont ni les habitants ni la vie à Trézène qui chassent Hippolyte mais quelque chose d'autre, quelque chose qui nourrit ce monstre en nous, ce persistant taraudant, ce sempiternel casse-couilles, ce doute qui fait avouer au fils de Thésée qu'en effet Dans le doute mortel où je suis agité, Je commence à rougir de mon oisiveté paroles où il nous semble bien faible, à nous, lecteurs de ce début de XIXème siècle, ce terme de "oisiveté", euphémisme peut-être tant cette "oisiveté" semble vélléïté, paresse à être, lâcheté qui sait, bien faible ce terme par rapport à la force de l'expression "doute mortel", qui engage le pronostic vital, qui "agite" la marionnette tragique, jouet des dieux et des rimes.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 décembre 2007
DU NOM DE PHEDRE
DU NOM DE PHEDRE
Il prit le mince volume des Classiques Larousse, le nom de Phèdre évoquant pour lui, avec la couleur verte, et cela sans doute par une certaine, quoique somme toute, assez vague parenté sonore, avec la couleur verte des batailles d'herbes et de mantes religieuses, le noir corbeau d'une chevelure puisqu'il n'était pas sans savoir que ce nom de Phèdre était celui d'une figure de la tragédie grecque, et aussi le nom de la fille de Minos auquel il lui semblait que cela convenait bien d'associer la sombre humeur des labyrinthes et des périls imprévisibles auxquels sont soumises toutes les figures mythiques des tragédies grecques, et de celle-là, de tragédie, il en connaissait déjà au moins deux vers parce qu'ils étaient cités souvent pour leur perfection formelle, illustration du métier de Racine à "raser la prose" tout en faisant du grand art, tel le célèbre Tout m'afflige, et me nuit, et conspire à me nuire qui, par son rythme ternaire épousant la répétition de la voyelle "i" et constituant ainsi un bel exemple de musicalité poétique, ne manquait pas d'être repris dans les anthologies et les traités de rhétorique à côté du non moins célèbre alexandrin monosyllabique Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur, ces deux vers peut-être bien murmurés par Phèdre, la voix à peine levée, dits tout simplement dits, et non déclamés, la mettant ainsi, la reine grecque, dans une posture de plaintive victime, d'innocente affligée, de maudite certainement, - cependant que l'auteur de cette page se rendra compte plus tard que ce n'est pas Phèdre qui les prononce, ces douze syllabes du "jour pas plus pur", mais son beau-fils, Hippolyte dans la scène 2 de l'acte IV -, il n'en reste pas moins qu'elle prend figure de maudite, celle dont le visage ne pouvait être pressenti que tragique et sombre ainsi que l'attestait, en tout cas en ce qui le concernait lui le lecteur subjectif, ce souffle ténu du phonème initial, "Ph(è)", souffle qui s'apparentait à la tentative malhabile d'un débutant s'essayant à un instrument à vent, le corps du nom semblant de ce fait à peine dit cependant qu'il fallait bien l'énoncer, le rappeler à la mémoire ce nom, ce qui apparemment ne pouvait se faire que sous la forme d'un son bref se finissant, après l'ouverture du "è", par cette séquence "d,r,e", le "e" atone estompant effaçant presque étouffant la force du groupe dentale "d", liquide "r" pour s'évanouir, passer dans la poussière des syllabes mortes, comme une ombre, une image fugace, un regret du passé, un fantôme.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 décembre 2007
