De 1977 nous nous souvenons de cette chanson de David Bowie et Brian Eno, "Heroes",qui, comme beaucoup d'autres chansons, a ce pouvoir d'évocation d'une époque révolue.
La musique, et plus particulièrement la chanson, influe ainsi sur notre perception du temps.
De 1977 nous nous souvenons donc de ces 7 strophes aux vers courts, brefs comme des cris, des appels ou des bouts de phrases lancés dans la foule : We can be heroes,... On peut être des héros,... ou plutôt Nous pouvons être des héros,... tant est ici explicite la revendication de la subjectivité, -propre à la poésie, à la chanson et, en fin de compte, à toute création.

Des cris dans la foule. C'est ce que semble souligner la densité des arrangements et la reprise de ce slogan, We can be heroes, par quelque voix lointaine, presque noyée dans la masse sonore qui porte en avant les intonations du narrateur Bowie.

Dans ce texte, la revendication de la liberté individuelle est soulignée : 4 strophes commencent par le pronom I ,"Moi", (cf str. 1,4,5,6), pronom isolé et réïtéré par la typographie qui le met en valeur en début de strophe ainsi qu'en début de vers :

                                        I
                              I will be king

Affirmation d'une subjectivité d'autant plus forte qu'elle s'appuie sur un futur de certitude : I    I will be king, Moi, je serai roi.

Comme souvent dans les paroles des chansons pop/rock, le cadre spatio-temporel est indéterminé. Ainsi les textes de Bob Dylan, de Jim Morrison, de Patti Smith évoquent un monde intemporel, une époque de toutes les époques.
Dans le cas présent, si le champ lexical de la lutte féodale structure une partie du texte (king, queen, beat, heroes) associant l'expression just for one day (juste pour un jour) à cette idée de victoire par définition éphémère et aussi illusoire que le gain d'une bataille, ou d'une journée, dès la deuxième strophe, l'époque contemporaine enrichit et nuance la tonalité du texte par l'emploi d'un lexique nettement moins volontariste : You can be mean / And I / I'll drink all the time / Cause we're lovers.
(Tu peux être très moyenne Et moi Je boirai tout le temps Parce que nous sommes amants).
Là, l'amour courtois en prend un coup sur le heaume.
Plus sérieusement, le texte renvoie à la lourdeur de la temporalité (all the time) et au quotidien désoeuvré et médiocre de la jeunesse de 1977 telle que l'on peut se la représenter en contemplant les images de l'explosion "punk" et les graffitis de l'époque comme cet étonnant mot d'ordre (ou de désordre) : No Future.

C'est d'ailleurs cette ambiance "plombée" qui donne sa tonalité au texte.
Dès la première strophe : Though nothing Will drive them away (Bien que rien Ne les écartera).
Dans la troisième strophe : Though nothing Will keep us together (Bien que rien Ne nous fera rester ensemble).
Dans la sixième strophe : I I remember Standing By the wall And the guns Shot above our heads (Moi Je me souviens Nous étions près du mur Et les fusils Tiraient au-dessus de nos têtes).
Et enfin, cette fin du texte : We're nothing And nothing will help us (Nous ne sommes rien Et rien ne peut nous aider).

Défaitisme donc. Celui de 1977 et de la guerre froide. Celui de l'affrontement latent, et qui semblait alors appelé à durer, entre "le monde libre" et "le monde communiste", affrontement symbolisé par un mur, celui de Berlin, et celui "de la honte" : And the shame Was on the other side (Et la honte Était de l'autre côté).

Dans ce monde partagé, divisé, dominé par deux idéologies opposées, et surtout deux superpuissances, qu'est-ce qu'être "un héros" ?
Les guillemets du titre laissent supposer quelque ironie. Il ne s'agit pas ici de "héros positif" qui pourrait correspondre au modèle "réaliste-socialiste" : lui picole "all the time" et elle, elle peut "mieux faire"; ils ne sont d'ailleurs pas sûrs de former un couple durable : nothing will keep us together.

Hypothèse romantique : Elle est de l'est et lui de l'ouest; ils sont amants : we're lovers And that is a fact Yes we're lovers And that is that (nous sommes amants Et c'est un fait Oui nous sommes amants Et c'est comme ça). Réunis exceptionnellement (Just for one day), ils ne peuvent que "voler du temps"(We could steal time), gagner du temps avant que le mur de nouveau ne les sépare, à moins qu'ils ne deviennent des héros en refusant cette séparation : We can be heroes For ever and ever (Nous pouvons être des héros Pour toujours et à jamais).
Peut-être. Peut-être aussi envisagent-ils le suicide ? la rebellion qui pousserait les gardes-frontières à tirer ? (And the guns Shot above our heads), le sacrifice "pour la liberté".
Mais peut-être aussi ne font-ils qu'évoquer ces solutions "héroïques" : Maybe we're lying Then you better not stay (On se ment peut-être Tu ferais mieux de partir).

Ainsi le sens du texte relève-t-il de l'implicite, de l'entre-les-lignes, de l'ambiance, de ce phrasé particulier de Bowie qui semble par moment "crier son chant" en insistant sur les mots-clés, les pronoms, les amorces des strophes : I, You, We can be heroes.
Le sens de ce texte jaillit des oppositions. Entre la gloire d'une journée et la médiocrité du quotidien puis entre l'acte définitif des héros (Oh, we can beat them For ever and ever, nous pouvons les battre Pour toujours et à jamais) et la victoire secrète d'une journée gagnée (But we could be safer Just for one day, Mais on pourrait être hors d'atteinte Juste pour un jour), enfin entre l'épaisseur du mur et la légereté des dauphins que le texte, avec bonheur, évoque :

                                                           I
                                           I wish you could swim
                                                 Like dolphins
                                           Like dolphins can swim

Moi J'aimerais que tu saches nager Comme les dauphins Comme les dauphins savent nager.

                                          Patrice Houzeau
                                          Hondeghem, le 27 juin 2005