« UN CADAVRE DANS LA BIBLIOTHEQUE »

Agatha Christie : « Un cadavre dans la bibliothèque » (The Body in the Library) - Edition « Club des Masques » (4ème trimestre 1977)

L’une de mes préférées, cette couverture, c’est-à-dire une de celles qui fascina le plus l’adolescent que je fus, dans ces longues rues du Pas-de-Calais où je courais chez le libraire du coin, quelques pièces de monnaie en poche, me procurer une de ces merveilles : une édition « Club des Masques » des romans d’Agatha Christie ou encore un San-Antonio du « Fleuve Noir » (les couvertures des Sanas étaient pas piquées des hannetons non plus à cette époque des années 70).
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Couverture_UN_CADAVRE_DANS_LA_BIBLIOTHEQUE_AGATHA_CHRISTIE_Collection_CLUB_DES_MASQUES_LIBRAIRIE_DES_CHAMPS_ELYSEES_1977

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Fascinante, cette couverture, car résolument morbide avec ce pied de femme comme l’attestent la finesse du dessin et les ongles peints, ce bracelet de cheville dénoué, rompu, indiquant donc que quelque chose s’est passé, que quelque chose, effectivement, a dû se rompre.
Fatale rupture, forcément, puisque l’on comprend, au premier coup d’œil, que ce pied est celui d’un cadavre, celui probablement du « Cadavre dans la Bibliothèque » (incroyable titre qui lie la mort violente à la fiction, le corps des romans policiers au corpus des livres d’une bibliothèque de maison de maître, - on ne pense pas une minute qu’il pourrait s’agir d’une bibliothèque publique, les romans d’Agatha Christie sont trop jaloux de l’indépendance de la sphère privée pour situer des actions dans de banals lieux publics).
D’ailleurs, la couleur de ce pied, qui repose, semble-t-il, sur quelque fourrure d’animal à poil long, fantasme de luxe soyeux, est sans équivoque. De teint cadavérique, il est ce pied, pas livide non, mais bizarrement bis, comme empoisonné, comme intoxiqué. Du reste, si on n’a pas compris tout de suite, une mouche s’y promène, sur
ce pied, la mouche des morts, pas de doute. A y regarder de plus près, il y en a même deux, de mouches. Pas de doute, la morte est bien morte !
Donc, il s’agit d’une femme, - on peut la supposer jeune et jolie évidemment, ce genre de morbide fantasmerie fait partie du jeu de séduction mené par l’éditeur -, il s’agit aussi de luxe, mais quelque peu ostentatoire, surfait même, avec ce pendentif fantaisie, cette verroterie de fausses perles qui tombent en pluie le long de la partie haute de l’image, ce clinquant très « années folles », telles que l’on nous les représente souvent, du bracelet de cheville dénoué, des ongles de pied peints d’un rouge chair, - entre nous assez vulgaire -, cette fourrure étalée qui renvoie immédiatement à l’image ici induite, implicite, de la fille nue dans un manteau de fourrure.
Il s’agit de luxe, certes, mais tout à fait déplacé, incongru dans ce lieu de réflexion, de calme, de lecture des journaux et d’ouverture du courrier, dans ce lieu masculin aussi, où l’on se retire après le dîner, où l’on discute entre hommes du même monde, du même « Club », fumant la pipe, buvant du whisky en évoquant l’histoire de l’Angleterre, la situation internationale ou de vieilles amitiés du temps des Indes ou du College (l’adaptation en français de ce roman date de 1946, c’est-à-dire d’une époque où, après la Seconde Guerre, l’Angleterre tentait de renouer avec sa splendeur passée).
Un lieu d’hommes ? Une fille nue ? Bon sang ! Mais c’est bien sûr ! Il y a quelque vice là-dessous…
Cependant, le client intrigué par l’étrange image, tournant le volume, et lisant la quatrième de couverture, comprendra illico que c’est un poil plus compliqué :

« - Madame, Madame ! Il y a un cadavre dans la bibliothèque !
Puis, avec un sanglot nerveux, la femme de chambre sortit.
Mrs. BANTRY se dressa sur son séant.
Son rêve prenait-il un tour extravagant, ou Mary s’était-elle vraiment précipitée dans la pièce en criant cette phrase incroyable, fantastique : «Madame, il y a un cadavre dans la bibliothèque» ?
- C’est impossible, prononça tout haut Mrs. BANTRY, j’ai dû rêver !
Mais elle était convaincue de n’être point le sujet de son imagination, Mary, cette femme si pondérée, avait réellement proféré des paroles étranges. »
(Agatha Christie, Un cadavre dans la Bibliothèque, quatrième de couverture de l’édition du « Club des Masques », texte français de Louis Postif).

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 février 2008