UNE ODYSSEE INUTILE
Notes sur un passage de la page 48 du volume "Ecartèlement", de Cioran (Gallimard, 1979)

"L'histoire, odyssée inutile, n'a pas d'excuse..."
(Cioran)

1.
Le réel, un équilibre des couteaux.

2.
"Autant dire qu'il eût été préférable qu'il n'eût pas lieu." (Cioran, L'Ecartèlement, Gallimard, p.48) Comme dans cette proposition, l'impersonnel remplace Dieu et tend à prouver que la langue se fiche de son créateur.

3.
Dieu, cet infini derrière un pronom.

4.
D'ailleurs, à "il est que" on peut flanquer une infinité de "il est que" ("il est qu'il est qu'il est qu'il est...). Et ce qui vaut pour l'être vaut pour le sujet ("je pense que je pense que je pense que...).

5.
L'Humain ne peut se dispenser de participer, si peu que ce soit , à l'histoire et à la géographie des lieux où il vit; ce qui ne prouve pas qu'il leur soit indispensable.

6.
Maîtriser, c'est mettre l'histoire et la géographie au service de l'humain, et non pas les contempler en méditant dessus.

7.
Ce n'est pas parce que l'humain est inutile à la Nature, que cette inutilité n'a pas de sens. L'art est inutile à l'humain, et la beauté aussi, ce qui n'empêche nullement les gens de bricoler des machins qu'ils trouvent beaux et de se reproduire comme s'ils étaient des exemples.

8.
"A quoi bon ajouter quoi que ce soit ?" demande Cioran. Bah, l'humain est en lui-même un ajout.

9.
L'histoire est une suite de hasards malheureux, que l'optimisme tend à transformer en victoire, dont on sait pourtant  bien qu'elle ne peut être qu'éphémère. L'être humain est un esthète de l'éthique.

10.
L'histoire n'a pas d'autre excuse que celle d'avoir été menée par les humains. Au moins a-t-elle l'air d'avoir un sens, même si ce que nous prenons pour une flèche n'est en fait qu'un cercle.

11.
L'Iliade et l'Odyssée auraient pu tourner au cauchemar synchronique : les Grecs faisant éternellement le siège d'une insaisissable Troie; Ulysse tournant éternellement en rond dans la mer de toutes les fantasmagories. On peut noter que la force seule n'aurait pu suffire à échapper à la spectralité; c'est la ruse, le génie d'Ulysse - qui n'est personne et qui est tous - qui permit aux Grecs de rentrer dans la diachronie, de forger leur histoire, de prendre Troie et de rentrer à Ithaque.

12.
Cioran appelle l'histoire une "odyssée inutile". C'est justement parce qu'elle est inutile qu'elle peut prétendre à autre chose qu'à la rentabilité, qu'à l'administration, qu'à l'économie.

13.
Homère fut plusieurs, certes, mais il était aveugle.

14.
Je refuse de voir en l'art un besoin. C'est un bon plaisir, indispensable certes, mais un bon plaisir tout de même, un privilège, une noblesse.

15.
L'art pour tous ! Et pourquoi pas la paix universelle tant qu'on y est !...

16.
L'Odyssée prouve Ulysse. Dans l'Iiade, comme dans toutes les tragédies, c'est l'humain qui importe. Les dieux ne sont que les formes du hasard.

17.
Alors que j'étais en 6ème, j'ai lu, pour mon plaisir et ma fascination, l'Iliade dans l'édition de La Pléiade. Et dire que déjà d'obscurs petits profs me disaient paresseux.

18.
Le communisme a remplacé les dieux par la lutte des classes. Ulysse, comme tu es mal aimé !

19.
"être soi-même d'une façon totale" qu'il écrit Cioran ! Pouah ! Quel autototalitarisme ! Quel goût de l'autoesclavagisme ! Je préfère suivre mon sphinx.

20.
Certes, "cathédrales" et "grandes batailles" relèvent de la même illusion du sens. Mais à priori on se massacre moins dans les églises que sur les champs de bataille. A priori...

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 décembre 2013