NOTES SUR "LE BRACELET DE CHEVEUX" D'ALEXANDRE DUMAS (1830)
(cf Lectures XVIIIème - XIXème - XXème à l'usage des BEP par Christian De Marez et Danielle Gonifei, Editions Nathan, 1995).

Un voyage, puisque l'écrit, l'immobilité du texte sur la page, évoque sans cesse le mouvement, le trajet, le voyage, l'aventure. La demeure du texte est aux quatre vents. Dans l'Est de la France, le voyage, en descendant vers les "eaux de Louesche" (c'est en Suisse). Nous obéissons à des géographies. Les villes sont des maîtresses exigeantes.  A Bâle, on prend un voiturin qui est une "petite voiture à cheval" dit une note en bas de page. On cherche quelque personne à l'hôtel pour partager les frais de la route. Une jeune femme est pressentie. Elle vient de perdre un nourrisson. Elle est fragilisée. En deuil d'un devenir. Sa femme de chambre l'accompagne. Un prêtre catholique se joint au voyage. Il faut bien qu'il y ait aussi un prêtre dans toutes ces affaires de tourments de l'âme.

Huit heures : le départ. La jeune femme a l'air inquiète et se résoud difficilement à quitter son mari. Pressentiment. Le mari aussi a l'air ému. Le premier jour du voyage se passe sans réel incident ; cependant, la jeune femme semble tourmentée épiant la route.  Sa femme de chambre a fort à faire pour la rassurer.
Deuxième jour neuf heures : courte journée. Nous, - nous disons nous afin d'accompagner le narrateur en son récit - nous approchons d'une ville. La jeune femme "tressaillit"    "Ah ! dit-elle, arrêtez, on court après nous !" La route cependant est vide. Elle dit que, pourtant, elle entend distinctement le galop d'un cheval. Nous scrutons. Rien. La route est parfaitement déserte. La jeune femme est-elle sujette à l'acousmie ? aux hallucinations auditives ? Et qu'est-ce donc que cette impression que quelqu'un leur court après ? Un bandit de grand chemin ?Quelqu'un à qui  l'on aurait des comptes à rendre ? Une sorte de créancier de l'invisible ?   
Troisième jour : Nous partons dans la nuit. "D'une espèce de sommeil" la jeune femme :    "Conducteur ! arrêtez ! Cette fois, j'en suis sûre, on court après nous". Le cocher l'assure que, mis à part "trois paysans" qui viennent de les croiser, il n'y a personne sur la route. Les "trois paysans" ? Un effet de réel, sinon elle serait bien vide et assez étrange cette route. Les "trois paysans" sont censés rassurés le lecteur sur la vraisemblance du récit.
Cependant, elle prétend l'entendre encore le mystérieux "galop d'un cheval", comme s'il s'agissait d'un cauchemar récurrent, d'une idée fixe.
Comme la veille, la route était absolument déserte. Le narrateur est là pour en témoigner, effet de réel lui-même qui s'exprime dans une langue claire et limpide puisqu'il ne saurait être question ici de donner la parole à une souffrante. Ce point de vue de l'halluciné sur son cauchemar, nous l'aurons cependant, avec Gérard de Nerval et Le Horla de Maupassant, puis, au vingtième siècle, avec Jean Ray.
Je ne vis rien sur la route. Elle me soutint cependant qu'il y avait là "l'ombre d'un homme et d'un cheval".  Elle agita sa main dans l'aube. Je vis effectivement la découpe d'une ombre, celle d'un homme et d'un cheval mais sans corps, figure purement constituée d'ombre.
Le prêtre se signa. On ne sait jamais.

Avec l'aube, l'ombre pâlit, disparut. Quelque illusion d'optique peut-être, berlue dans l'aube.
Berne : La jeune femme est maintenant désignée comme étant "malade". Malade à un point tel que, "en arrivant à Thun", "il lui fallut continuer son chemin en litière". Le voyage semble se précipiter. Les noms de lieux se succèdent : "Thun","le Kandher-Thal", le "Gemmi".   
A Louesche, la maladie de l'âme, cette panique, gagna effectivement le corps : "un érésipèle se déclara." Le dictionnaire en six volumes de Larousse (1980) nous renseigne sur ce mal que l'on appelle aussi "érysipèle", il s'agit d'une "maladie infectieuse, caractérisée par une dermite fluxionnaire due à la présence du streptocoque. (L'érysipèle de la face est le plus fréquent.)"    Elle somatise donc, "et pendant plus d'un mois elle fut sourde et aveugle" nous dit le texte. "sourde et aveugle", c'est-à-dire coupée du monde, de ce monde inquiétant hanté par un cavalier sans visage, par un cheval sans matérialité, comme impalpable.
Le narrateur nous apprend tout de suite après cette déclaration de la maladie que, "à peine avait-elle fait vingt lieues", la voyageuse, "que son mari avait été pris d'une fièvre cérébrale".
Ainsi, les pressentiments de la jeune épouse étaient peut-être fondés. L'érésipèle semble d'ailleurs faire écho à la "fièvre cérébrale" du mari.
C'est dans la maladie que se tient peut-être le fin mot de l'énigme du cavalier fantôme.    En effet, le mari malade avait lui-même "envoyé un homme à cheval prévenir sa femme et l'inviter à revenir." Fatalitas ! Le courrier chuta et dut demeurer "dans une auberge".
Il y eut donc "un autre courrier". Fatalitas nam bis repetita deis placent : "Une avalanche roulant du mont Attels", une catastrophe venue du ciel, "l'avait entraîné avec elle dans un abîme".
"Pendant ce temps", le mari se meurt. C'est alors qu'il écrit à sa femme. Comme on venait de lui "raser la tête", il lui demande, à son épouse au loin, de transformer ces cheveux coupés en "un bracelet", un "bracelet de cheveux" afin qu'ils ne soient jamais tout à fait séparés par la mort : "Porte-le toujours, et il me semble qu'ainsi nous serons encore réunis."

Un troisième "exprès" est missionné. Le mari meurt. Le messager part ; il est épargné par l'omnipotens scribens et arrive à destination où il trouve la jeune femme "aveugle et sourde".
Trois mois plus tard et guérie, la veuve repart pour Bâle. Le narrateur lui demande "la permission de partir avec elle". Il faut bien que le récit poursuive sa course.
Arrivés à Bâle, c'est un commerce fermé qu'ils retrouvent, "le commerce avait cessé comme cesse le mouvement lorsqu'une pendule s'arrête." C'est donc dans un temps arrêté que les voilà de retour, la protagoniste et son témoin. Contact est pris avec tous ceux qui ont assisté à l'agonie du mari. "On ressuscita cette agonie" dit le texte comme si c'était ainsi que la jeune femme avait décidé d'amorcer son deuil.   
La voilà maintenant qui veut, afin de respecter les dernières volontés du défunt, entrer en possession des cheveux coupés, de la chevelure tombée de son époux
L'existence est aussi une suite de disparitions et de réapparitions d'êtres : "Les cheveux avaient été jetés au vent, dispersés, perdus."
Ne pouvant répondre au désir du moribond, sa veuve se mélancolise, semble "plutôt une ombre elle-même qu'un être vivant." Ainsi les dernières volontés des morts, lorsqu'elles ne sont pas respectées, contaminent-elles le réel, font peser sur lui quelque charge funèbre. L'ombre semble gagner toute chose. La vie devient pesante. Et l'être révèle son aporie.

En l'occurrence, comme il en est dans la vie des mortels, - les êtres de papier, les créatures de la fiction n'étant point réelles, ne sont donc pas soumises à l'humaine condition de la mort. C'est ainsi que chaque biographie de Napoléon fait du personnage historique, fait de ce provisoire phénomène spatio-temporel un être fictionnel appelé à perdurer, une sorte de vampire que l'on réveille à chaque fois que l'on ouvre un livre qui lui est consacré, à chaque fois que l'on écrit la moindre ligne sur lui (Bram Stoker, en composant Dracula a donc réellement donné des pouvoirs incommensurables à un être imaginaire) -, comme il en est dans la vie des mortels donc, le mort saisit le vif et se fait comprendre par des manifestations qui, ici, prennent la physiologie pour medium :

"A peine couchée, ou plutôt à peine endormie, elle sentait son bras droit tomber dans l'engourdissement, et elle ne se réveillait qu'au moment où cet engourdissement lui semblait gagner le coeur.
Cet engourdissement commençait au poignet, c'est-à-dire à la place où aurait dû être le bracelet de cheveux, et où elle sentait une pression pareille à celle d'un bracelet de fer trop étroit ; et du poignet, comme nous l'avons dit, l'engourdissement gagnait le coeur."

Le mort semble donc agir sur le sommeil de la vive, à moins que ces manifestations ne soient induites par la culpabilisation dont la veuve se ferait l'objet. C'est ainsi que l'auteur, Alexandre Dumas, emploie le mot "regrets" pour définir cette culpabilité, ce manquement aux dernières volontés du défunt :

"Il était évident que le mort manifestait son regret de ce que ses volontés avaient été mal suivies.
La veuve comprit ces regrets, qui venaient de l'autre côté de la tombe. Elle résolut d'ouvrir la fosse, et, si la tête de son mari n'avait pas été entièrement rasée, d'y recueillir assez de cheveux pour réaliser son dernier désir."

Elle tente donc de prendre contact avec le fossoyeur, mais la mort étant ici à son affaire, il est mort lui aussi, l'homme "qui avait enterré son mari", comme si de cet enterrement il ne fallait pas que l'officier en survécût. Du coup, "le nouveau fossoyeur, entré en service depuis quinze jours seulement, ne savait pas où était la tombe".

Le mystère s'épaissit comme on dit dans les livres pour la jeunesse qui me mettent en colère avec leur morale nunuche, leur humanisme pour classes moyennes, et cette absence de style, ce "degré zéro de l'écriture" (expression de Roland Barthes) qui, souvent les caractérise, bouquins pour la jeunesse que les pédagogistes à la Meirieu et autres bonnes âmes éducatives essaient de promouvoir dans les Collèges : heureusement, certains élèves ne se laissent pas faire et continuent à lire du Stephen King et même des bons vieux Agatha Christie ou des Simenon que leurs parents ont conservé de leurs jeunes années ; il y en a mêmes qui lisent, en cachette, des San-Antonio (Résistance ! Résistance !).

Le mystère s'épaissit donc puisque le tombeau est maintenant invisible. C'est à ce moment du récit que la jeune femme va céder au pouvoir du gothique :

"Alors, espérant une révélation, elle qui, par la double apparition du cheval, du cavalier, elle qui par la pression du bracelet, avait le droit de croire aux prodiges, elle se rendit seule au cimetière, s'assit sur un tertre couvert d'herbe verte et vivace comme il en pousse sur les tombes, et là elle invoqua quelque nouveau signe auquel elle pût se rattacher pour ses recherches.
Une danse macabre était peinte sur le mur de ce cimetière. Ses yeux s'arrêtèrent sur la Mort et se fixèrent longtemps sur cette figure railleuse et terrible à la fois.
Alors il lui sembla que la Mort levait son bras décharné, et du bout de son doigt osseux désignait une tombe au milieu des dernières tombes."

L'expression "danse macabre" me ravit : elle m'évoque illico l'épatant Camille Saint-Saëns et ses cadences infernales. Ecoutez voir un peu Samson et Dalila et, franchement, dites-moi si, comme moi, vous ne préférez pas les passages consacrés aux Philistins et à leur dieu terrible (Dagon), - et cette formidable danse barbare du dernier acte avec ses motifs orientalisants ! - aux regrets de ce pauvre Samson (on n'a pas idée d'être naïf à ce point !).
Que cette "danse macabre" soit "peinte" me ravit itou puisque m'est avis que l'une des caractéristiques de la littérature fantastique est justement de "dépeindre", de "peindre" de ces danses macabres dont on ne sait si elles ne sont que purs fantasmes ou si elles n'ont point quelque obcur et énigmatique rapport avec ce réel où nous nous débattons tous et que nous croyons si rationnel.

Bon, en tout état de cause, voilà notre veuve en proie à une hallucination :

    "La veuve alla droit à cette tombe, et, quand elle y fut, il lui sembla voir bien visiblement la Mort qui laissait retomber son bras à la place primitive."

D'ailleurs, comme par enchantement, il  s'agit bien de la tombe de son défunt mari que l'on s'empresse d'explorer. Notons que le narrateur était présent à cette étrange aventure ("J'assistais à cette opération. J'avais voulu suivre cette merveilleuse aventure jusqu'au bout.")

"Alors apparut une chose miraculeuse. Non seulement le cadavre était le cadavre de son mari, non seulement ce cadavre, à la pâleur près, était tel que de son vivant, mais encore, depuis qu'ils avaient été rasés, c'est-à-dire depuis le jour de sa mort, ses cheveux avaient poussé de telle sorte, qu'ils sortaient comme des racines par toutes les fissures de la bière."

Est-ce si miraculeux ? Peut-être pas, ou, en tout cas, le miracle n'est pas là où on pourrait le penser ; il est plutôt dans la détermination de la veuve à vouloir, à toute fin, respecter les dernières volontés de son mari en faisant faire de ses cheveux coupés un bracelet que toujours elle porterait au poignet ; il est plutôt dans ce rapport étroit qui nous lie aux morts que bon nombre de nos actes, - et même parmi ceux dont nous croyons être les seuls auteurs -, nous sont sans doute dictés par ces "ombres errantes" qui traînent dans la mémoire, ainsi que dans nos songes.
Le texte de Dumas le suggère sans doute aussi qui compare les cheveux repoussés du mort à des "racines" sortant "par toutes les fissures de la bière." Les morts ne sont point si morts qu'ils ne puissent continuer d'agir.

Pour en finir avec cette histoire, sachez que "la pauvre femme (...) coupa une mèche " des longs cheveux du mort, "et en fit faire un bracelet."
"Depuis ce jour, l'engourdissement nocturne cessa. Seulement, à chaque fois qu'elle était prête à courir quelque grand danger, une douce pression, une amicale étreinte du bracelet l'avertissait de se tenir sur ses gardes."

Voilà comment l'on se fait d'un mort un allié.
Mais ce n'est point la morale qu'en tira la jeune femme :

"Eh bien ! croyez-vous que ce mort fût réellement mort ? que ce cadavre fût bien un cadavre ? moi, je ne le crois pas."

Et celui, qui parmi vous, oserait penser que cette histoire est quelque peu tirée par les cheveux, qu'il soit condamné par l'Université à rédiger une thèse sur l'importance des ustensiles de cuisine, - en particulier celle du moulin à poivre ainsi que celle du tire-bouchon -, dans les oeuvres complètes d'Alain Robe-Grillet complétées évidemment par l'analyse des films du même barbu.

Patrice Houzeau
Hondeghem, mars 2007