DAME PENCHEE ET LUNE CUITE

Ce texte sans titre, comme inscrit dans un cycle, cependant lisible indépendamment, ce fragment poétique est exemplaire du goût d’Apollinaire pour les images. On peut penser au travail du peintre Miro aussi bien qu’au surréalisme hanté de l’Est et du Nord :

« A la fin les mensonges ne me font plus peur
   C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat
   Ce collier de gouttes d’eau va parer la noyée
   Voici mon bouquet de fleurs de la Passion
   Qui offrent tendrement deux couronnes d’épines
   Les rues sont mouillées de la pluie de naguère
   Des anges diligents travaillent pour moi à la maison
   La lune et la tristesse disparaîtront pendant
   Toute la sainte journée
   Toute la sainte journée j’ai marché en chantant
   Une dame penchée à sa fenêtre m’a regardé longtemps
   M’éloigner en chantant

   (Guillaume Apollinaire, A la fin les mensonges…, Alcools)

« mensonges » (vers 1) : ce qui, « à la fin », ne fait plus peur au narrateur. Ce qui donc fit peur. Le mot est ici allusif. De quels « mensonges » s’agit-il exactement ?

Comparaison drolatique (vers 2) : «  C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat ». Voilà pourquoi j’aime Apollinaire, pour cette fantaisie, pour l’image neuve qui prédit déjà le surréalisme. D’autant plus épatant que cette baroque comparaison est présentée dans l’écrin d’un alexandrin au rythme ternaire tout ce qu’il y a de plus régulier.

Parure : un « collier de gouttes d’eau » (vers 3), ce qui n’existe pas, cette part de rêve éveillé, d’associations d’idées que l’on tire du réel le plus commun, voire du plus sordide :
« Ce collier de gouttes d’eau va parer la noyée » : il est d’ailleurs que le mot « noyée » est peut-être désamorcé par l’onirisme de l’image.

« rues » (vers 6) : « Les rues sont mouillées de la pluie de naguère ».
Ce qui souligne, ce qui dévoile la part d’être des rues, c’est leur vide autant que leur saturation de passants. Les « rues sont » un présent par où est passé le passé. Elles ont connu les années, les saisons, les soleils révolus de Louis Aragon et « la pluie de naguère ».

Diachronie / synchronie : Le narrateur précise que « toute la sainte journée » il a « marché en chantant ». Est-ce le chuintement de ses chaussures, cette allitération (ch) qui parcourt les vers (« marché », « chantant », « penchée ») ? Il y a donc diachronie, déplacement dans le temps et l’espace cependant que longtemps l’a regardé s’éloigner « une dame penchée à sa fenêtre » qui inscrit donc l’apparence d’une synchronie, d’un temps arrêté, accompli dans le regard.
De cette synchronie, le narrateur s’éloigne « en chantant », comme si cela constituait une nécessité, une fuite salutaire, comme si, peut-être, les « mensonges » se trouvaient là, dans cette illusion du temps accompli, dans la différence entre « longtemps » et « naguère », dans la dame penchée et la lune cuite.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 janvier 2009