ENTENDU A LA RADIO A PROPOS D'ANIMAUX

 

Notes prises à l'écoute d'un entretien radiophonique entre Elisabeth de Fontenay et Frédéric Worms au cours de l'émission « Les discussions du soir », France Culture, le 31 octobre 2016.

Les commentaires, ce qui est en dehors des guillemets, sont de mon fait et ne reflètent pas forcément la pensée ni d'Elisabeth de Fontenay ni de Frédéric Worms.

 

1.

« Mais évidemment, cela n'avait pas de sens, à l'époque» : il n'y a pas de sens de l'Histoire, il y a création continue de sens.

 

Le temps crée du sens ; autrement dit, le sens est essentiellement diachronique et nous permet de nous raccrocher à l'illusion synchronique.

 

Ce qui n'avait pas de sens à l'époque (1981), c'était qu'un gouvernement décide d'un secrétariat d’État aux animaux : d'autres chats à fouetter sans doute.

 

J'appelle illusion synchronique cette naïveté de croire que le présent est soumis à la nécessité de nos raisons.

 

Pensez au « Mars Attacks » de Tim Burton et à ses martiens stupides et méchants pourtant dotés d'une technologie supérieure à la nôtre.

 

L'illusion que la culture permettrait d'éviter les génocides repose sur la méconnaissance de l'Histoire.

 

C'est là une des grandes erreurs de notre système éducatif que de croire que culture et éthique sont indissociablement liées.

 

Bien évidemment, le système éducatif a tout intérêt à faire oublier aux élèves qu'entre le culturel et l'éthique il y a l'économique. C'est que, voyez-vous, il y a bien des bons apôtres de la bienveillance éducative et de l'éducabilité de tous qui font leurs choux gras de la massification de l'enseignement supérieur.

 

Nier que bon nombre de scientifiques, d'ingénieurs, d'universitaires de talent ont hélas contribué à l'essor du nazisme est une sottise.

 

Penser que les dictateurs et leurs états-majors n'étaient et ne sont tous que brutes incultes est une erreur qui pourrait s'avérer tragique.

 

Il m'arrive de penser que la démocratie européenne finira par s'effondrer parce que nous prenons souvent les extrémistes pour des imbéciles.

 

Que des gens commettent des crimes ne prouve pas qu'ils sont incultes mais prouve ce que nous savons tous, que la violence relève de l'humain.

 

2.

« tout à coup la musique se désorganise et devient dissonante, comme souvent chez Mahler »

(Elisabeth de Fontenay, citant Adorno, in entretien avec Frédéric Worms, France Culture)

 

« et voilà la musique qui apparaît dans notre conversation », fantôme rythmique.

 

L'art quand il dissone met à jour ce qui dans l'être relève du malaise : l'être est notre vrai fantôme ; il est plein de nos regrets.

 

L'art quand il dissone, quand il fait son bœuf écorché, nous rappelle à la fascination du sensible.

 

L'être se tient dans le sentiment soudain que nous traversons cet autre fantôme que nous appelons le temps.

 

Le temps, ce mur qui n'existe pas et sur lequel nous finissons par nous écraser.

 

3.

« toute la tristesse qu'a pour moi la condition animale », laquelle n'en déplaise aux doux rêveurs prouve la violence radicale du vif.

 

4.

L'humain n'est pas naturellement méfiant ; il est naturellement ignorant : la société lui ouvre les yeux et le rend férocement lucide.

 

5.

« d'âge en âge, et depuis toujours » : Quoi donc ? Le mort saisissant le vif, de discours en discours, l'héritage humain de l'horreur.

 

6.

« animaux techniques, scientifiques », nos pommes sans doute (avec des vers dedans).

 

Frédéric Worms : « ambivalence de la technique : il y a des médicaments aussi bien que des armes » ; eh, il faut bien soigner les blessés, réparer les corps.

 

7.

J'aime bien l'expression « je ne vois pas comment » qui m'incline à penser que le comment relève souvent du tour de passe-passe.

 

Penser, c'est-à-dire étudier les tours de magie avec lesquels le réel, cet illusionniste prodigieux, occupe nos esprits.

 

8.

On croit parfois savoir le pourquoi et le comment, on croit serrer la main de l'invisible et ce n'est que du vent qui file entre nos doigts.

 

9.

« Je ne vois pas en quoi traire les vaches électriquement améliore notre rapport aux vaches. »

(Elisabeth de Fontenay)

 

Ce qui tend à prouver que les vaches ne sont pas des guitares et qu'on ne peut donc pas jouer du Jimi Hendrix sur une bête à cornes.

 

10.

Je saisis au vol ce bout de phrase : « il y a un humanisme qui a oublié que l'homme est un vivant ». Ce serait une idée de Lévy-Strauss ; elle me semble juste tant j'ai entendu de doctes personnes parler des humains non pas comme des individus libres, contradictoires, complexes et perspicaces mais comme s'ils étaient les citoyens rêvés d'un monde abstrait, conceptuel, et qui n'existe parfois que dans le storytelling, les plans coms et les stratégies marchandes des bons apôtres qui ont quelque chose à nous vendre.

Aussi, Frédéric Worms ajoute que « les plus grands philosophes ne renoncent pas à l'abstraction, mais sont conscients de ses limites. »

 

11.

Elisabeth de Fontenay : « une communauté de destins entre les vivants » : nous ne faisons jamais que longer le gouffre dans lequel nous finissons par plonger.

 

Nous sommes tous mortels. Si tout est économique et si tout est politique, la mort a donc affaire avec l'économie et le politique.

 

12.

Elisabeth de Fontenay : « il y a une violence du concept » : d'une manière générale, il y a une violence de tout, des fois je me brûle en mangeant des frites.

 

La dialectique fait des « distinctions dans le langage » : en vue d'une classification de ses éléments je suppose.

 

13.

Frédéric Worms : « des instruments que l'animal humain que nous sommes » : l'humain serait donc ce roi des animaux doté du pouvoir de conceptualiser.

 

A moins que l'humain ne soit que ce roi des animaux qui tend à réduire toutes les autres espèces en esclavage.

 

14.

Évidemment, il n'y a que le vif pour penser la mort et ça m'étonnerait que les fantômes écrivent des traités sur l'en-deçà.

 

Remarquez, un roman où un revenant serait une sorte de philosophe enquêtant sur cet autre monde (le nôtre) peut s'envisager.

 

15.

Frédéric Worms : « La vie n'est rien d'autre que ce refus de la mort ». Pour moi, je songe souvent à cette masse de ténèbres où ma conscience s'ira dissoudre.

 

« La vie est l'ensemble des forces qui s'opposent à la mort. »

(Bichat)

 

Il y a dans la mort de l'infiniment scandaleux ainsi que de l'infiniment familier. La mort est une banalisation de l’obscénité radicale.

 

Résumons-nous :

Il y a rareté naturelle des choses.

Il y a violence naturelle des choses.

Il y a obscénité radicale des choses.

Conclusion : on n'est pas sorti de l'auberge.

 

16.

La vie, une « continuation fragile » dit Frédéric Worms ; c'est que nous sommes bien peu de choses, allez.

 

17.

Selon Worms, que des « vies consentent à la mort » ne détruit pas l'opposition entre la vie et la mort, mais la « loge » au cœur du vivant.

 

18.

Elisabeth de Fontenay : « Il y a un mauvais devenir de la raison » ; autrement dit, les concepts finissent par fourvoyer les raisonnements. 

 

« L'horloge nous dit qu'il ne nous reste que deux minutes » : l'horloge est la bouche du temps. Autrement dit, une bouche sans visage.

 

19.

Frédéric Worms : « Il y a d'autres manières d'utiliser le langage qu'en le figeant dans des concepts destructeurs » : cela s'appelle la poésie.

 

20.

En demandant la création d'un secrétariat d’État aux animaux, Elisabeth de Fontenay veut provoquer le débat, forcer les politiques à réagir.

 

Un secrétariat d’État aux animaux permettrait de coordonner juridiquement tous les règlements liés aux activités en rapport avec l'animal.

 

Un secrétariat d’État aux animaux permettrait sans doute d'améliorer les conditions de travail des employés des abattoirs.

 

Elisabeth de Fontenay dénonce l'antispécisme étroit qui fait de l'humain un animal parmi d'autres, un apprenant des chimpanzés.

 

Frédéric Worms : « Le politique n'a pas fini son œuvre » : certes, mais qu'est-ce que le politique face à l'omnipotence de l'économie ?

 

Ce jeudi 12 janvier 2017, j'apprends par France Info qu'on recense maintenant des cas de lycéens sans domicile fixe. Hollande, vous faites bien de ne pas vous représenter.

 

21.

« désastreuse, mais désastreuse » : ainsi est l'espèce humaine qui oppose le désastre au désastre.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 janvier 2017.