EN REGARDANT LES MOTS II

 

1.

Le mot diplomatie s'articule, s'énonce, discourt ; il est droit comme son « t », lequel cependant ne se prononce que masqué, sifflé, soufflé : inutile de heurter.

 

2.

Le mot pluie commence par frapper la vitre, puis, il glisse en filet fluide le long du paysage.

 

3.

J'associe dans ma pauvre caboche le verbe frôler au mot gouffre ; ces deux là se partagent quelque abîme, de quoi frissonner quand on y songe.

 

4.

Le mot potence a quelque chose de médiéval ; il évoque quelque graffiti, quelque « Ballade des pendus » restant sur un vieux mur.

 

5.

Il y a dans le verbe plier cette netteté propre à satisfaire le vieil amour français des symétries.

 

6.

Le mot suicide assone bien, je pense, avec ce fameux vers de Racine : « Tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire ».

 

7.

Le pronom moi est un nombril, avec du moelleux ; le pronom toi aussi est un nombril, mais avec quelque chose de plus dur, de teigneux même.

 

8.

Le mot pédagogisme affiche la couleur : c'est un -isme, un politisme, un idéologisme, un sophisme.

 

9.

« e dans l'o », l’œil est bien rond. Il m'arrive de penser qu'en prononçant le mot « œil » j'ouvre un œil peut-être, quelque part dans l'invisible, et qui me fixe.

 

10.

Le mot fatigue souffle, soupire, tente de se tenir droit, puis il tombe dans le gouffre du sommeil.

 

11.

Le mot canard repose et se dandine sur ses « a » comme un coin-coin sur ses pattes.

 

12.

Le mot coq est vif dressé, aussi sec que le mot bec ! – oh comme sont bien plus ronds les mots poulet et chapon.

 

13.

Le mot dinde ne sait d'où il vient – de l'Inde ou du Mexique ? - aussi a-t-il quelque chose d'égaré, de n'sais-où-vais-je, qui nous fait nous en moquer.

 

14.

La langue italienne use du verbe « ululare » pour désigner le hurlement du loup ; et certes, il est bien des caboche lunaires où, parfois, le loup répond.

 

15.

Le mot monde affiche sa circularité, cependant que le mot univers m'évoque les « cycles » et « vibrements divins » du rimbaldien « U vert ».

 

16.

Les mots dieu et diable sont complices en synérèse. Il n'y a, je crois, que la langue française pour ironiser de la sorte.

 

17.

L'Homme inventa dieu, et Dieu divisa les hommes.

 

18.

Il y a de ces trissotins qui n'ont toujours pas compris que le ciel de leurs idées est celui d'une Cité qui n'existe pas.

 

Mais je me trompe : ils l'ont bien compris et ont l'art de changer leurs trissotines idées en espèces sonnantes et trébuchantes.

 

19.

L'enfer c'est les chôtres ! Fis-je en mangeant du saucisson.

 

20.

puis je me félicite d'être encore vivant, mais pour quoi faire, mon Dieu, pour quoi faire ?

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 27 février 2017