CE QUI N'EST PAS FACILE POUR VISER JUSTE
(en feuilletant La généalogie de la morale, de Nietzsche, traduit par Isabelle Hildenbrand et Jean Gratien, folio essais n°16)

1.
"il y a là une part de vérité, malgré la falsification littéraire qu'il a sans doute fallu commettre à cet effet." (p.53)
Ce n'est pas un sans doute : la littérature est une falsification nécessaire du réel. Le langage lui-même est une interprétation qui tend à l'exactitude, c'est-à-dire qu'il invente sa propre vision exacte du réel. Ce que le langage décrit se monte de toutes pièces sous nos yeux, et aussi vite que se fait un changement de décor.

2.
"Mais vous êtes-vous suffisamment interrogés sur le prix qu'a coûté sur terre l'institution de tout idéal ?" (p.108)
L'idéalisme est un grand consommateur de vies humaines. La démocratie a pour but de faire vivre ensemble des absolus contradictoires. C'est une belle et grande chose qui n'est réellement efficace qu'en période de prospérité économique, c'est-à-dire quasiment jamais. La démocratie est un héritage des Trente Glorieuses. Sinon, c'est un gladiateur dans l'arène.

3.
"c'est sous ce signe superlatif" (p.139)
Le signe est superlatif par définition. L'humain est un animal prétentieux.

4.
"- il rend le malade plus malade -" (p.168)
C'est ce que je pense en fin de compte de la littérature. C'est une médecine de l'imaginaire, et donc, une médecine imaginaire. Utile à doses homéopathiques (un peu de Platon à l'usage des Ecoles, un peu de Molière pour le bon sens, de Racine pour la passion, un peu d'esbrouffe spectaculaire - "l'art vivant" et toutes ces âneries -, un peu de Hugo pour la morale et de Baudelaire pour l'exotisme) ; au-delà, il y a danger d'intoxication sémantique. Les gens les plus efficaces lisent peu : ils ont autre chose à faire. Vous me direz : et les littéraires alors ? Justement, c'est leur métier : ils lisent pour de l'argent.

5.
"le refroidissement des sentiments" (p.184)
Exister utilement, c'est peu à peu refroidir ses sentiments. Un jeune homme passionné, cela peut être charmant (attention, il peut aussi être dangereux, façon furieux pris de boisson). S'il persiste dans cette illusion, passé trente ans, il deviendra vite grotesque, irresponsable, peu fiable. Du reste, je me méfie des gens qui se disent "passionnés par leur métier". J'éprouve pour ma part une grande sympathie pour mon canapé ; pour ce qui est de la littérature, c'est plutôt une sorte d'impératif, un "il faut que je le fasse" qui tend à m'éloigner des autres (ce qui n'est pas facile pour viser juste).

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 octobre 2012