UN NAÏF ET TROIS MEDIEVALES DONT DEUX ENFERS

1.
"Paysage avec singes, du Douanier Rousseau" (couverture de Histoires naturelles, de Jules Renard, Librio n°134, 2004). On dirait que les têtes des singes - il y en a trois - jouent à cache-cache avec nous. On n'en voit vraiment qu'une, qui nous regarde, masque blanc sur fond de poil noir, on dirait un visage humain. Les deux autres sont en partie masquées par des sphères oranges. On en voit un aussi, de singe, suspendu à une branche. Il nous regarde. Il a l'air du pauvre christ, et l'oiseau sur la branche, en gilet rouge et chemise gris pâle, nous zieute aussi. Il y a des feuilles et des plantes partout, derrières lesquelles se couche, ou se lève, un soleil orange foncé, rouge fruit. Tout ça nous regarde, aussi mystérieusement et mélancoliquement qu'un jouet d'enfant.

2.
Peut-être que le réel est bourré de têtes invisibles qui jouent à cache-cache avec nos regards. Dans les visages des autres, les traits des morts. Si ça se trouve, nous croisons la Reine Margot tous les matins, et nous ne la reconnaissons pas.

3.
Dans L'Enfer de Hans Memling (XVème s.), il y a un diable, le Diable lui-même peut-être, qui danse sur les corps des humains plongés dans la gueule des enfers. Le ventre de ce diable, c'est une face, dont le torse, les jambes à pattes griffues, les bras à ergots, et la tête à oreilles de cochon en sont donc l'émanation.

4.
Dans "Excision de la pierre de folie" de Jérôme Bosch (1462-1516), les soigneurs ont l'air aussi fous que le patient. Il y en a un - c'est celui qui incise - il porte un entonnoir sur la tête ; il y a aussi une femme, la tête appuyée sur la main droite dont le bras repose sur une table qu'on dirait un champignon géant. Elle a l'air mélancolique et porte un bouquin sur la tête. J'ai l'impression qu'il s'agit d'un livre, mais si ça se trouve, c'est pas un livre, mais un petit coffre rouge. En tout cas, ce n'est pas un paquet de chips, ni une pipe. Le patient porte une chemise blanche (dirait-on chemise ou tunique ou je ne sais quoi ?) ; près de lui, un moine on dirait, un religieux en noir tient un discours (on voit qu'il cause parce qu'il agite la main). Si ça se trouve, il cause pas (que fait-il alors ? c'est-y pas qu'il chasserait les mouches ?). Il tient un objet dont j'ai bien l'impression qu'il se situe au centre du cercle que forme la peinture (en tout cas, dans le bouquin, cette peinture forme un cercle, un genre de médaillon voyez, ce qui me fait penser à Henri Michaux et à son "cas de folie circulaire", et j'ajoute qu'il est curieux que le cercle, qui est un exemple de perfection spéculative, figure aussi le cercle de la folie dans lequel on s'enferme ou le cercle de la sorcellerie qu'on a du mal à en sortir dit-on). Le patient a les yeux ouverts. C'est une scène extérieure. A droite, il y a un chemin, et dans le fond il y a d'la ville. L'objet du moine, je ne sais pas ce que c'est. On dirait de l'étain.

5.
"L'Enfer" de Pol de Limbourg (XVème siècle, cf les "Très Riches Heures du duc de Berry"), dans une flamme gigantesque que crache un gigantesque belzébuth à cornes et couronne, des corps humains sont projetés au ciel par le souffle formidable. Il y a un côté bateleur de foire cracheur de feu dans cette représentation. L'Enfer, une foire à flammes. Ce qui me fait penser au mot "barbecue" (barbequiou). C'est la saison ; on est en été. Je n'ai jamais trop participé à des barbecues. Probablement que plus jamais de ma vie je ne participerai à un barbecue. Ou alors si je ne peux faire autrement. Pareil pour toutes les autres sortes de repas qu'on prend entre amis ou collègues. Cela m'a toujours plus ou moins ennuyé, et je suis de bien trop piètre compagnie pour que l'on souhaite ma présence. Il n'y a que ceux qui me connaissent mal qui pensent que je suis sinon de bonne compagnie, du moins de compagnie acceptable.  Alors bon, un jour, je me suis rendu compte que ce genre de sociabilités me nuisait plus qu'autre chose. J'en ai pris mon parti et depuis je m'abstiens.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 juillet 2013