TROUBLE ECHO ET PIERRE A GOLEM
Notes sur l'art musical de Racine, les esprits flottants et le "coeur de père" d'Agamemnon dans la scène 5 de l'acte IV de la tragédie Iphigénie, de Racine.

1.
"A de moindres fureurs je n'ai pas dû m'attendre.
Voilà, voilà les cris que je craignais d'entendre :
Heureux si dans le trouble où flottent mes esprits,
Je n'avais toutefois à craindre que ses cris !
Hélas ! en m'imposant une loi si sévère,
Grands dieux, me deviez-vous laisser un coeur de père ?"
(IV, 5, vers 1317-1322 [Agamemnon])

Une scène 5 très courte (6 vers) qui sert de transition entre la scène 4 (confrontation d'Agamemnon, de Clytemnestre et d'Iphigénie) et la scène 6 (le face à face avec Achille).
Agamemnon, pour un bref instant est seul. Il ne pouvait répondre à une Clytemnestre fermement décidée à s'opposer à ses projets. Il comprend qu'il ne pouvait pas éviter la fureur de la reine :

"A de moindres fureurs je n'ai pas dû m'attendre."

Mais s'il craignait les cris, il se rend compte qu'en sacrifiant sa fille, il sacrifie son épouse. Racine souligne cet instant d'effarement lucide par une répartition habile des effets sonores :
- la reprise de la séquence [k + r] à deux vers d'intervalle : "les cris que je craignais" / "à craindre que ses cris".
- reprise soulignée par le monosyllabe "que" (palato-vélaire [k]).
- le chiasme "cris"- "craignais" / "craindre"-"cris" qui souligne l'effet qu'ont eu les invectives de Clytemnestre sur le roi des rois (littéralement, Agamemnon en a pris plein les oreilles).
- écho donc des cris de la reine dans la mémoire immédiate d'Agamemnon, écho qu'exprime l'assonance "i" : "cris";"si"; "esprits";"cris".
- dans ce cyclone sonore dont Agamemnon semble subir encore les échos, un moment vague, genre oeil du cyclone justement, le moment de calme avant la reprise des tourments : "Heureux si dans le trouble où flottent mes esprits". Notons que la matière sonore de ce répit en douze syllabes est lui aussi soigneusement aménagée : éclipse momentanée de la palato-vélaire [k] au profit d'une répartition des assonances "i" et "ou" : "Heureux si dans le trouble flottent mes esprits". Une sorte de miroir troublé semble hanter la cervelle d'Agamemnon, un miroir d'où sortent des cris. C'est ce que l'analyse de la musique de ces vers me suggère, des cris et des échos modulés par la sidération d'Agamemnon. Ainsi les sons répétés ou modulés du vers 1318 :
"Voilà, voilà / les cris / que je / craignais / d'entendre" : on passe ainsi de l'éclat du "a" à cette répétition des assonances "que/je", "crai/gnais", "d'en/tendre", répétition de traits appuyée par l'emploi de la palato-vélaire [k] et des dentales [t] et [d] et qui semble exprimer le vacillement peut-être de la raison d'Agamemnon, en tout cas son trouble, sa chute en lui-même, comme si le réel se dédoublait en un miroir troublé.
- construction complexe donc où s'emboîtent les dédoublements sonores. Ainsi, la structure "si-trouble-où-esprits" du vers 1319 est insérée dans une autre structure en miroir, celle de "cris/craignais" / "craindre"/"cris".

2.
"Heureux si dans le trouble où flottent mes esprits" : Apparement, il n'est pas tout seul dans sa tête, l'Agamemnon. Il a l'bocal plein d'esprits flottants, de l'ectoplasme dans la cafetière, de la buée dans la mirance. Tout brouillard, le roi des rois, tout flou. Tout chuté soudain, qu'on se dit qu'une simple pichenette d'Achille pourrait - zou ! - l'envoyer valdinguer, le sacrificateur. Mais on rêve. Faut retomber dans la réalité : y a le bac à passer.

3.
Ce que regrette Agamemnon, c'est d'être un homme :

"Hélas ! en m'imposant une loi si sévère,
Grands dieux, me deviez-vous laisser un coeur de père ?"

A mon avis, il est pas à l'aise avec la question du libre-arbitre, et préférerait sans doute avoir quelque coeur de pierre à golem plutôt que d'être un père qui pense qu'il aime et qui, pourtant, puisque les dieux, dit-on, le veulent, doit aller jusqu'au meurtre de son propre enfant.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 février 2013